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Honoré de Balzac
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Honoré de BALZAC    (1799 - 1850)
 

La Vendetta

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Honoré de Balzac
- La Vendetta -
(1830)
- Partie I -

>>>  Partie II

 
DÉDIÉ À PUTTINATI,

SCULPTEUR MILANAIS.

 

En 1800, vers la fin du mois d’octobre, un étranger, suivi d’une femme et d’une petite fille, arriva devant les Tuileries à Paris, et se tint assez longtemps auprès des décombres d’une maison récemment démolie, à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’aile commencée qui devait unir le château de Catherine de Médicis au Louvre des Valois.

Il resta là, debout, les bras croisés, la tête inclinée et la relevait parfois pour regarder alternativement le palais consulaire, et sa femme assise auprès de lui sur une pierre.

Quoique l’inconnue parût ne s’occuper que de la petite fille âgée de neuf à dix ans dont les longs cheveux noirs étaient comme un amusement entre ses mains, elle ne perdait aucun des regards que lui adressait son compagnon. Un même sentiment, autre que l’amour, unissait ces deux êtres, et animait d’une même inquiétude leurs mouvements et leurs pensées. La misère est peut-être le plus puissant de tous les liens.

Cette petite fille semblait être le dernier fruit de leur union. L’étranger avait une de ces têtes abondantes en cheveux, larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches. Ces cheveux si noirs étaient mélangés d’une grande quantité de cheveux blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de dureté qui les gâtait. Malgré sa force et sa taille droite, il paraissait avoir plus de soixante ans. Ses vêtements délabrés annonçaient qu’il venait d’un pays étranger.

Quoique la figure jadis belle et alors flétrie de la femme trahît une tristesse profonde, quand son mari la regardait elle s’efforçait de sourire en affectant une contenance calme. La petite fille restait debout, malgré la fatigue dont les marques frappaient son jeune visage hâlé par le soleil. Elle avait une tournure italienne, de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués ; une noblesse native, une grâce vraie.

Plus d’un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l’expression en était simple ; mais la source de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait promptement. Aussitôt que l’inconnu se croyait l’objet de l’attention de quelque oisif, il le regardait d’un air si farouche, que le flâneur le plus
intrépide hâtait le pas comme s’il eût marché sur un serpent.

Après être demeuré long-temps indécis, tout à coup le grand étranger passa la main sur son front, il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui l’avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré. Après avoir jeté un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, il tira de sa veste un long poignard, le tendit à sa compagne, et lui dit en italien : — Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous.

Et il marcha d’un pas lent et assuré vers l’entrée du palais, où il fut naturellement arrêté par un soldat de la garde consulaire avec lequel il ne put long-temps discuter. En s’apercevant de l’obstination de l’inconnu, la sentinelle lui présenta sa baïonnette en manière d’ultimatum. Le hasard voulut que l’on vînt en ce moment relever le soldat de sa faction, et le caporal indiqua fort obligeamment à l’étranger l’endroit où se tenait le commandant du poste.

— Faites savoir à Bonaparte que Bartholoméo di Piombo voudrait lui parler, dit l’Italien au capitaine de service.

Cet officier eut beau représenter à Bartholoméo qu’on ne voyait pas le premier consul sans lui avoir préalablement demandé par écrit une audience, l’étranger voulut absolument que le militaire allât prévenir Bonaparte. L’officier objecta les lois de la consigne, et refusa formellement d’obtempérer à l’ordre de ce singulier solliciteur. Bartholoméo fronça le sourcil, jeta sur le commandant un regard terrible, et sembla le rendre responsable des malheurs que ce refus pouvait occasionner ; puis, il garda le silence, se croisa fortement les bras sur la poitrine, et alla se placer sous le portique qui sert de communication entre la cour et le jardin des Tuileries. Les gens qui veulent fortement une chose sont presque toujours bien servis par le hasard. Au moment où Bartholoméo di Piombo s’asseyait sur une des bornes qui sont auprès de l’entrée des Tuileries, il arriva une voiture d’où descendit Lucien Bonaparte, alors ministre de l’intérieur.

— Ah ! Loucian, il est bien heureux pour moi de te rencontrer, s’écria l’étranger.

Ces mots, prononcés en patois corse, arrêtèrent Lucien au moment où il s’élançait sous la voûte, il regarda son compatriote et le reconnut. Au premier mot que Bartholoméo lui dit à l’oreille, il emmena le Corse avec lui chez Bonaparte. Murat, Lannes, Rapp se trouvaient dans le cabinet du premier consul. En voyant entrer Lucien, suivi d’un homme aussi singulier que l’était Piombo, la conversation cessa. Lucien prit Napoléon par la main et le conduisit dans l’embrasure de la croisée. Après avoir échangé quelques paroles avec son frère, le premier consul fit un geste de main auquel obéirent Murat et Lannes en s’en allant. Rapp feignit de n’avoir rien vu, afin de pouvoir rester. Bonaparte l’ayant interpellé vivement, l’aide-de-camp sortit en rechignant. Le premier consul, qui entendit le bruit des pas de Rapp dans le salon voisin, sortit brusquement et le vit près du mur qui séparait le cabinet du salon.

— Tu ne veux donc pas me comprendre ? dit le premier consul. J’ai besoin d’être seul avec mon compatriote.

— Un Corse, répondit l’aide-de-camp. Je me défie trop de ces gens-là pour ne pas…

Le premier consul ne put s’empêcher de sourire, et poussa légèrement son fidèle officier par les épaules.

— Eh bien, que viens-tu faire ici, mon pauvre Bartholoméo ? dit le premier consul à Piombo.

— Te demander asile et protection, si tu es un vrai Corse, répondit Bartholoméo d’un ton brusque.

— Quel malheur a pu te chasser du pays ? Tu en étais le plus riche, le plus…

— J’ai tué tous les Porta, répliqua le Corse d’un son de voix profond en fronçant les sourcils.

Le premier consul fit deux pas en arrière comme un homme surpris.

Vas-tu me trahir ? s’écria Bartholoméo en jetant un regard sombre à Bonaparte. Sais-tu que nous sommes encore quatre Piombo en Corse ?

Lucien prit le bras de son compatriote, et le secoua.
 

— Viens-tu donc ici pour menacer le sauveur de la France ? lui dit-il vivement.

Bonaparte fit un signe à Lucien, qui se tut. Puis il regarda Piombo, et lui dit : — Pourquoi donc as-tu tué les Porta ?

— Nous avions fait amitié, répondit-il, les Barbanti nous avaient réconciliés. Le lendemain du jour où nous trinquâmes pour noyer nos querelles, je les quittai parce que j’avais affaire à Bastia. Ils restèrent chez moi, et mirent le feu à ma vigne de Longone. Ils ont tué mon fils Grégorio. Ma fille Ginevra et ma femme leur ont échappé ; elles avaient communié le matin, la Vierge les a protégées. Quand je revins, je ne trouvai plus ma maison, je la cherchais les pieds dans ses cendres. Tout à coup je heurtai le corps de Grégorio, que je reconnus à la lueur de la lune. — Oh ! les Porta ont fait le coup ! me dis-je. J’allai sur-le-champ dans les mâquis, j’y rassemblai quelques hommes auxquels j’avais rendu service, entends-tu, Bonaparte ? et nous marchâmes sur la vigne des Porta. Nous sommes arrivés à cinq heures du matin, à sept ils étaient tous devant Dieu. Giacomo prétend qu’Élisa Vanni a sauvé un enfant, le petit Luigi ; mais je l’avais attaché moi-même dans son lit avant de mettre le feu à la maison. J’ai quitté l’île avec ma femme et ma fille, sans avoir pu vérifier s’il était vrai que Luigi Porta vécût encore.

Bonaparte regardait Bartholoméo avec curiosité, mais sans étonnement.

— Combien étaient-ils ? demanda Lucien.

— Sept, répondit Piombo. Ils ont été vos persécuteurs dans les temps, leur dit-il. Ces mots ne réveillèrent aucune expression de haine chez les deux frères. — Ah ! vous n’êtes plus Corses, s’écria Bartholoméo avec une sorte de désespoir. Adieu. Autrefois je vous ai protégés, ajouta-t-il d’un ton de reproche. Sans moi, ta mère ne serait pas arrivée à Marseille, dit-il en s’adressant à Bonaparte qui restait pensif le coude appuyé sur le manteau de la cheminée.

— En conscience, Piombo, répondit Napoléon, je ne puis pas te prendre sous mon aile. Je suis devenu le chef d’une grande nation, je commande la république, et dois faire exécuter les lois.

— Ah ! ah ! dit Bartholoméo.

— Mais je puis fermer les yeux, reprit Bonaparte. Le préjugé de la Vendetta empêchera long-temps le règne des lois en Corse, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. Il faut cependant le détruire à tout prix.

Bonaparte resta un moment silencieux, et Lucien fit signe à Piombo de ne rien dire. Le Corse agitait déjà la tête de droite et de gauche d’un air improbateur.

— Demeure ici, reprit le consul en s’adressant à Bartholoméo, nous n’en saurons rien. Je ferai acheter tes propriétés afin de te donner d’abord les moyens de vivre. Puis, dans quelque temps, plus tard, nous penserons à toi. Mais plus de Vendetta ! Il n’y a pas de mâquis ici. Si tu y joues du poignard, il n’y aurait pas de grâce à espérer. Ici la loi protège tous les citoyens, et l’on ne se fait pas justice soi-même.

— Il s’est fait le chef d’un singulier pays, répondit Bartholoméo en prenant la main de Lucien et la serrant. Mais vous me reconnaissez dans le malheur, ce sera maintenant entre nous à la vie à la mort, et vous pouvez disposer de tous les Piombo.

À ces mots, le front du Corse se dérida, et il regarda autour de lui avec satisfaction.

— Vous n’êtes pas mal ici, dit-il souriant, comme s’il voulait y loger. Et tu es habillé tout en rouge comme un cardinal.

— Il ne tiendra qu’à toi de parvenir et d’avoir un palais à Paris, dit Bonaparte qui toisait son compatriote. Il m’arrivera plus d’une fois de regarder autour de moi pour chercher un ami dévoué auquel je puisse me confier.

Un soupir de joie sortit de la vaste poitrine de Piombo qui tendit la main au premier consul en lui disant : — Il y a encore du Corse en toi !

Bonaparte sourit. Il regarda silencieusement cet homme, qui lui apportait en quelque sorte l’air de sa patrie, de cette île où naguère il avait été sauvé si miraculeusement de la haine du parti anglais, et qu’il ne devait plus revoir. Il fit un signe à son frère, qui emmena Bartholoméo di Piombo. Lucien s’enquit avec intérêt de la situation financière de l’ancien protecteur de leur famille. Piombo amena le ministre de l’intérieur auprès d’une fenêtre, et lui montra sa femme et Ginevra, assises toutes deux sur un tas de pierres.

— Nous sommes venus de Fontainebleau ici à pied, et nous n’avons pas une obole, lui dit-il.

Lucien donna sa bourse à son compatriote et lui recommanda de venir le trouver le lendemain afin d’aviser aux moyens d’assurer le sort de sa famille. La valeur de tous les biens que Piombo possédait en Corse ne pouvait guère le faire vivre honorablement à Paris.

Quinze ans s’écoulèrent entre l’arrivée de la famille Piombo à Paris, et l’aventure suivante, qui, sans le récit de ces événements, eût été moins intelligible.

Servin, l’un de nos artistes les plus distingués, conçut le premier l’idée d’ouvrir un atelier pour les jeunes personnes qui veulent prendre des leçons de peinture. Âgé d’une quarantaine d’années, de mœurs pures et entièrement livré à son art, il avait épousé par inclination la fille d’un général sans fortune. Les mères conduisirent d’abord elles-mêmes leurs filles chez le professeur ; puis elles finirent par les y envoyer quand elles eurent bien connu ses principes et apprécié le soin qu’il mettait à mériter la confiance. Il était entré dans le plan du peintre de n’accepter pour écolières que des demoiselles appartenant à des familles riches ou considérées afin de n’avoir pas de reproches à subir sur la composition de son atelier ; il se refusait même à prendre les jeunes filles qui voulaient devenir artistes et auxquelles il aurait fallu donner certains enseignements sans lesquels il n’est pas de talent possible en peinture. Insensiblement sa prudence, la supériorité avec lesquelles il initiait ses élèves aux secrets de l’art, la certitude où les mères étaient de savoir leurs filles en compagnie de jeunes personnes bien élevées et la sécurité qu’inspiraient le caractère, les mœurs, le mariage de l’artiste, lui valurent dans les salons une excellente renommée. Quand une jeune fille manifestait le désir d’apprendre à peindre ou à dessiner, et que sa mère demandait conseil : — Envoyez-la chez Servin ! était la réponse de chacun. Servin devint donc pour la peinture féminine une spécialité, comme Herbault pour les chapeaux, Leroy pour les modes et Chevet pour les comestibles. Il était reconnu qu’une jeune femme qui avait pris des leçons chez Servin pouvait juger en dernier ressort les tableaux du Musée, faire supérieurement un portrait, copier une toile et peindre son tableau de genre. Cet artiste suffisait ainsi à tous les besoins de l’aristocratie. Malgré les rapports qu’il avait avec les meilleures maisons de Paris, il était indépendant, patriote, et conservait avec tout le monde ce ton léger, spirituel, parfois ironique, cette liberté de jugement qui distinguent les peintres. Il avait poussé le scrupule de ses précautions jusque dans l’ordonnance du local où étudiaient ses écolières. L’entrée du grenier qui régnait au-dessus de ses appartements avait été murée. Pour parvenir à cette retraite, aussi sacrée qu’un harem, il fallait monter par un escalier pratiqué dans l’intérieur de son logement. L’atelier, qui occupait tout le comble de la maison, offrait ces proportions énormes qui surprennent toujours les curieux quand, arrivés à soixante pieds du sol, ils s’attendent à voir les artistes logés dans une gouttière. Cette espèce de galerie était profusément éclairée par d’immenses châssis vitrés et garnis de ces grandes toiles vertes à l’aide desquelles les peintres disposent de la lumière. Une foule de caricatures, de têtes faites au trait, avec de la couleur ou la pointe d’un couteau, sur les murailles peintes en gris foncé, prouvaient, sauf la différence de l’expression, que les filles les plus distinguées ont dans l’esprit autant de folie que les hommes peuvent en avoir. Un petit poêle et ses grands tuyaux, qui décrivaient un effroyable zigzag avant d’atteindre les hautes régions du toit, étaient l’infaillible ornement de cet atelier. Une planche régnait autour des murs et soutenait des modèles en plâtre qui gisaient confusément placés, la plupart couverts d’une blonde poussière. Au-dessous de ce rayon, çà et là, une tête de Niobé pendue à un clou montrait sa pose de douleur, une Vénus souriait, une main se présentait brusquement aux yeux comme celle d’un pauvre demandant l’aumône, puis quelques écorchés jaunis par la fumée avaient l’air de membres arrachés la veille à des cercueils ; enfin des tableaux, des dessins, des mannequins, des cadres sans toiles et des toiles sans cadres achevaient de donner à cette pièce irrégulière la physionomie d’un atelier que distingue un singulier mélange d’ornement et de nudité, de misère et de richesse, de soin et d’incurie. Cet immense vaisseau, où tout paraît petit même l’homme, sent la coulisse d’opéra ; il s’y trouve de vieux linges, des armures dorées, des lambeaux d’étoffe, des machines ; mais il y a je ne sais quoi de grand comme la pensée : le génie et la mort sont là ; la Diane ou l’Apollon auprès d’un crâne ou d’un squelette, le beau et le désordre, la poésie et la réalité, de riches couleurs dans l’ombre, et souvent tout un drame immobile et silencieux. Quel symbole d’une tête d’artiste !

Au moment où commence cette histoire, le brillant soleil du mois de juillet illuminait l’atelier, et deux rayons le traversaient dans sa profondeur en y traçant de larges bandes d’or diaphanes où brillaient des grains de poussière. Une douzaine de chevalets élevaient leurs flèches aiguës, semblables à des mâts de vaisseau dans un port. Plusieurs jeunes filles animaient cette scène par la variété de leurs physionomies, de leurs attitudes, et par la différence de leurs toilettes. Les fortes ombres que jetaient les serges vertes, placées suivant les besoins de chaque chevalet, produisaient une multitude de contrastes, de piquants effets de clair-obscur. Ce groupe formait le plus beau de tous les tableaux de l’atelier. Une jeune fille blonde et mise simplement se tenait loin de ses compagnes, travaillait avec courage en paraissant prévoir le malheur ; nulle ne la regardait, ne lui adressait la parole : elle était la plus jolie, la plus modeste et la moins riche. Deux groupes principaux, séparés l’un de l’autre par une faible distance, indiquaient deux sociétés, deux esprits jusque dans cet atelier où les rangs et la fortune auraient dû s’oublier. Assises ou debout, ces jeunes filles, entourées de leurs boîtes à couleurs, jouant avec leurs pinceaux ou les préparant, maniant leurs éclatantes palettes, peignant, parlant, riant, chantant, abandonnées à leur naturel, laissant voir leur caractère, composaient un spectacle inconnu aux hommes : celle-ci, fière, hautaine, capricieuse, aux cheveux noirs, aux belles mains, lançait au hasard la flamme de ses regards ; celle-là, insouciante et gaie, le sourire sur les lèvres, les cheveux châtains, les mains blanches et délicates, vierge française, légère, sans arrière-pensée, vivant de sa vie actuelle ; une autre, rêveuse, mélancolique, pâle, penchant la tête comme une fleur qui tombe ; sa voisine, au contraire, grande, indolente, aux habitudes musulmanes, l’œil long, noir, humide ; parlant peu, mais songeant et regardant à la dérobée la tête d’Antinoüs. Au milieu d’elles, comme le jocoso d’une pièce espagnole, pleine d’esprit et de saillies épigrammatiques, une fille les espionnait toutes d’un seul coup d’œil, les faisait rire et levait sans cesse sa figure trop vive pour n’être pas jolie ; elle commandait au premier groupe des écolières qui comprenait les filles de banquier, de notaire et de négociant ; toutes riches, mais essuyant toutes les dédains imperceptibles quoique poignants que leur prodiguaient les autres jeunes personnes appartenant à l’aristocratie. Celles-ci étaient gouvernées par la fille d’un huissier du cabinet du roi, petite créature aussi sotte que vaine, et fière d’avoir pour père un homme ayant une charge à la Cour ; elle voulait toujours paraître avoir compris du premier coup les observations du maître et semblait travailler par grâce ; elle se servait d’un lorgnon, ne venait que très-parée, tard, et suppliait ses compagnes de parler bas. Dans ce second groupe, on eût remarqué des tailles délicieuses, des figures distinguées ; mais les regards de ces jeunes filles offraient peu de naïveté. Si leurs attitudes étaient élégantes et leurs mouvements gracieux, les figures manquaient de franchise, et l’on devinait facilement qu’elles appartenaient à un monde où la politesse façonne de bonne heure les caractères, où l’abus des jouissances sociales tue les sentiments et développe l’égoïsme. Lorsque cette réunion était complète, il se trouvait dans le nombre de ces jeunes filles des têtes enfantines, des vierges d’une pureté ravissante, des visages dont la bouche légèrement entr’ouverte laissait voir des dents vierges, et sur laquelle errait un sourire de vierge. L’atelier ne ressemblait pas alors à un sérail, mais à un groupe d’anges assis sur un nuage dans le ciel.

Il était environ midi, Servin n’avait pas encore paru, ses écolières savaient qu’il achevait un tableau pour l’exposition. Depuis quelques jours, la plupart du temps il restait à un atelier qu’il avait ailleurs. Tout à coup, mademoiselle Amélie Thirion, chef du parti aristocratique de cette petite assemblée, parla long-temps à sa voisine, et il se fit un grand silence dans le groupe des patriciennes. Le parti de la banque, étonné, se tut également, et tâcha de deviner le sujet d’une semblable conférence. Le secret des jeunes ultrà fut bientôt connu. Amélie se leva, prit à quelques pas d’elle un chevalet qu’elle alla placer à une assez grande distance du noble groupe, près d’une cloison grossière qui séparait l’atelier d’un cabinet obscur où l’on jetait les plâtres brisés, les toiles condamnées par le professeur, et où se mettait la provision de bois en hiver. L’action d’Amélie devait être bien hardie, car elle excita un murmure de surprise. La jeune élégante n’en tint compte, et acheva d’opérer le déménagement de sa compagne absente en roulant vivement près du chevalet la boîte à couleur et le tabouret, enfin tout, jusqu’à un tableau de Prudhon que copiait l’élève en retard. Ce coup d’état excita une stupéfaction générale. Si le côté droit se mit à travailler silencieusement, le côté gauche pérora longuement.

— Que va dire mademoiselle Piombo, demanda une jeune fille à mademoiselle Mathilde Roguin, l’oracle malicieux du premier groupe.
 

— Elle n’est pas fille à parler, répondit-elle ; mais dans cinquante ans elle se souviendra de cette injure comme si elle l’avait reçue la veille, et saura s’en venger cruellement. C’est une personne avec laquelle je ne voudrais pas être en guerre.

— La proscription dont la frappent ces demoiselles est d’autant plus injuste, dit une autre jeune fille, qu’avant-hier mademoiselle Ginevra était fort triste ; son père venait, dit-on, de donner sa démission. Ce serait donc ajouter à son malheur, tandis qu’elle a été fort bonne pour ces demoiselles pendant les Cent-Jours. Leur a-t-elle jamais dit une parole qui pût les blesser. Elle évitait au contraire de parler politique. Mais nos Ultras paraissent agir plutôt par jalousie que par esprit de parti.

— J’ai envie d’aller chercher le chevalet de mademoiselle Piombo, et de le mettre auprès du mien, dit Mathilde Roguin. Elle se leva, mais une réflexion la fit rasseoir : — Avec un caractère comme celui de mademoiselle Ginevra, dit-elle, on ne peut pas savoir de quelle manière elle prendrait notre politesse, attendons l’événement.

Eccola, dit languissamment la jeune fille aux yeux noirs.

En effet, le bruit des pas d’une personne qui montait l’escalier retentit dans la salle. Ce mot : — « La voici ! » passa de bouche en bouche, et le plus profond silence régna dans l’atelier.

Pour comprendre l’importance de l’ostracisme exercé par Amélie Thirion, il est nécessaire d’ajouter que cette scène avait lieu vers la fin du mois de juillet 1815. Le second retour des Bourbons venait de troubler bien des amitiés qui avaient résisté au mouvement de la première restauration. En ce moment les familles étaient presque toutes divisées d’opinion, et le fanatisme politique renouvelait plusieurs de ces déplorables scènes qui, aux époques de guerre civile ou religieuse, souillent l’histoire de tous les pays. Les enfants, les jeunes filles, les vieillards partageaient la fièvre monarchique à laquelle le gouvernement était en proie. La discorde se glissait sous tous les toits, et la défiance teignait de ses sombres couleurs les actions et les discours les plus intimes. Ginevra Piombo aimait Napoléon avec idolâtrie, et comment aurait-elle pu le haïr ? l’Empereur était son compatriote et le bienfaiteur de son père. Le baron de Piombo était un des serviteurs de Napoléon qui avaient coopéré le plus efficacement au retour de l’île d’Elbe. Incapable de renier sa foi politique, jaloux même de la confesser, le vieux baron de Piombo restait à Paris au milieu de ses ennemis. Ginevra Piombo pouvait donc être d’autant mieux mise au nombre des personnes suspectes, qu’elle ne faisait pas mystère du chagrin que la seconde restauration causait à sa famille. Les seules larmes qu’elle eût peut-être versées dans sa vie lui furent arrachées par la double nouvelle de la captivité de Bonaparte sur le Bellérophon et de l’arrestation de Labédoyère.

Les jeunes personnes qui composaient le groupe des nobles appartenaient aux familles royalistes les plus exaltées de Paris. Il serait difficile de donner une idée des exagérations de cette époque et de l’horreur que causaient les bonapartistes. Quelque insignifiante et petite que puisse paraître aujourd’hui l’action d’Amélie Thirion, elle était alors une expression de haine fort naturelle. Ginevra Piombo, l’une des premières écolières de Servin, occupait la place dont on voulait la priver depuis le jour où elle était venue à l’atelier ; le groupe aristocratique l’avait insensiblement entourée : la chasser d’une place qui lui appartenait en quelque sorte était non-seulement lui faire injure, mais lui causer une espèce de peine ; car les artistes ont tous une place de prédilection pour leur travail. Mais l’animadversion politique entrait peut-être pour peu de chose dans la conduite de ce petit Côté Droit de l’atelier. Ginevra Piombo, la plus forte des élèves de Servin, était l’objet d’une profonde jalousie : le maître professait autant d’admiration pour les talents que pour le caractère de cette élève favorite qui servait de terme à toutes ses comparaisons ; enfin, sans qu’on s’expliquât l’ascendant que cette jeune personne obtenait sur tout ce qui l’entourait, elle exerçait sur ce petit monde un prestige presque semblable à celui de Bonaparte sur ses soldats. L’aristocratie de l’atelier avait résolu depuis plusieurs jours la chute de cette reine ; mais, personne n’ayant encore osé s’éloigner de la bonapartiste, mademoiselle Thirion venait de frapper un coup décisif, afin de rendre ses compagnes complices de sa haine. Quoique Ginevra fût sincèrement aimée par deux ou trois des Royalistes, presque toutes chapitrées au logis paternel relativement à la politique, elles jugèrent, avec ce tact particulier aux femmes, qu’elles devaient rester indifférentes à la querelle. À son arrivée, Ginevra fut donc accueillie par un profond silence. De toutes les jeunes filles venues jusqu’alors dans l’atelier de Servin, elle était la plus belle, la plus grande et la mieux faite. Sa démarche possédait un caractère de noblesse et de grâce qui commandait le respect. Sa figure empreinte d’intelligence semblait rayonner, tant y respirait cette animation particulière aux Corses et qui n’exclut point le calme. Ses longs cheveux, ses yeux et ses cils noirs exprimaient la passion. Quoique les coins de sa bouche se dessinassent mollement et que ses lèvres fussent un peu trop fortes, il s’y peignait cette bonté que donne aux êtres forts la conscience de leur force. Par un singulier caprice de la nature, le charme de son visage se trouvait en quelque sorte démenti par un front de marbre où se peignait une fierté presque sauvage, où respiraient les mœurs de la Corse. Là était le seul lien qu’il y eût entre elle et son pays natal : dans tout le reste de sa personne, la simplicité, l’abandon des beautés lombardes séduisaient si bien qu’il fallait ne pas la voir pour lui causer la moindre peine. Elle inspirait un si vif attrait que, par prudence, son vieux père la faisait accompagner jusqu’à l’atelier. Le seul défaut de cette créature véritablement poétique venait de la puissance même d’une beauté si largement développée : elle avait l’air d’être femme. Elle s’était refusée au mariage, par amour pour son père et sa mère, en se sentant nécessaire à leurs vieux jours. Son goût pour la peinture avait remplacé les passions qui agitent ordinairement les femmes.

— Vous êtes bien silencieuses aujourd’hui, mesdemoiselles, dit-elle après avoir fait deux ou trois pas au milieu de ses compagnes. — Bonjour, ma petite Laure, ajouta-t-elle d’un ton doux et caressant en s’approchant de la jeune fille qui peignait loin des autres. Cette tête est fort bien ! Les chairs sont un peu trop roses, mais tout en est dessiné à merveille.

Laure leva la tête, regarda Ginevra d’un air attendri, et leurs figures s’épanouirent en exprimant une même affection. Un faible sourire anima les lèvres de l’Italienne qui paraissait songeuse, et qui se dirigea lentement vers sa place en regardant avec nonchalance les dessins ou les tableaux, en disant bonjour à chacune des jeunes filles du premier groupe, sans s’apercevoir de la curiosité insolite qu’excitait sa présence. On eût dit d’une reine dans sa cour. Elle ne donna aucune attention au profond silence qui régnait parmi les patriciennes, et passa devant leur camp sans prononcer un seul mot. Sa préoccupation fut si grande qu’elle se mit à son chevalet, ouvrit sa boîte à couleurs, prit ses brosses, revêtit ses manches brunes, ajusta son tablier, regarda son tableau, examina sa palette, sans penser, pour ainsi dire, à ce qu’elle faisait. Toutes les têtes du groupe des bourgeoises étaient tournées vers elle. Si les jeunes personnes du camp Thirion ne mettaient pas tant de franchise que leurs compagnes dans leur impatience, leurs œillades n’en étaient pas moins dirigées sur Ginevra.

— Elle ne s’aperçoit de rien, dit mademoiselle Roguin.

En ce moment Ginevra quitta l’attitude méditative dans laquelle elle avait contemplé sa toile, et tourna la tête vers le groupe aristocratique. Elle mesura d’un seul coup d’œil la distance qui l’en séparait, et garda le silence.

— Elle ne croit pas qu’on ait eu la pensée de l’insulter, dit Mathilde, elle n’a ni pâli, ni rougi. Comme ces demoiselles vont être vexées si elle se trouve mieux à sa nouvelle place qu’à l’ancienne ! — Vous êtes là hors ligne, mademoiselle, ajouta-t-elle alors à haute voix en s’adressant à Ginevra.

L’Italienne feignit de ne pas entendre, ou peut-être n’entendit-elle pas ; elle se leva brusquement, longea avec une certaine lenteur la cloison qui séparait le cabinet noir de l’atelier, et parut examiner le châssis d’où venait le jour en y donnant tant d’importance qu’elle monta sur une chaise pour attacher beaucoup plus haut la serge verte qui interceptait la lumière. Arrivée à cette hauteur, elle atteignit à une crevasse assez légère dans la cloison, le véritable but de ses efforts, car le regard qu’elle y jeta ne peut se comparer qu’à celui d’un avare découvrant les trésors d’Aladin ; elle descendit vivement, revint à sa place, ajusta son tableau, feignit d’être mécontente du jour, approcha de la cloison une table sur laquelle elle mit une chaise, grimpa lestement sur cet échafaudage, et regarda de nouveau par la crevasse. Elle ne jeta qu’un regard dans le cabinet alors éclairé par un jour de souffrance qu’on avait ouvert, et ce qu’elle y aperçut produisit sur elle une sensation si vive qu’elle tressaillit.

— Vous allez tomber, mademoiselle Ginevra, s’écria Laure.

Toutes les jeunes filles regardèrent l’imprudente qui chancelait. La peur de voir arriver ses compagnes auprès d’elle lui donna du courage, elle retrouva ses forces et son équilibre, se tourna vers Laure en se dandinant sur sa chaise, et dit d’une voix émue : — Bah ! c’est encore un peu plus solide qu’un trône ! Elle se hâta d’arracher la serge, descendit, repoussa la table et la chaise bien loin de la cloison, revint à son chevalet, et fit encore quelques essais en ayant l’air de chercher une masse de lumière qui lui convînt. Son tableau ne l’occupait guère, son but était de s’approcher du cabinet noir auprès duquel elle se plaça, comme elle le désirait, à côté de la porte. Puis elle se mit à préparer sa palette en gardant le plus profond silence. À cette place, elle entendit bientôt plus distinctement le léger bruit qui, la veille, avait si fortement excité sa curiosité et fait parcourir à sa jeune imagination le vaste champ des conjectures. Elle reconnut facilement la respiration forte et régulière de l’homme endormi qu’elle venait de voir. Sa curiosité était satisfaite au delà de ses souhaits, mais elle se trouvait chargée d’une immense responsabilité. À travers la crevasse, elle avait entrevu l’aigle impériale, et, sur un lit de sangles faiblement éclairé, la figure d’un officier de la Garde. Elle devina tout : Servin cachait un proscrit. Maintenant elle tremblait qu’une de ses compagnes ne vînt examiner son tableau, et n’entendît ou la respiration de ce malheureux ou quelque aspiration trop forte, comme celle qui était arrivée à son oreille pendant la dernière leçon. Elle résolut de rester auprès de cette porte, en se fiant à son adresse pour déjouer les chances du sort.

— Il vaut mieux que je sois là, pensait-elle, pour prévenir un accident sinistre, que de laisser le pauvre prisonnier à la merci d’une étourderie. Tel était le secret de l’indifférence apparente que Ginevra avait manifestée en trouvant son chevalet dérangé ; elle en fut intérieurement enchantée, puisqu’elle avait pu satisfaire assez naturellement sa curiosité : puis, en ce moment, elle était trop vivement préoccupée pour chercher la raison de son déménagement. Rien n’est plus mortifiant pour des jeunes filles, comme pour tout le monde, que de voir une méchanceté, une insulte ou un bon mot manquant leur effet par suite du dédain qu’en témoigne la victime. Il semble que la haine envers un ennemi s’accroisse de toute la hauteur à laquelle il s’élève au-dessus de nous. La conduite de Ginevra devint une énigme pour toutes ses compagnes. Ses amies comme ses ennemies furent également surprises ; car on lui accordait toutes les qualités possibles, hormis le pardon des injures. Quoique les occasions de déployer ce vice de caractère eussent été rarement offertes à Ginevra dans les événements de sa vie d’atelier, les exemples qu’elle avait pu donner de ses dispositions vindicatives et de sa fermeté n’en avaient pas moins laissé des impressions profondes dans l’esprit de ses compagnes. Après bien des conjectures, mademoiselle Roguin finit par trouver dans le silence de l’Italienne une grandeur d’âme au-dessus de tout éloge ; et son cercle, inspiré par elle, forma le projet d’humilier l’aristocratie de l’atelier. Elles parvinrent à leur but par un feu de sarcasmes qui abattit l’orgueil du Côté Droit. L’arrivée de madame Servin mit fin à cette lutte d’amour-propre. Avec cette finesse qui accompagne toujours la méchanceté, Amélie avait remarqué, analysé, commenté la prodigieuse préoccupation qui empêchait Ginevra d’entendre la dispute aigrement polie dont elle était l’objet. La vengeance que mademoiselle Roguin et ses compagnes tiraient de mademoiselle Thirion et de son groupe eut alors le fatal effet de faire rechercher par les jeunes Ultras la cause du silence que gardait Ginevra di Piombo. La belle Italienne devint donc le centre de tous les regards, et fut épiée par ses amies comme par ses ennemies. Il est bien difficile de cacher la plus petite émotion, le plus léger sentiment, à quinze jeunes filles curieuses, inoccupées, dont la malice et l’esprit ne demandent que des secrets à deviner, des intrigues à créer, à déjouer, et qui savent trouver trop d’interprétations différentes à un geste, à une œillade, à une parole, pour ne pas en découvrir la véritable signification. Aussi le secret de Ginevra di Piombo fut-il bientôt en grand péril d’être connu. En ce moment la présence de madame Servin produisit un entr’acte dans le drame qui se jouait sourdement au fond de ces jeunes cœurs, et dont les sentiments, les pensées, les progrès étaient exprimés par des phrases presque allégoriques, par de malicieux coups d’œil, par des gestes, et par le silence même, souvent plus intelligible que la parole. Aussitôt que madame Servin entra dans l’atelier, ses yeux se portèrent sur la porte auprès de laquelle était Ginevra. Dans les circonstances présentes, ce regard ne fut pas perdu. Si d’abord aucune des écolières n’y fit attention, plus tard mademoiselle Thirion s’en souvint, et s’expliqua la défiance, la crainte et le mystère qui donnèrent alors quelque chose de fauve aux yeux de madame Servin.

— Mesdemoiselles, dit-elle, monsieur Servin ne pourra pas venir aujourd’hui. Puis elle complimenta chaque jeune personne, en recevant de toutes une foule de ces caresses féminines qui sont autant dans la voix et dans les regards que dans les gestes. Elle arriva promptement auprès de Ginevra dominée par une inquiétude qu’elle déguisait en vain. L’Italienne et la femme du peintre se firent un signe de tête amical, et restèrent toutes deux silencieuses, l’une peignant, l’autre regardant peindre. La respiration du militaire s’entendait facilement, mais madame Servin ne parut pas s’en apercevoir ; et sa dissimulation était si grande, que Ginevra fut tentée de l’accuser d’une surdité volontaire. Cependant l’inconnu se remua dans son lit. L’Italienne regarda fixement madame Servin, qui lui dit alors, sans que son visage éprouvât la plus légère altération : — Votre copie est aussi belle que l’original. S’il me fallait choisir, je serais fort embarrassée.

— Monsieur Servin n’a pas mis sa femme dans la confidence de ce mystère, pensa Ginevra, qui, après avoir répondu à la jeune femme par un doux sourire d’incrédulité, fredonna une canzonetta de son pays pour couvrir le bruit que pourrait faire le prisonnier.

C’était quelque chose de si insolite que d’entendre la studieuse Italienne chanter, que toutes les jeunes filles surprises la regardèrent. Plus tard cette circonstance servit de preuves aux charitables suppositions de la haine. Madame Servin s’en alla bientôt, et la séance s’acheva sans autres événements. Ginevra laissa partir ses compagnes et parut vouloir travailler longtemps encore ; mais elle trahissait à son insu son désir de rester seule, car à mesure que les écolières se préparaient à sortir, elle leur jetait des regards d’impatience mal déguisée. Mademoiselle Thirion, devenue en peu d’heures une cruelle ennemie pour celle qui la primait en tout, devina par un instinct de haine que la fausse application de sa rivale cachait un mystère. Elle avait été frappée plus d’une fois de l’air attentif avec lequel Ginevra s’était mise à écouter un bruit que personne n’entendait. L’expression qu’elle surprit en dernier lieu dans les yeux de l’Italienne fut pour elle un trait de lumière. Elle s’en alla la dernière de toutes les écolières et descendit chez madame Servin, avec laquelle elle causa un instant ; puis elle feignit d’avoir oublié son sac, remonta tout doucement à l’atelier, et aperçut Ginevra grimpée sur un échafaudage fait à la hâte, et si absorbée dans la contemplation du militaire inconnu qu’elle n’entendit pas le léger bruit que produisaient les pas de sa compagne. Il est vrai que, suivant une expression de Walter Scott, Amélie marchait comme sur des œufs ; elle regagna promptement la porte de l’atelier et toussa. Ginevra tressaillit, tourna la tête, vit son ennemie, rougit, s’empressa de détacher la serge pour donner le change sur ses intentions et descendit après avoir rangé sa boîte à couleurs. Elle quitta l’atelier en emportant gravée dans son souvenir l’image d’une tête d’homme aussi gracieuse que celle de l’Endymion, chef-d’œuvre de Girodet qu’elle avait copié quelques jours auparavant.
 

— Proscrire un homme si jeune ! Qui donc peut-il être ? car ce n’est pas le maréchal Ney.

Ces deux phrases sont l’expression la plus simple de toutes les idées que Ginevra commenta pendant deux jours. Le surlendemain, malgré sa diligence pour arriver la première à l’atelier, elle y trouva mademoiselle Thirion qui s’y était fait conduire en voiture. Ginevra et son ennemie s’observèrent longtemps ; mais elles se composèrent des visages impénétrables l’une pour l’autre. Amélie avait vu la tête ravissante de l’inconnu ; mais, heureusement et malheureusement tout à la fois, les aigles et l’uniforme n’étaient pas placés dans l’espace que la fente lui avait permis d’apercevoir. Elle se perdit alors en conjectures. Tout à coup Servin arriva beaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire.

— Mademoiselle Ginevra, dit-il après avoir jeté un coup d’œil sur l’atelier, pourquoi vous êtes-vous mise là ? Le jour est mauvais. Approchez-vous donc de ces demoiselles, et descendez un peu votre rideau.

Puis il s’assit auprès de Laure, dont le travail méritait ses plus complaisantes corrections.

— Comment donc ! s’écria-t-il, voici une tête supérieurement faite. Vous serez une seconde Ginevra.

Le maître alla de chevalet en chevalet, grondant, flattant, plaisantant, et faisant, comme toujours, craindre plutôt ses plaisanteries que ses réprimandes. L’Italienne n’avait pas obéi aux observations du professeur, et restait à son poste avec la ferme intention de ne pas s’en écarter. Elle prit une feuille de papier et se mit à croquer à la sépia la tête du pauvre reclus. Une œuvre conçue avec passion porte toujours un cachet particulier. La faculté d’imprimer aux traductions de la nature ou de la pensée des couleurs vraies constitue le génie, et souvent la passion en tient lieu. Aussi, dans la circonstance où se trouvait Ginevra, l’intuition qu’elle devait à sa mémoire vivement frappée, ou la nécessité peut-être, cette mère des grandes choses, lui prêta-t-elle un talent surnaturel. La tête de l’officier fut jetée sur le papier au milieu d’un tressaillement intérieur qu’elle attribuait à la crainte, et dans lequel un physiologiste aurait reconnu la fièvre de l’inspiration. Elle glissait de temps en temps un regard furtif sur ses compagnes, afin de pouvoir cacher le lavis en cas d’indiscrétion de leur part. Malgré son active surveillance, il y eut un moment où elle n’ aperçut pas le lorgnon que son impitoyable ennemie braquait sur le mystérieux dessin, en s’abritant derrière un grand portefeuille. Mademoiselle Thirion, qui reconnut la figure du proscrit, leva brusquement la tête, et Ginevra serra la feuille de papier.

— Pourquoi êtes-vous donc restée là malgré mon avis, mademoiselle ? demanda gravement le professeur à Ginevra.

L’écolière tourna vivement son chevalet de manière que personne ne pût voir son lavis, et dit d’une voix émue en le montrant à son maître : — Ne trouvez-vous pas comme moi que ce jour est plus favorable ? ne dois-je pas rester là ?

Servin pâlit. Comme rien n’échappe aux yeux perçants de la haine, mademoiselle Thirion se mit, pour ainsi dire, en tiers dans les émotions qui agitèrent le maître et l’écolière.

 

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Honoré de Balzac
- La Vendetta -
(1830)
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