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Honoré de Balzac
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Honoré de BALZAC    (1799 - 1850)
 

La Vendetta

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Honoré de Balzac
- La Vendetta -
(1830)
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— Vous avez raison, dit Servin. Mais vous en saurez bientôt plus que moi, ajouta-t-il en riant forcément. Il y eut une pause pendant laquelle le professeur contempla la tête de l’officier. — Ceci est un chef-d’œuvre digne de Salvator Rosa, s’écria-t-il avec une énergie d’artiste.

À cette exclamation, toutes les jeunes personnes se levèrent, et mademoiselle Thirion accourut avec la vélocité du tigre qui se jette sur sa proie. En ce moment le proscrit éveillé par le bruit se remua. Ginevra fit tomber son tabouret, prononça des phrases assez incohérentes et se mit à rire ; mais elle avait plié le portrait et l’avait jeté dans son portefeuille avant que sa redoutable ennemie eût pu l’apercevoir. Le chevalet fut entouré, Servin détailla à haute voix les beautés de la copie que faisait en ce moment son élève favorite, et tout le monde fut dupe de ce stratagème, moins Amélie qui, se plaçant en arrière de ses compagnes, essaya d’ouvrir le portefeuille où elle avait vu mettre le lavis. Ginevra saisit le carton et le plaça devant elle sans mot dire. Les deux jeunes filles s’examinèrent alors en silence.

Allons, mesdemoiselles, à vos places, dit Servin. Si vous voulez en savoir autant que mademoiselle de Piombo, il ne faut pas toujours parler modes ou bals et baguenauder comme vous faites.

Quand toutes les jeunes personnes eurent regagné leurs chevalets, Servin s’assit auprès de Ginevra.

— Ne valait-il pas mieux que ce mystère fût découvert par moi que par une autre ? dit l’Italienne en parlant à voix basse.
 

— Oui, répondit le peintre. Vous êtes patriote ; mais, ne le fussiez-vous pas, ce serait encore vous à qui je l’aurais confié.

Le maître et l'écolière se comprirent, et Ginevra ne craignit plus de demander : — Qui est-ce ?

— L’ami intime de Labédoyère, celui qui, après l’infortuné colonel, a contribué le plus à la réunion du septième avec les grenadiers de l’île d’Elbe. Il était chef d’escadron dans la Garde, et revient de Waterloo.

— Comment n’avez-vous pas brûlé son uniforme, son shako, et ne lui avez-vous pas donné des habits bourgeois ? dit vivement Ginevra.

— On doit m’en apporter ce soir.

— Vous auriez dû fermer notre atelier pendant quelques jours.

— Il va partir.

— Il veut donc mourir ? dit la jeune fille. Laissez-le chez vous pendant le premier moment de la tourmente. Paris est encore le seul endroit de la France où l’on puisse cacher sûrement un homme. Il est votre ami ? demanda-t-elle.

— Non, il n’a pas d’autres titres à ma recommandation que son malheur. Voici comment il m’est tombé sur les bras : mon beau-père, qui avait repris du service pendant cette campagne, a rencontré ce pauvre jeune homme, et l’a très-subtilement sauvé des griffes de ceux qui ont arrêté Labédoyère. Il voulait le défendre, l’insensé !

— C’est vous qui le nommez ainsi ! s’écria Ginevra en lançant un regard de surprise au peintre, qui garda le silence un moment.

— Mon beau-père est trop espionné pour pouvoir garder quelqu’un chez lui, reprit-il. Il me l’a donc nuitamment amené la semaine dernière. J’avais espéré le dérober à tous les yeux en le mettant dans ce coin, le seul endroit de la maison où il puisse être en sûreté.

— Si je puis vous être utile, employez-moi, dit Ginevra, je connais le maréchal Feltre.

— Eh bien ! nous verrons, répondit le peintre.

Cette conversation dura trop longtemps pour ne pas être remarquée de toutes les jeunes filles. Servin quitta Ginevra, revint encore à chaque chevalet, et donna de si longues leçons qu’il était encore sur l’escalier quand sonna l’heure à laquelle ses écolières avaient l’habitude de partir.
 

— Vous oubliez votre sac, mademoiselle Thirion, s’écria le professeur en courant après la jeune fille, qui descendait jusqu’au métier d’espion pour satisfaire sa haine.

La curieuse élève vint chercher son sac en manifestant un peu de surprise de son étourderie, mais le soin de Servin fut pour elle une nouvelle preuve de l’existence d’un mystère dont la gravité n’était pas douteuse ; elle avait déjà inventé tout ce qui devait être, et pouvait dire comme l’abbé Vertot : Mon siége est fait. Elle descendit bruyamment l’escalier et tira violemment la porte qui donnait dans l’appartement de Servin, afin de faire croire qu’elle sortait ; mais elle remonta doucement, et se tint derrière la porte de l’atelier. Quand le peintre et Ginevra se crurent seuls, il frappa d’une certaine manière à la porte de la mansarde, qui tourna aussitôt sur ses gonds rouillés et criards. L’Italienne vit paraître un jeune homme grand et bien fait dont l’uniforme impérial lui fit battre le cœur. L’officier avait un bras en écharpe, et la pâleur de son teint accusait de vives souffrances. En apercevant une inconnue, il tressaillit. Amélie, qui ne pouvait rien voir, trembla de rester plus longtemps ; mais il lui suffisait d’avoir entendu le grincement de la porte, elle s’en alla sans bruit.

— Ne craignez rien, dit le peintre à l’officier ; mademoiselle est la fille du plus fidèle ami de l’Empereur, le baron de Piombo.

Le jeune militaire ne conserva plus de doute sur le patriotisme de Ginevra, après l’avoir vue.

— Vous êtes blessé ? dit-elle.

— Oh ! ce n’est rien, mademoiselle, la plaie se referme.

En ce moment, les voix criardes et perçantes des colporteurs arrivèrent jusqu’à l’atelier : « Voici le jugement qui condamne à mort… » Tous trois tressaillirent. Le soldat entendit, le premier, un nom qui le fit pâlir.

— Labédoyère ! dit-il en tombant sur le tabouret.

Ils se regardèrent en silence. Des gouttes de sueur se formèrent sur le front livide du jeune homme, il saisit d’une main et par un geste de désespoir les touffes noires de sa chevelure, et appuya son coude sur le bord du chevalet de Ginevra.

— Après tout, dit-il en se levant brusquement, Labédoyère et moi nous savions ce que nous faisions. Nous connaissions le sort qui nous attendait après le triomphe comme après la chute. Il meurt pour sa cause, et moi je me cache…
 

Il alla précipitamment vers la porte de l’atelier ; mais plus leste que lui, Ginevra s’était élancée et lui en barrait le chemin.

— Rétablirez-vous l’Empereur ? dit-elle. Croyez-vous pouvoir relever ce géant quand lui-même n’a pas su rester debout ?

— Que voulez-vous que je devienne ? dit alors le proscrit en s’adressant aux deux amis que lui avait envoyés le hasard. Je n’ai pas un seul parent dans le monde, Labédoyère était mon protecteur et mon ami, je suis seul ; demain je serai peut-être proscrit ou condamné, je n’ai jamais eu que ma paye pour fortune, j’ai mangé mon dernier écu pour venir arracher Labédoyère à son sort et tâcher de l’emmener ; la mort est donc une nécessité pour moi. Quand on est décidé à mourir, il faut savoir vendre sa tête au bourreau. Je pensais tout à l’heure que la vie d’un honnête homme vaut bien celle de deux traîtres, et qu’un coup de poignard bien placé peut donner l’immortalité !

Cet accès de désespoir effraya le peintre et Ginevra elle-même, qui comprit bien le jeune homme. L’Italienne admira cette belle tête et cette voix délicieuse dont la douceur était à peine altérée par des accents de fureur ; puis elle jeta tout à coup du baume sur toutes les plaies de l’infortuné.

— Monsieur, dit-elle, quant à votre détresse pécuniaire, permettez-moi de vous offrir l’or de mes économies. Mon père est riche, je suis son seul enfant, il m’aime, et je suis bien sûre qu’il ne me blâmera pas. Ne vous faites pas scrupule d’accepter : nos biens viennent de l’Empereur, nous n’avons pas un centime qui ne soit un effet de sa munificence. N’est-ce pas être reconnaissants que d’obliger un de ses fidèles soldats ? Prenez donc cette somme avec aussi peu de façons que j’en mets à vous l’offrir. Ce n’est que de l’argent, ajouta-t-elle d’un ton de mépris. Maintenant, quant à des amis, vous en trouverez ! Là, elle leva fièrement la tête, et ses yeux brillèrent d’un éclat inusité. — La tête qui tombera demain devant une douzaine de fusils sauve la vôtre, reprit-elle. Attendez que cet orage passe, et vous pourrez aller chercher du service à l’étranger si l’on ne vous oublie pas, ou dans l’armée française si l’on vous oublie.

Il existe dans les consolations que donne une femme une délicatesse qui a toujours quelque chose de maternel, de prévoyant, de complet. Mais quand, à ces paroles de paix et d’espérance, se joignent la grâce des gestes, cette éloquence de ton qui vient du cœur, et que surtout la bienfaitrice est belle, il est difficile à un jeune homme de résister. Le colonel aspira l’amour par tous les sens. Une légère teinte rose nuança ses joues blanches, ses yeux perdirent un peu de la mélancolie qui les ternissait, et il dit d’un son de voix particulier : — Vous êtes un ange de bonté ! Mais Labédoyère, ajouta-t-il, Labédoyère !

À ce cri, ils se regardèrent tous les trois en silence, et ils se comprirent. Ce n’était plus des amis de vingt minutes, mais de vingt ans.

— Mon cher, reprit Servin, pouvez-vous le sauver !

— Je puis le venger.

Ginevra tressaillit : quoique l’inconnu fût beau, son aspect n’avait point ému la jeune fille ; la douce pitié que les femmes trouvent dans leur cœur pour les misères qui n’ont rien d’ignoble avait étouffé chez Ginevra toute autre affection : mais entendre un cri de vengeance, rencontrer dans ce proscrit une âme italienne, du dévouement pour Napoléon, de la générosité à la corse ?… c’en était trop pour elle ; elle contempla donc l’officier avec une émotion respectueuse qui lui agita fortement le cœur. Pour la première fois, un homme lui faisait éprouver un sentiment si vif. Comme toutes les femmes, elle se plut à mettre l’âme de l’inconnu en harmonie avec la beauté distinguée de ses traits, avec les heureuses proportions de sa taille qu’elle admirait en artiste. Menée par le hasard de la curiosité à la pitié, de la pitié à un intérêt puissant, elle arrivait de cet intérêt à des sensations si profondes, qu’elle crut dangereux de rester là plus longtemps.

— À demain, dit-elle en laissant à l’officier le plus doux de ses sourires pour consolation.

En voyant ce sourire, qui jetait comme un nouveau jour sur la figure de Ginevra, l’inconnu oublia tout pendant un instant.

— Demain, répondit-il avec tristesse, demain, Labédoyère…

Ginevra se retourna, mit un doigt sur ses lèvres, et le regarda comme si elle lui disait : — Calmez-vous, soyez prudent.

Alors le jeune homme s’écria : — O Dio ! che non vorrei vivere dopo averla veduta ! (Ô Dieu, qui ne voudrait vivre après l’avoir vue !)

L’accent particulier avec lequel il prononça cette phrase fit tressaillir Ginevra.
 

— Vous êtes Corse ? s’écria-t-elle en revenant à lui le cœur palpitant d’aise.

— Je suis né en Corse, répondit-il ; mais j’ai été amené très-jeune à Gênes ; et, aussitôt que j’eus atteint l’âge auquel on entre au service militaire, je me suis engagé.

La beauté de l’inconnu, l’attrait surnaturel que lui prêtaient ses opinions bonapartistes, sa blessure, son malheur, son danger même, tout disparut aux yeux de Ginevra, ou plutôt tout se fondit dans un seul sentiment, nouveau, délicieux. Ce proscrit était un enfant de la Corse, il en parlait le langage chéri ! La jeune fille resta pendant un moment immobile, retenue par une sensation magique. Elle avait en effet sous les yeux un tableau vivant auquel tous les sentiments humains réunis et le hasard donnaient de vives couleurs. Sur l’invitation de Servin, l’officier s’était assis sur un divan. Le peintre avait dénoué l’écharpe qui retenait le bras de son hôte, et s’occupait à en défaire l’appareil afin de panser la blessure. Ginevra frissonna en voyant la longue et large plaie que la lame d’un sabre avait faite sur l’avant-bras du jeune homme, et laissa échapper une plainte. L’inconnu leva la tête vers elle et se mit à sourire. Il y avait quelque chose de touchant et qui allait à l’âme dans l’attention avec laquelle Servin enlevait la charpie et tâtait les chairs meurtries ; tandis que la figure du blessé, quoique pâle et maladive, exprimait, à l’aspect de la jeune fille, plus de plaisir que de souffrance. Une artiste devait admirer involontairement cette opposition de sentiments, et les contrastes que produisaient la blancheur des linges, la nudité du bras, avec l’uniforme bleu et rouge de l’officier. En ce moment, une obscurité douce enveloppait l’atelier ; mais un dernier rayon de soleil vint éclairer la place où se trouvait le proscrit, en sorte que sa noble et blanche figure, ses cheveux noirs, ses vêtements, tout fut inondé par le jour. Cet effet si simple, la superstitieuse Italienne le prit pour un heureux présage. L’inconnu ressemblait ainsi à un céleste messager qui lui faisait entendre le langage de la patrie, et la mettait sous le charme des souvenirs de son enfance, pendant que dans son cœur naissait un sentiment aussi frais, aussi pur que son premier âge d’innocence. Pendant un moment bien court, elle demeura songeuse et comme plongée dans une pensée infinie ; puis elle rougit de laisser voir sa préoccupation, échangea un doux et rapide regard avec le proscrit, et s’enfuit en le voyant toujours.
 

Le lendemain n’était pas un jour de leçon, Ginevra vint à l’atelier et le prisonnier put rester auprès de sa compatriote ; Servin, qui avait une esquisse à terminer, permit au reclus d’y demeurer en servant de mentor aux deux jeunes gens, qui s’entretinrent souvent en corse. Le pauvre soldat raconta ses souffrances pendant la déroute de Moscou, car il s’était trouvé, à l’âge de dix-neuf ans, au passage de la Bérézina, seul de son régiment après avoir perdu dans ses camarades les seuls hommes qui pussent s’intéresser à un orphelin. Il peignit en traits de feu le grand désastre de Waterloo. Sa voix fut une musique pour l’Italienne. Élevée à la corse, Ginevra était en quelque sorte la fille de la nature, elle ignorait le mensonge et se livrait sans détour à ses impressions, elle les avouait, ou plutôt les laissait deviner sans le manége de la petite et calculatrice coquetterie des jeunes filles de Paris.

Pendant cette journée, elle resta plus d’une fois, sa palette d’une main, son pinceau de l’autre, sans que le pinceau s’abreuvât des couleurs de la palette : les yeux attachés sur l’officier et la bouche légèrement entr’ouverte, elle écoutait, se tenant toujours prête à donner un coup de pinceau qu’elle ne donnait jamais. Elle ne s’étonnait pas de trouver tant de douceur dans les yeux du jeune homme, car elle sentait les siens devenir doux malgré sa volonté de les tenir sévères ou calmes. Puis, elle peignait ensuite avec une attention particulière et pendant des heures entières, sans lever la tête, parce qu’il était là, près d’elle, la regardant travailler. La première fois qu’il vint s’asseoir pour la contempler en silence, elle lui dit d’un son de voix ému, et après une longue pause : — Cela vous amuse donc, de voir peindre ?

Ce jour-là, elle apprit qu’il se nommait Luigi. Avant de se séparer, ils convinrent que, les jours d’atelier, s’il arrivait quelque événement politique important, Ginevra l’en instruirait en chantant à voix basse certains airs italiens.

Le lendemain, mademoiselle Thirion apprit sous le secret à toutes ses compagnes que Ginevra di Piombo était aimée d’un jeune homme qui venait, pendant les heures consacrées aux leçons, s’établir dans le cabinet noir de l’atelier.

— Vous qui prenez son parti, dit-elle à mademoiselle Roguin, examinez-la bien, et vous verrez à quoi elle passera son temps.

Ginevra fut donc observée avec une attention diabolique. On écouta ses chansons, on épia ses regards. Au moment où elle ne croyait être vue de personne, une douzaine d’yeux étaient incessamment arrêtés sur elle. Ainsi prévenues, ces jeunes filles interprétèrent dans leur sens vrai les agitations qui passèrent sur la brillante figure de l’Italienne, et ses gestes, et l’accent particulier de ses fredonnements, et l’air attentif avec lequel elle écoutait des sons indistincts qu’elle seule entendait à travers la cloison. Au bout d’une huitaine de jours, une seule des quinze élèves de Servin s’était refusée à voir Louis par la crevasse de la cloison. Cette jeune fille était Laure, la jolie personne pauvre et assidue qui, par un instinct de faiblesse, aimait véritablement la belle Corse et la défendait encore. Mademoiselle Roguin voulut faire rester Laure sur l’escalier à l’heure du départ, afin de lui prouver l’intimité de Ginevra et du beau jeune homme en les surprenant ensemble. Laure refusa de descendre à un espionnage que la curiosité ne justifiait pas, et devint l’objet d’une réprobation universelle.

Bientôt la fille de l’huissier du cabinet du roi trouva qu’il n’était pas convenable pour elle de venir à l’atelier d’un peintre dont les opinions avaient une teinte de patriotisme ou de bonapartisme, ce qui, à cette époque, semblait une seule et même chose ; elle ne revint donc plus chez Servin, qui refusa poliment d’aller chez elle. Si Amélie oublia Ginevra, le mal qu’elle avait semé porta ses fruits. Insensiblement, par hasard, par caquetage ou par pruderie, toutes les autres jeunes personnes instruisirent leurs mères de l’étrange aventure qui se passait à l’atelier. Un jour Mathilde Roguin ne vint pas, la leçon suivante ce fut une autre jeune fille ; enfin trois ou quatre demoiselles, qui étaient restées les dernières, ne revinrent plus. Ginevra et mademoiselle Laure, sa petite amie, furent pendant deux ou trois jours les seules habitantes de l’atelier désert. L’Italienne ne s’apercevait point de l’abandon dans lequel elle se trouvait, et ne recherchait même pas la cause de l’absence de ses compagnes. Ayant inventé depuis peu les moyens de correspondre mystérieusement avec Louis, elle vivait à l’atelier comme dans une délicieuse retraite, seule au milieu d’un monde, ne pensant qu’à l’officier et aux dangers qui le menaçaient. Cette jeune fille, quoique sincèrement admiratrice des nobles caractères qui ne veulent pas trahir leur foi politique, pressait Louis de se soumettre promptement à l’autorité royale, afin de le garder en France. Louis ne voulait pas sortir de sa cachette. Si les passions ne naissent et ne grandissent que sous l’influence d’événements extraordinaires et romanesques, on peut dire que jamais tant de circonstances ne concoururent à lier deux êtres par un même sentiment. L’amitié de Ginevra pour Louis et de Louis pour elle fit plus de progrès en un mois qu’une amitié du monde n’en fait en dix ans dans un salon. L’adversité n’est-elle pas la pierre de touche des caractères ? Ginevra put donc apprécier facilement Louis, le connaître, et ils ressentirent bientôt une estime réciproque l’un pour l’autre. Plus âgée que Louis, Ginevra trouvait une douceur extrême à être courtisée par un jeune homme déjà grand, si éprouvé par le sort, et qui joignait à l’expérience d’un homme toutes les grâces de l’adolescence. De son côté, Louis ressentait un indicible plaisir à se laisser protéger en apparence par une fille de vingt-cinq ans. Il y avait dans ce sentiment un certain orgueil inexplicable. Peut-être était-ce une preuve d’amour. L’union de la douceur et de la fierté, de la force et de la faiblesse avait en Ginevra d’irrésistibles attraits, et Louis était entièrement subjugué par elle. Ils s’aimaient si profondément déjà, qu’ils n’avaient eu besoin ni de se le nier, ni de se le dire.

Un jour, vers le soir, Ginevra entendit le signal convenu, Louis frappait avec une épingle sur la boiserie de manière à ne pas produire plus de bruit qu’une araignée qui attache son fil, et demandait ainsi à sortir de sa retraite. L’Italienne jeta un coup d’œil dans l’atelier, ne vit pas la petite Laure, et répondit au signal. Louis ouvrit la porte, aperçut l’écolière, et rentra précipitamment. Étonnée, Ginevra regarde autour d’elle, trouve Laure, et lui dit en allant à son chevalet : — Vous restez bien tard, ma chère. Cette tête me paraît pourtant achevée, il n’y a qu’un reflet à indiquer sur le haut de cette tresse de cheveux.

— Vous seriez bien bonne, dit Laure d’une voix émue, si vous vouliez me corriger cette copie, je pourrais conserver quelque chose de vous…

— Je veux bien, répondit Ginevra sûre de pouvoir ainsi la congédier. Je croyais, reprit-elle en donnant de légers coups de pinceau, que vous aviez beaucoup de chemin à faire de chez vous à l’atelier.

— Oh ! Ginevra, je vais m’en aller et pour toujours, s’écria la jeune fille d’un air triste.

L’Italienne ne fut pas autant affectée de ces paroles pleines de mélancolie qu’elle l’aurait été un mois auparavant.

— Vous quittez monsieur Servin ? demanda-t-elle.
 

— Vous ne vous apercevez donc pas, Ginevra, que depuis quelque temps il n’y a plus ici que vous et moi ?

— C’est vrai, répondit Ginevra frappée tout à coup comme par un souvenir. Ces demoiselles seraient-elles malades, se marieraient-elles, ou leurs pères seraient-ils tous de service au château ?

— Toutes ont quitté monsieur Servin, répondit Laure.

— Et pourquoi ?

— À cause de vous, Ginevra.

— De moi ! répéta la fille corse en se levant, le front menaçant, l’œil fier et les yeux étincelants.

— Oh ! ne vous fâchez pas, ma bonne Ginevra, s’écria douloureusement Laure. Mais ma mère aussi veut que je quitte l’atelier. Toutes ces demoiselles ont dit que vous aviez une intrigue, que monsieur Servin se prêtait à ce qu’un jeune homme qui vous aime demeurât dans le cabinet noir ; je n’ai jamais cru ces calomnies et n’en ai rien dit à ma mère. Hier au soir, madame Roguin a rencontré ma mère dans un bal et lui a demandé si elle m’envoyait toujours ici. Sur la réponse affirmative de ma mère, elle lui a répété les mensonges de ces demoiselles. Maman m’a bien grondée, elle a prétendu que je devais savoir tout cela, que j’avais manqué à la confiance qui règne entre une mère et sa fille en ne lui en parlant pas. Ô ma chère Ginevra ! moi qui vous prenais pour modèle, combien je suis fâchée de ne plus pouvoir rester votre compagne…

— Nous nous retrouverons dans la vie : les jeunes filles se marient… dit Ginevra.

— Quand elles sont riches, répondit Laure.

— Viens me voir, mon père a de la fortune…

— Ginevra, reprit Laure attendrie, madame Roguin et ma mère doivent venir demain chez monsieur Servin pour lui faire des reproches, au moins qu’il en soit prévenu.

La foudre tombée à deux pas de Ginevra l’aurait moins étonnée que cette révélation.

— Qu’est-ce que cela leur faisait ? dit-elle naïvement.

— Tout le monde trouve cela fort mal. Maman dit que c’est contraire aux mœurs…

— Et vous, Laure, qu’en pensez-vous ?

La jeune fille regarda Ginevra, leurs pensées se confondirent. Laure ne retint plus ses larmes, se jeta au cou de son amie et l’embrassa. En ce moment, Servin arriva.
 

— Mademoiselle Ginevra, dit-il avec enthousiasme, j’ai fini mon tableau, on le vernit. Qu’avez-vous donc ? Il paraît que toutes ces demoiselles prennent des vacances, ou sont à la campagne.

Laure sécha ses larmes, salua Servin, et se retira.

— L’atelier est désert depuis plusieurs jours, dit Ginevra, et ces demoiselles ne reviendront plus.

— Bah ?…

— Oh ! ne riez pas, reprit Ginevra, écoutez-moi : je suis la cause involontaire de la perte de votre réputation.

L’artiste se mit à sourire, et dit en interrompant son écolière : — Ma réputation ?… mais, dans quelques jours, mon tableau sera exposé.

— Il ne s’agit pas de votre talent, dit l’Italienne ; mais de votre moralité. Ces demoiselles ont publié que Louis était renfermé ici, que vous vous prêtiez… à… notre amour…

— Il y a du vrai là-dedans, mademoiselle, répondit le professeur. Les mères de ces demoiselles sont des bégueules, reprit-il. Si elles étaient venues me trouver, tout se serait expliqué. Mais que je prenne du souci de tout cela ? la vie est trop courte !

Et le peintre fit craquer ses doigts par-dessus sa tête. Louis, qui avait entendu une partie de cette conversation, accourut aussitôt.

— Vous allez perdre toutes vos écolières, s’écria-t-il, et je vous aurai ruiné.

L’artiste prit la main de Louis et celle de Ginevra, les joignit. — Vous vous marierez, mes enfants ? leur demanda-t-il avec une touchante bonhomie. Ils baissèrent tous deux les yeux, et leur silence fut le premier aveu qu’ils se firent. — Eh bien ! reprit Servin, vous serez heureux, n’est-ce pas ? Y a-t-il quelque chose qui puisse payer le bonheur de deux êtres tels que vous ?

— Je suis riche, dit Ginevra, et vous me permettrez de vous indemniser…

— Indemniser !… s’écria Servin. Quand on saura que j’ai été victime des calomnies de quelques sottes, et que je cachais un proscrit ; mais tous les libéraux de Paris m’enverront leurs filles ! Je serai peut-être alors votre débiteur…

Louis serrait la main de son protecteur sans pouvoir prononcer une parole ; mais enfin il lui dit d’une voix attendrie : — C’est donc à vous que je devrai toute ma félicité.

— Soyez heureux, je vous unis ! dit le peintre avec une onction comique et en imposant les mains sur la tête des deux amants.
 

Cette plaisanterie d’artiste mit fin à leur attendrissement. Ils se regardèrent tous trois en riant. L’Italienne serra la main de Louis par une violente étreinte et avec une simplicité d’action digne des mœurs de sa patrie.

— Ah çà, mes chers enfants, reprit Servin, vous croyez que tout ça va maintenant à merveille ? Eh bien, vous vous trompez.

Les deux amants l’examinèrent avec étonnement.

— Rassurez-vous, je suis le seul que votre espiéglerie embarrasse ! Madame Servin est un peu collet-monté, et je ne sais en vérité pas comment nous nous arrangerons avec elle.

— Dieu ! j’oubliais ! s’écria Ginevra. Demain, madame Roguin et la mère de Laure doivent venir vous…

— J’entends ! dit le peintre en interrompant.

— Mais vous pouvez vous justifier, reprit la jeune fille en laissant échapper un geste de tête plein d’orgueil. Monsieur Louis, dit-elle en se tournant vers lui et le regardant avec finesse, ne doit plus avoir d’antipathie pour le gouvernement royal ? — Eh bien, reprit-elle après l’avoir vu souriant, demain matin j’enverrai une pétition à l’un des personnages les plus influents du ministère de la guerre, à un homme qui ne peut rien refuser à la fille du baron de Piombo. Nous obtiendrons un pardon tacite pour le commandant Louis, car ils ne voudront pas vous reconnaître le grade de colonel. Et vous pourrez, ajouta-t-elle en s’adressant à Servin, confondre les mères de mes charitables compagnes en leur disant la vérité.

— Vous êtes un ange ! s’écria Servin.

Pendant que cette scène se passait à l’atelier, le père et la mère de Ginevra s’impatientaient de ne pas la voir revenir.

— Il est six heures, et Ginevra n’est pas encore de retour, s’écria Bartholoméo.

— Elle n’est jamais rentrée si tard, répondit la femme de Piombo.

Les deux vieillards se regardèrent avec toutes les marques d’une anxiété peu ordinaire. Trop agité pour rester en place, Bartholoméo se leva et fit deux fois le tour de son salon assez lestement pour un homme de soixante-dix-sept ans. Grâce à sa constitution robuste, il avait subi peu de changements depuis le jour de son arrivée à Paris, et malgré sa haute taille, il se tenait encore droit. Ses cheveux devenus blancs et rares laissaient à découvert un crâne large et protubérant qui donnait une haute idée de son caractère et de sa fermeté. Sa figure marquée de rides profondes avait pris un très-grand développement et gardait ce teint pâle qui inspire la vénération. La fougue des passions régnait encore dans le feu surnaturel de ses yeux dont les sourcils n’avaient pas entièrement blanchi, et qui conservaient leur terrible mobilité. L’aspect de cette tête était sévère, mais on voyait que Bartholoméo avait le droit d’être ainsi. Sa bonté, sa douceur n’étaient guère connues que de sa femme et de sa fille. Dans ses fonctions ou devant un étranger, il ne déposait jamais la majesté que le temps imprimait à sa personne, et l’habitude de froncer ses gros sourcils, de contracter les rides de son visage, de donner à son regard une fixité napoléonienne, rendait son abord glacial. Pendant le cours de sa vie politique, il avait été si généralement craint, qu’il passait pour peu sociable ; mais il n’est pas difficile d’expliquer les causes de cette réputation. La vie, les mœurs et la fidélité de Piombo faisaient la censure de la plupart des courtisans. Malgré les missions délicates confiées à sa discrétion, et qui pour tout autre eussent été lucratives, il ne possédait pas plus d’une trentaine de mille livres de rente en inscriptions sur le grand-livre. Si l’on vient à songer au bon marché des rentes sous l’empire, à la libéralité de Napoléon envers ceux de ses fidèles serviteurs qui savaient parler, il est facile de voir que le baron de Piombo était un homme d’une probité sévère ; il ne devait son plumage de baron qu’à la nécessité dans laquelle Napoléon s’était trouvé de lui donner un titre en l’envoyant dans une cour étrangère. Bartholoméo avait toujours professé une haine implacable pour les traîtres dont s’entoura Napoléon en croyant les conquérir à force de victoires. Ce fut lui qui, dit-on, fit trois pas vers la porte du cabinet de l’empereur, après lui avoir donné le conseil de se débarrasser de trois hommes en France, la veille du jour où il partit pour sa célèbre et admirable campagne de 1814. Depuis le second retour des Bourbons, Bartholoméo ne portait plus la décoration de la Légion-d’Honneur. Jamais homme n’offrit une plus belle image de ces vieux républicains, amis incorruptibles de l’Empire, qui restaient comme les vivants débris des deux gouvernements les plus énergiques que le monde ait connus. Si le baron de Piombo déplaisait à quelques courtisans, il avait les Daru, les Drouot, les Carnot pour amis. Aussi, quant au reste des hommes politiques, depuis Waterloo, s’en souciait-il autant que des bouffées de fumée qu’il tirait de son cigare.
 

Bartholoméo di Piombo avait acquis, moyennant la somme assez modique que Madame, mère de l’empereur, lui avait donnée de ses propriétés en Corse, l’ancien hôtel de Portenduère, dans lequel il ne fit aucun changement. Presque toujours logé aux frais du gouvernement, il n’habitait cette maison que depuis la catastrophe de Fontainebleau. Suivant l’habitude des gens simples et de haute vertu, le baron et sa femme ne donnaient rien au faste extérieur : leurs meubles provenaient de l’ancien ameublement de l’hôtel. Les grands appartements hauts d’étage, sombres et nus de cette demeure, les larges glaces encadrées dans de vieilles bordures dorées presque noires, et ce mobilier du temps de Louis XIV, étaient en rapport avec Bartholoméo et sa femme, personnages dignes de l’antiquité. Sous l’Empire et pendant les Cent-Jours, en exerçant des fonctions largement rétribuées, le vieux Corse avait eu un grand train de maison, plutôt dans le but de faire honneur à sa place que dans le dessein de briller. Sa vie et celle de sa femme étaient si frugales, si tranquilles, que leur modeste fortune suffisait à leurs besoins. Pour eux, leur fille Ginevra valait toute les richesses du monde. Aussi, quand, en mai 1814, le baron de Piombo quitta sa place, congédia ses gens et ferma la porte de son écurie, Ginevra, simple et sans faste comme ses parents, n’eut-elle aucun regret : à l’exemple des grandes âmes, elle mettait son luxe dans la force des sentiments, comme elle plaçait sa félicité dans la solitude et le travail. Puis, ces trois êtres s’aimaient trop pour que les dehors de l’existence eussent quelque prix à leurs yeux. Souvent, et surtout depuis la seconde et effroyable chute de Napoléon, Bartholoméo et sa femme passaient des soirées délicieuses à entendre Ginevra toucher du piano ou chanter. Il y avait pour eux un immense secret de plaisir dans la présence, dans la moindre parole de leur fille, ils la suivaient des yeux avec une tendre inquiétude, ils entendaient son pas dans la cour, quelque léger qu’il pût être. Semblables à des amants, ils savaient rester des heures entières silencieux tous trois, entendant mieux ainsi que par des paroles l’éloquence de leurs âmes. Ce sentiment profond, la vie même des deux vieillards, animait toutes leurs pensées. Ce n’était pas trois existences, mais une seule, qui, semblable à la flamme d’un foyer, se divisait en trois langues de feu. Si quelquefois le souvenir des bienfaits et du malheur de Napoléon, si la politique du moment triomphaient de la constante sollicitude des deux vieillards, ils pouvaient en parler sans rompre la communauté de leurs pensées : Ginevra ne partageait-elle pas leurs passions politiques ? Quoi de plus naturel que l’ardeur avec laquelle ils se réfugiaient dans le cœur de leur unique enfant ? Jusqu’alors, les occupations d’une vie publique avaient absorbé l’énergie du baron de Piombo ; mais en quittant ses emplois, le Corse eut besoin de rejeter son énergie dans le dernier sentiment qui lui restât ; puis, à part les liens qui unissent un père et une mère à leur fille, il y avait peut-être, à l’insu de ces trois âmes despotiques, une puissante raison au fanatisme de leur passion réciproque : ils s’aimaient sans partage, le cœur tout entier de Ginevra appartenait à son père, comme à elle celui de Piombo ; enfin, s’il est vrai que nous nous attachions les uns aux autres plus par nos défauts que par nos qualités, Ginevra répondait merveilleusement bien à toutes les passions de son père. De là procédait la seule imperfection de cette triple vie. Ginevra était entière dans ses volontés, vindicative, emportée comme Bartholoméo l’avait été pendant sa jeunesse. Le Corse se complut à développer ces sentiments sauvages dans le cœur de sa fille, absolument comme un lion apprend à ses lionceaux à fondre sur leur proie. Mais cet apprentissage de vengeance ne pouvant en quelque sorte se faire qu’au logis paternel, Ginevra ne pardonnait rien à son père, et il fallait qu’il lui cédât. Piombo ne voyait que des enfantillages dans ces querelles factices ; mais l’enfant y contracta l’habitude de dominer ses parents. Au milieu de ces tempêtes que Bartholoméo aimait à exciter, un mot de tendresse, un regard suffisaient pour apaiser leurs âmes courroucées, et ils n’étaient jamais si près d’un baiser que quand ils se menaçaient. Cependant, depuis cinq années environ, Ginevra, devenue plus sage que son père, évitait constamment ces sortes de scènes. Sa fidélité, son dévouement, l’amour qui triomphait dans toutes ses pensées et son admirable bon sens avaient fait justice de ses colères ; mais il n’en était pas moins résulté un bien grand mal : Ginevra vivait avec son père et sa mère sur le pied d’une égalité toujours funeste. Pour achever de faire connaître tous les changements survenus chez ces trois personnages depuis leur arrivée à Paris, Piombo et sa femme, gens sans instruction, avaient laissé Ginevra étudier à sa fantaisie. Au gré de ses caprices de jeune fille, elle avait tout appris et tout quitté, reprenant et laissant chaque pensée tour à tour, jusqu’à ce que la peinture fût devenue sa passion dominante ; elle eût été parfaite, si sa mère avait été capable de diriger ses études, de l’éclairer et de mettre en harmonie les dons de la nature : ses défauts provenaient de la funeste éducation que le vieux Corse avait pris plaisir à lui donner.

 

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