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Honoré de Balzac
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Honoré de BALZAC    (1799 - 1850)
 

Le Bal de Sceaux

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Honoré de Balzac
- Le Bal de Sceaux -
(1829)
- Partie I -

>>>  Partie II

 
À HENRI DE BALZAC,
Son frère
HONORÉ.
 

Le comte de Fontaine, chef de l’une des plus anciennes familles du Poitou, avait servi la cause des Bourbons avec intelligence et courage pendant la guerre que les Vendéens firent à la république. Après avoir échappé à tous les dangers qui menacèrent les chefs royalistes durant cette orageuse époque de l’histoire contemporaine, il disait gaiement : — Je suis un de ceux qui se sont fait tuer sur les marches du trône ! Cette plaisanterie n’était pas sans quelque vérité pour un homme laissé parmi les morts à la sanglante journée des Quatre-Chemins. Quoique ruiné par des confiscations, ce fidèle Vendéen refusa constamment les places lucratives que lui fit offrir l’empereur Napoléon. Invariable dans sa religion aristocratique, il en avait aveuglément suivi les maximes quand il jugea convenable de se choisir une compagne. Malgré les séductions d’un riche parvenu révolutionnaire qui mettait cette alliance à haut prix, il épousa une demoiselle de Kergarouët sans fortune, mais dont la famille est une des plus vieilles de la Bretagne.

La Restauration surprit monsieur de Fontaine chargé d’une nombreuse famille. Quoiqu’il n’entrât pas dans les idées du généreux gentilhomme de solliciter des grâces, il céda néanmoins aux désirs de sa femme, quitta son domaine, dont le revenu modique suffisait à peine aux besoins de ses enfants, et vint à Paris. Contristé de l’avidité avec laquelle ses anciens camarades faisaient curée des places et des dignités constitutionnelles, il allait retourner à sa terre, lorsqu’il reçut une lettre ministérielle, par laquelle une Excellence assez connue lui annonçait sa nomination au grade de maréchal-de-camp, en vertu de l’ordonnance qui permettait aux officiers des armées catholiques de compter les vingt premières années inédites du règne de Louis XVIII comme années de service. Quelques jours après, le Vendéen reçut encore, sans aucune sollicitation et d’office, la croix de l’ordre de la Légion d’Honneur et celle de Saint-Louis. Ébranlé dans sa résolution par ces grâces successives qu’il crut devoir au souvenir du monarque, il ne se contenta plus de mener sa famille, comme il l’avait pieusement fait chaque dimanche, crier Vive le Roi dans la salle des Maréchaux aux Tuileries quand les princes se rendaient à la chapelle, il sollicita la faveur d’une entrevue particulière. Cette audience, très-promptement accordée, n’eut rien de particulier. Le salon royal était plein de vieux serviteurs dont les têtes poudrées, vues d’une certaine hauteur, ressemblaient à un tapis de neige. Là, le gentilhomme retrouva d’anciens compagnons qui le reçurent d’un air un peu froid ; mais les princes lui parurent adorables, expression d’enthousiasme qui lui échappa, quand le plus gracieux de ses maîtres, de qui le comte ne se croyait connu que de nom, vint lui serrer la main et le proclama le plus pur des Vendéens. Malgré cette ovation, aucune de ces augustes personnes n’eut l’idée de lui demander le compte de ses pertes, ni celui de l’argent si généreusement versé dans les caisses de l’armée catholique. Il s’aperçut, un peu tard, qu’il avait fait la guerre à ses dépens. Vers la fin de la soirée, il crut pouvoir hasarder une spirituelle allusion à l’état de ses affaires, semblable à celui de bien des gentilshommes. Sa Majesté se prit à rire d’assez bon cœur, toute parole marquée au coin de l’esprit avait le don de lui plaire ; mais elle répliqua néanmoins par une de ces royales plaisanteries dont la douceur est plus à craindre que la colère d’une réprimande. Un des plus intimes confidents du roi ne tarda pas à s’approcher du Vendéen calculateur, auquel il fit entendre, par une phrase fine et polie, que le moment n’était pas encore venu de compter avec les maîtres : il se trouvait sur le tapis des mémoires beaucoup plus arriérés que le sien, et qui devaient sans doute servir à l’histoire de la Révolution. Le comte sortit prudemment du groupe vénérable qui décrivait un respectueux demi-cercle devant l’auguste famille. Puis, après avoir, non sans peine, dégagé son épée parmi les jambes grêles où elle s’était engagée, il regagna pédestrement à travers la cour des Tuileries le fiacre qu’il avait laissé sur le quai. Avec cet esprit rétif qui distingue la noblesse de vieille roche chez laquelle le souvenir de la Ligue et des Barricades n’est pas encore éteint, il se plaignit dans son fiacre, à haute voix et de manière à se compromettre, sur le changement survenu à la cour. — Autrefois, se disait-il, chacun parlait librement au roi de ses petites affaires, les seigneurs pouvaient à leur aise lui demander des grâces et de l’argent, et aujourd’hui l’on n’obtiendra pas, sans scandale, le remboursement des sommes avancées pour son service ? Morbleu ! la croix de Saint-Louis et le grade de maréchal-de-camp ne valent pas trois cent mille livres que j’ai, bel et bien, dépensées pour la cause royale. Je veux reparler au roi, en face, et dans son cabinet.

Cette scène refroidit d’autant plus le zèle de monsieur de Fontaine, que ses demandes d’audience restèrent constamment sans réponse. Il vit d’ailleurs les intrus de l’empire arrivant à quelques-unes des charges réservées sous l’ancienne monarchie aux meilleures maisons.

— Tout est perdu, dit-il un matin. Décidément, le roi n’a jamais été qu’un révolutionnaire. Sans Monsieur, qui ne déroge pas et console ses fidèles serviteurs, je ne sais en quelles mains irait un jour la couronne de France, si ce régime continuait. Leur maudit système constitutionnel est le plus mauvais de tous les gouvernements, et ne pourra jamais convenir à la France. Louis XVIII et M. Beugnot nous ont tout gâté à Saint-Ouen.

Le comte désespéré se préparait à retourner à sa terre, en abandonnant avec noblesse ses prétentions à toute indemnité. En ce moment, les événements du Vingt Mars annoncèrent une nouvelle tempête qui menaçait d’engloutir le roi légitime et ses défenseurs. Semblable à ces gens généreux qui ne renvoient pas un serviteur par un temps de pluie, monsieur de Fontaine emprunta sur sa terre pour suivre la monarchie en déroute, sans savoir si cette complicité d’émigration lui serait plus propice que ne l’avait été son dévouement passé ; mais après avoir observé que les compagnons de l’exil étaient plus en faveur que les braves qui, jadis, avaient protesté, les armes à la main, contre l’établissement de la république, peut-être espéra-t-il trouver dans ce voyage à l’étranger plus de profit que dans un service actif et périlleux à l’intérieur. Ses calculs de courtisan ne furent pas une de ces vaines spéculations qui promettent sur le papier des résultats superbes, et ruinent par leur exécution. Il fut donc, selon le mot du plus spirituel et du plus habile de nos diplomates, un des cinq cents fidèles serviteurs qui partagèrent l’exil de la cour à Gand, et l’un des cinquante mille qui en revinrent.

Pendant cette courte absence de la royauté, monsieur de Fontaine eut le bonheur d’être employé par Louis XVIII, et rencontra plus d’une occasion de donner au roi les preuves d’une grande probité politique et d’un attachement sincère. Un soir que le monarque n’avait rien de mieux à faire, il se souvint du bon mot dit par monsieur de Fontaine aux Tuileries. Le vieux Vendéen ne laissa pas échapper un tel à-propos, et raconta son histoire assez spirituellement pour que ce roi, qui n’oubliait rien, pût se la rappeler en temps utile. L’auguste littérateur remarqua la tournure fine donnée à quelques notes dont la rédaction avait été confiée au discret gentilhomme. Ce petit mérite inscrivit monsieur de Fontaine, dans la mémoire du roi, parmi les plus loyaux serviteurs de sa couronne. Au second retour, le comte fut un de ces envoyés extraordinaires qui parcoururent les départements, avec la mission de juger souverainement les fauteurs de la rébellion ; mais il usa modérément de son terrible pouvoir. Aussitôt que cette juridiction temporaire eut cessé, le grand-prévôt s’assit dans un des fauteuils du Conseil d’État, devint député, parla peu, écouta beaucoup, et changea considérablement d’opinion. Quelques circonstances, inconnues aux biographes, le firent entrer assez avant dans l’intimité du prince, pour qu’un jour le malicieux monarque l’interpellât ainsi en le voyant entrer :

— Mon ami Fontaine, je ne m’aviserais pas de vous nommer directeur-général ni ministre ! Ni vous ni moi, si nous étions employés, ne resterions en place, à cause de nos opinions. Le gouvernement représentatif a cela de bon qu’il nous ôte la peine que nous avions jadis, de renvoyer nous-mêmes nos secrétaires d’État. Notre conseil est une véritable hôtellerie, où l’opinion publique nous envoie souvent de singuliers voyageurs ; mais enfin nous saurons toujours où placer nos fidèles serviteurs.

Cette ouverture moqueuse fut suivie d’une ordonnance qui donnait à monsieur de Fontaine une administration dans le domaine extraordinaire de la Couronne. Par suite de l’intelligente attention avec laquelle il écoutait les sarcasmes de son royal ami, son nom se trouva sur les lèvres de Sa Majesté, toutes les fois qu’il fallut créer une commission dont les membres devaient être lucrativement appointés. Il eut le bon esprit de taire la faveur dont l’honorait le monarque et sut l’entretenir par une manière piquante de narrer, dans une de ces causeries familières auxquelles Louis XVIII se plaisait autant qu’aux billets agréablement écrits, les anecdotes politiques et, s’il est permis de se servir de cette expression, les cancans diplomatiques ou parlementaires qui abondaient alors. On sait que les détails de sa gouvernementabilité, mot adopté par l’auguste railleur, l’amusaient infiniment. Grâce au bon sens, à l’esprit et à l’adresse de monsieur le comte de Fontaine, chaque membre de sa nombreuse famille, quelque jeune qu’il fût, finit, ainsi qu’il le disait plaisamment à son maître, par se poser comme un ver-à-soie sur les feuilles du budget. Ainsi, par les bontés du roi, l’aîné de ses fils parvint à une place éminente dans la magistrature inamovible. Le second, simple capitaine avant la restauration, obtint une légion immédiatement après son retour de Gand ; puis, à la faveur des mouvements de 1815 pendant lesquels on méconnut les règlements, il passa dans la garde royale, repassa dans les gardes-du-corps, revint dans la ligne, et se trouva lieutenant-général avec un commandement dans la garde, après l’affaire du Trocadéro. Le dernier, nommé sous-préfet, devint bientôt maître des requêtes et directeur d’une administration municipale de la Ville de Paris, où il se trouvait à l’abri des tempêtes législatives. Ces grâces sans éclat, secrètes comme la faveur du comte, pleuvaient inaperçues. Quoique le père et les trois fils eussent chacun assez de sinécures pour jouir d’un revenu budgétaire presque aussi considérable que celui d’un directeur-général, leur fortune politique n’excita l’envie de personne. Dans ces temps de premier établissement du système constitutionnel, peu de personnes avaient des idées justes sur les régions paisibles du budget, où d’adroits favoris surent trouver l’équivalent des abbayes détruites. Monsieur le comte de Fontaine, qui naguère encore se vantait de n’avoir pas lu la Charte et se montrait si courroucé contre l’avidité des courtisans, ne tarda pas à prouver à son auguste maître qu’il comprenait aussi bien que lui l’esprit et les ressources du représentatif. Cependant, malgré la sécurité des carrières ouvertes à ses trois fils, malgré les avantages pécuniaires qui résultaient du cumul de quatre places, monsieur de Fontaine se trouvait à la tête d’une famille trop nombreuse pour pouvoir promptement et facilement rétablir sa fortune. Ses trois fils étaient riches d’avenir, de faveur et de talent ; mais il avait trois filles, et craignait de lasser la bonté du monarque. Il imagina de ne jamais lui parler que d’une seule de ces vierges pressées d’allumer leur flambeau. Le roi avait trop bon goût pour laisser son œuvre imparfaite. Le mariage de la première avec un receveur-général fut conclu par une de ces phrases royales qui ne coûtent rien et valent des millions. Un soir où le monarque était maussade, il sourit en apprenant l’existence d’une autre demoiselle de Fontaine qu’il fit épouser à un jeune magistrat d’extraction bourgeoise, il est vrai, mais riche, plein de talent, et qu’il créa baron. Lorsque, l’année suivante, le Vendéen parla de mademoiselle Émilie de Fontaine, le roi lui répondit, de sa petite voix aigrelette : — Amicus Plato, sed magis amica Natio. Puis, quelques jours après, il régala son ami Fontaine d’un quatrain assez innocent qu’il appelait une épigramme, et dans lequel il le plaisantait sur ses trois filles si habilement produites sous la forme d’une trinité. S’il faut en croire la chronique, le monarque avait été chercher son bon mot dans l’unité des trois personnes divines.

— Si le roi daignait changer son épigramme en épithalame ? dit le comte en essayant de faire tourner cette boutade à son profit.

— Si j’en vois la rime, je n’en vois pas la raison, répondit durement le roi qui ne goûta point cette plaisanterie faite sur sa poésie quelque douce qu’elle fût.

Dès ce jour, son commerce avec monsieur de Fontaine eut moins d’aménité. Les rois aiment plus qu’on ne le croit la contradiction. Comme presque tous les enfants venus les derniers, Émilie de Fontaine était un Benjamin gâté par tout le monde. Le refroidissement du monarque causa donc d’autant plus de peine au comte, que jamais mariage ne fut plus difficile à conclure que celui de cette fille chérie. Pour concevoir tous ces obstacles, il faut pénétrer dans l’enceinte du bel hôtel où l’administrateur était logé aux dépens de la Liste-Civile. Émilie avait passé son enfance à la terre de Fontaine en y jouissant de cette abondance qui suffit aux premiers plaisirs de la jeunesse. Ses moindres désirs y étaient des lois pour ses sœurs, pour ses frères, pour sa mère, et même pour son père. Tous ses parents raffolaient d’elle. Arrivée à l’âge de raison, précisément au moment où sa famille fut comblée des faveurs de la fortune, l’enchantement de sa vie continua. Le luxe de Paris lui sembla tout aussi naturel que la richesse en fleurs ou en fruits, et que cette opulence champêtre qui firent le bonheur de ses premières années. De même qu’elle n’avait éprouvé aucune contrariété dans son enfance quand elle voulait satisfaire de joyeux désirs, de même elle se vit encore obéie lorsqu’à l’âge de quatorze ans elle se lança dans le tourbillon du monde. Accoutumée ainsi par degrés aux jouissances de la fortune, les recherches de la toilette, l’élégance des salons dorés et des équipages lui devinrent aussi nécessaires que les compliments vrais ou faux de la flatterie, que les fêtes et les vanités de la cour. Tout lui souriait d’ailleurs : elle aperçut pour elle de la bienveillance dans tous les yeux. Comme la plupart des enfants gâtés, elle tyrannisa ceux qui l’aimaient, et réserva ses coquetteries aux indifférents. Ses défauts ne firent que grandir avec elle, et ses parents allaient bientôt recueillir les fruits amers de cette éducation funeste. Arrivée à l’âge de dix-neuf ans, Émilie de Fontaine n’avait pas encore voulu faire de choix parmi les nombreux jeunes gens que la politique de monsieur de Fontaine assemblait dans ses fêtes. Quoique jeune encore, elle jouissait dans le monde de toute la liberté d’esprit que peut y avoir une femme. Sa beauté était si remarquable que, pour elle, paraître dans un salon, c’était y régner. Semblable aux rois, elle n’avait pas d’amis, et se voyait partout l’objet d’une complaisance à laquelle un naturel meilleur que le sien n’eût peut-être pas résisté. Aucun homme, fût-ce même un vieillard, n’avait la force de contredire les opinions d’une jeune fille dont un seul regard ranimait l’amour dans un cœur froid. Élevée avec des soins qui manquèrent à ses sœurs, elle peignait assez bien, parlait l’italien et l’anglais, jouait du piano d’une façon désespérante ; enfin sa voix, perfectionnée par les meilleurs maîtres, avait un timbre qui donnait à son chant d’irrésistibles séductions. Spirituelle et nourrie de toutes les littératures, elle aurait pu faire croire que, comme dit Mascarille, les gens de qualité viennent au monde en sachant tout. Elle raisonnait facilement sur la peinture italienne ou flamande, sur le Moyen-âge ou la Renaissance ; jugeait à tort et à travers les livres anciens ou nouveaux, et faisait ressortir avec une cruelle grâce d’esprit les défauts d’un ouvrage. La plus simple de ses phrases était reçue par la foule idolâtre, comme par les Turcs un fetfa du Sultan. Elle éblouissait ainsi les gens superficiels ; quant aux gens profonds, son tact naturel l’aidait à les reconnaître ; et pour eux, elle déployait tant de coquetterie, qu’à la faveur de ses séductions, elle pouvait échapper à leur examen. Ce vernis séduisant couvrait un cœur insouciant, l’opinion commune à beaucoup de jeunes filles que personne n’habitait une sphère assez élevée pour pouvoir comprendre l’excellence de son âme, et un orgueil qui s’appuyait autant sur sa naissance que sur sa beauté. En l’absence du sentiment violent qui ravage tôt ou tard le cœur d’une femme, elle portait sa jeune ardeur dans un amour immodéré des distinctions, et témoignait le plus profond mépris pour les roturiers. Fort impertinente avec la nouvelle noblesse, elle faisait tous ses efforts pour que ses parents marchassent de pair au milieu des familles les plus illustres du faubourg Saint-Germain.

Ces sentiments n’avaient pas échappé à l’œil observateur de monsieur de Fontaine, qui plus d’une fois, lors du mariage de ses deux premières filles, eut à gémir des sarcasmes et des bons mots d’Émilie. Les gens logiques s’étonneront d’avoir vu le vieux Vendéen donnant sa première fille à un receveur-général qui possédait bien, à la vérité, quelques anciennes terres seigneuriales, mais dont le nom n’était pas précédé de cette particule à laquelle le trône dut tant de défenseurs, et la seconde à un magistrat trop récemment baronifié pour faire oublier que le père avait vendu des fagots. Ce notable changement dans les idées du noble, au moment où il atteignait sa soixantième année, époque à laquelle les hommes quittent rarement leurs croyances, n’était pas dû seulement à la déplorable habitation de la moderne Babylone où tous les gens de province finissent par perdre leurs rudesses ; la nouvelle conscience politique du comte de Fontaine était encore le résultat des conseils et de l’amitié du roi. Ce prince philosophe avait pris plaisir à convertir le Vendéen aux idées qu’exigeaient la marche du dix-neuvième siècle et la rénovation de la monarchie. Louis XVIII voulait fondre les partis, comme Napoléon avait fondu les choses et les hommes. Le roi légitime, peut-être aussi spirituel que son rival, agissait en sens contraire. Le dernier chef de la maison de Bourbon était aussi empressé à satisfaire le tiers-état et les gens de l’empire, en contenant le clergé, que le premier des Napoléon fut jaloux d’attirer auprès de lui les grands seigneurs ou de doter l’église. Confident des royales pensées, le Conseiller d’État était insensiblement devenu l’un des chefs les plus influents et les plus sages de ce parti modéré qui désirait vivement, au nom de l’intérêt national, la fusion des opinions. Il prêchait les coûteux principes du gouvernement constitutionnel et secondait de toute sa puissance les jeux de la bascule politique qui permettait à son maître de gouverner la France au milieu des agitations. Peut-être monsieur de Fontaine se flattait-il d’arriver à la pairie par un de ces coups de vent législatifs dont les effets si bizarres surprenaient alors les plus vieux politiques. Un de ses principes les plus fixes consistait à ne plus reconnaître en France d’autre noblesse que la pairie, dont les familles étaient les seules qui eussent des privilèges.

— Une noblesse sans privilèges, disait-il, est un manche sans outil.

Aussi éloigné du parti de Lafayette que du parti de La Bourdonnaye, il entreprenait avec ardeur la réconciliation générale d’où devaient sortir une ère nouvelle et de brillantes destinées pour la France. Il cherchait à convaincre les familles chez lesquelles il avait accès, du peu de chances favorables qu’offraient désormais la carrière militaire et l’administration. Il engageait les mères à lancer leurs enfants dans les professions indépendantes et industrielles, en leur donnant à entendre que les emplois militaires et les hautes fonctions du gouvernement finiraient par appartenir très-constitutionnellement aux cadets des familles nobles de la pairie. Selon lui, la nation avait conquis une part assez large dans l’administration par son assemblée élective, par les places de la magistrature et par celles de la finance qui, disait-il, seraient toujours comme autrefois l’apanage des notabilités du tiers-état. Les nouvelles idées du chef de la famille de Fontaine, et les sages alliances qui en résultèrent pour ses deux premières filles, avaient rencontré de fortes résistances au sein de son ménage. La comtesse de Fontaine resta fidèle aux vieilles croyances que ne devait pas renier une femme qui appartenait aux Rohan par sa mère. Quoiqu’elle se fût opposée pendant un moment au bonheur et à la fortune qui attendaient ses deux filles aînées, elle se rendit à ces considérations secrètes que les époux se confient le soir quand leurs têtes reposent sur le même oreiller. Monsieur de Fontaine démontra froidement à sa femme, par d’exacts calculs, que le séjour de Paris, l’obligation d’y représenter, la splendeur de sa maison qui les dédommageait des privations si courageusement partagées au fond de la Vendée, les dépenses faites pour leurs fils absorbaient la plus grande partie de leur revenu budgétaire. Il fallait donc saisir, comme une faveur céleste, l’occasion qui se présentait pour eux d’établir si richement leurs filles. Ne devaient-elles pas jouir un jour de soixante ou quatre-vingt mille livres de rente ? Des mariages si avantageux ne se rencontraient pas tous les jours pour des filles sans dot. Enfin, il était temps de penser à économiser pour augmenter la terre de Fontaine et reconstruire l’antique fortune territoriale de la famille. La comtesse céda, comme toutes les mères l’eussent fait à sa place, quoique de meilleure grâce peut-être, à des arguments si persuasifs. Mais elle déclara qu’au moins sa fille Émilie serait mariée de manière à satisfaire l’orgueil qu’elle avait contribué malheureusement à développer dans cette jeune âme.

Ainsi les événements qui auraient dû répandre la joie dans cette famille y introduisirent un léger levain de discorde. Le receveur-général et le jeune magistrat furent en butte aux froideurs d’un cérémonial que surent créer la comtesse et sa fille Émilie. Leur étiquette trouva bien plus amplement lieu d’exercer ses tyrannies domestiques : le lieutenant-général épousa la fille unique d’un banquier ; le président se maria sensément avec une demoiselle dont le père, deux ou trois fois millionnaire, avait fait le commerce des toiles peintes ; enfin le troisième frère se montra fidèle à ses doctrines roturières en prenant sa femme dans la famille d’un riche notaire de Paris. Les trois belles-sœurs, les deux beaux-frères trouvaient tant de charmes et d’avantages personnels, à rester dans la haute sphère des puissances politiques et à hanter les salons du faubourg Saint-Germain, qu’ils s’accordèrent tous pour former une petite cour à la hautaine Émilie. Ce pacte d’intérêt et d’orgueil ne fut cependant pas tellement bien cimenté que la jeune souveraine n’excitât souvent des révolutions dans son petit État. Des scènes, que le bon ton n’eût pas désavouées, entretenaient entre tous les membres de cette puissante famille une humeur moqueuse qui, sans altérer sensiblement l’amitié affichée en public, dégénérait quelquefois dans l’intérieur en sentiments peu charitables. Ainsi la femme du lieutenant-général, devenue baronne, se croyait tout aussi noble qu’une Kergarouët, et prétendait que cent bonnes mille livres de rente lui donnaient le droit d’être aussi impertinente que sa belle-sœur Émilie à laquelle elle souhaitait parfois avec ironie un mariage heureux, en annonçant que la fille de tel pair venait d’épouser monsieur un tel, tout court. La femme du vicomte de Fontaine s’amusait à éclipser Émilie par le bon goût et par la richesse qui se faisaient remarquer dans ses toilettes, dans ses ameublements et ses équipages. L’air moqueur avec lequel les belles-sœurs et les deux beaux-frères accueillirent quelquefois les prétentions avouées par mademoiselle de Fontaine excitait chez elle un courroux à peine calmé par une grêle d’épigrammes. Lorsque le chef de la famille éprouva quelque refroidissement dans la tacite et précaire amitié du monarque, il trembla d’autant plus, que, par suite des défis railleurs de ses sœurs, jamais sa fille chérie n’avait jeté ses vues si haut.

Au milieu de ces circonstances et au moment où cette petite lutte domestique était devenue fort grave, le monarque, auprès duquel monsieur de Fontaine croyait rentrer en grâce, fut attaqué de la maladie dont il devait périr. Le grand politique qui sut si bien conduire sa nauf au sein des orages ne tarda pas à succomber. Certain de la faveur à venir, le comte de Fontaine fit donc les plus grands efforts pour rassembler autour de sa dernière fille l’élite des jeunes gens à marier. Ceux qui ont tâché de résoudre le problème difficile que présente l’établissement d’une fille orgueilleuse et fantasque comprendront peut-être les peines que se donna le pauvre Vendéen. Achevée au gré de son enfant chéri, cette dernière entreprise eût couronné dignement la carrière que le comte parcourait depuis dix ans à Paris. Par la manière dont sa famille envahissait les traitements de tous les ministères, elle pouvait se comparer à la maison d’Autriche, qui, par ses alliances, menace d’envahir l’Europe. Aussi le vieux Vendéen ne se rebutait-il pas dans ses présentations de prétendus, tant il avait à cœur le bonheur de sa fille ; mais rien n’était plus plaisant que la façon dont l’impertinente créature prononçait ses arrêts et jugeait le mérite de ses adorateurs. On eût dit que, semblable à l’une de ces princesses des Mille et un Jours, Émilie fût assez riche, assez belle pour avoir le droit de choisir parmi tous les princes du monde ; ses objections étaient plus bouffonnes les unes que les autres : l’un avait les jambes trop grosses ou les genoux cagneux, l’autre était myope ; celui-ci s’appelait Durand, celui-là boitait ; presque tous lui semblaient trop gras. Plus vive, plus charmante, plus gaie que jamais après avoir rejeté deux ou trois prétendus, elle s’élançait dans les fêtes de l’hiver et courait aux bals où ses yeux perçants examinaient les célébrités du jour ; où souvent, à l’aide de son ravissant babil, elle parvenait à deviner les secrets du cœur le plus mystérieux, où elle se plaisait à tourmenter tous les jeunes gens, à exciter avec une coquetterie instinctive des demandes qu’elle rejetait toujours.

La nature lui avait donné en profusion les avantages nécessaires au rôle qu’elle jouait. Grande et svelte, Émilie de Fontaine possédait une démarche imposante ou folâtre, à son gré. Son col un peu long lui permettait de prendre de charmantes attitudes de dédain et d’impertinence. Elle s’était fait un fécond répertoire de ces airs de tête et de ces gestes féminins qui expliquent si cruellement ou si heureusement les demi-mots et les sourires. De beaux cheveux noirs, des sourcils très-fournis et fortement arqués prêtaient à sa physionomie une expression de fierté que la coquetterie autant que son miroir lui avaient appris à rendre terrible ou à tempérer par la fixité ou par la douceur de son regard, par l’immobilité ou par les légères inflexions de ses lèvres, par la froideur ou la grâce de son sourire. Quand Émilie voulait s’emparer d’un cœur, sa voix pure ne manquait pas de mélodie ; mais elle pouvait aussi lui imprimer une sorte de clarté brève quand elle entreprenait de paralyser la langue indiscrète d’un cavalier. Sa figure blanche et son front de marbre étaient semblables à la surface limpide d’un lac qui tour à tour se ride sous l’effort d’une brise ou reprend sa sérénité joyeuse quand l’air se calme. Plus d’un jeune homme en proie à ses dédains l’accusait de jouer la comédie ; mais tant de feux éclataient, tant de promesses jaillissaient de ses yeux noirs, qu’elle se justifiait en faisant bondir le cœur de ses élégants danseurs sous leurs fracs noirs. Parmi les jeunes filles à la mode, nulle mieux qu’elle ne savait prendre un air de hauteur en recevant le salut d’un homme qui n’avait que du talent, ou déployer cette politesse insultante pour les personnes qu’elle regardait comme ses inférieures, et déverser son impertinence sur tous ceux qui essayaient de marcher au pair avec elle. Elle semblait, partout où elle se trouvait, recevoir plutôt des hommages que des compliments ; et même chez une princesse, sa tournure et ses airs eussent converti le fauteuil sur lequel elle se serait assise, en un trône impérial.

Monsieur de Fontaine découvrit trop tard combien l’éducation de la fille qu’il aimait le plus avait été faussée par la tendresse de toute la famille. L’admiration que le monde témoigne d’abord à une jeune personne, mais de laquelle il ne tarde pas à se venger, avait encore exalté l’orgueil d’Émilie et accru sa confiance en elle. Une complaisance générale avait développé chez elle l’égoïsme naturel aux enfants gâtés qui, semblables à des rois, s’amusent de tout ce qui les approche. En ce moment, la grâce de la jeunesse et le charme des talents cachaient à tous les yeux ces défauts, d’autant plus odieux chez une femme qu’elle ne peut plaire que par le dévouement et par l’abnégation ; mais rien n’échappe à l’œil d’un bon père : monsieur de Fontaine essaya souvent d’expliquer à sa fille les principales pages du livre énigmatique de la vie. Vaine entreprise ! Il eut trop souvent à gémir sur l’indocilité capricieuse et sur la sagesse ironique de sa fille pour persévérer dans une tâche aussi difficile que celle de corriger un si pernicieux naturel. Il se contenta de donner de temps en temps des conseils pleins de douceur et de bonté ; mais il avait la douleur de voir ses plus tendres paroles glissant sur le cœur de sa fille comme s’il eût été de marbre. Les yeux d’un père se dessillent si tard, qu’il fallut au vieux Vendéen plus d’une épreuve pour s’apercevoir de l’air de condescendance avec laquelle sa fille lui accordait de rares caresses. Elle ressemblait à ces jeunes enfants qui paraissent dire à leur mère : — Dépêche-toi de m’embrasser pour que j’aille jouer. Enfin, Émilie daignait avoir de la tendresse pour ses parents. Mais souvent, par des caprices soudains qui semblent inexplicables chez les jeunes filles, elle s’isolait et ne se montrait plus que rarement ; elle se plaignait d’avoir à partager avec trop de monde le cœur de son père et de sa mère, elle devenait jalouse de tout, même de ses frères et de ses sœurs. Puis, après avoir pris bien de la peine à créer un désert autour d’elle, cette fille bizarre accusait la nature entière de sa solitude factice et de ses peines volontaires. Armée de son expérience de vingt ans, elle condamnait le sort parce que, ne sachant pas que le premier principe du bonheur est en nous, elle demandait aux choses de la vie de le lui donner. Elle aurait fui au bout du globe pour éviter des mariages semblables à ceux de ses deux sœurs ; et néanmoins elle avait dans le cœur une affreuse jalousie de les voir mariées, riches et heureuses. Enfin, quelquefois elle donnait à penser à sa mère, victime de ses procédés tout autant que monsieur de Fontaine, qu’elle avait un grain de folie. Cette aberration était assez explicable : rien n’est plus commun que cette secrète fierté née au cœur des jeunes personnes qui appartiennent à des familles haut placées sur l’échelle sociale, et que la nature a douées d’une grande beauté. Presque toutes sont persuadées que leurs mères, arrivées à l’âge de quarante ou cinquante ans, ne peuvent plus ni sympathiser avec leurs jeunes âmes, ni en concevoir les fantaisies. Elles s’imaginent que la plupart des mères, jalouses de leurs filles, veulent les habiller à leur mode dans le dessein prémédité de les éclipser ou de leur ravir des hommages. De là, souvent, des larmes secrètes ou de sourdes révoltes contre la prétendue tyrannie maternelle. Au milieu de ces chagrins qui deviennent réels, quoique assis sur une base imaginaire, elles ont encore la manie de composer un thème pour leur existence, et se tirent à elles-mêmes un brillant horoscope. Leur magie consiste à prendre leurs rêves pour des réalités. Elles résolvent secrètement, dans leurs longues méditations, de n’accorder leur cœur et leur main qu’à l’homme qui possédera tel ou tel avantage. Elles dessinent dans leur imagination un type auquel il faut, bon gré mal gré, que leur futur ressemble. Après avoir expérimenté la vie et fait les réflexions sérieuses qu’amènent les années, à force de voir le monde et son train prosaïque, à force d’exemples malheureux, les belles couleurs de leur figure idéale s’abolissent ; puis, elles se trouvent un beau jour, dans le courant de la vie, tout étonnées d’être heureuses sans la nuptiale poésie de leurs rêves. Suivant cette poétique, mademoiselle Émilie de Fontaine avait arrêté, dans sa fragile sagesse, un programme auquel devait se conformer son prétendu pour être accepté. De là ses dédains et ses sarcasmes.

— Quoique jeune et de noblesse ancienne, s’était-elle dit, il sera pair de France ou fils aîné d’un pair ! Il me serait insupportable de ne pas voir mes armes peintes sur les panneaux de ma voiture au milieu des plis flottants d’un manteau d’azur, et de ne pas courir comme les princes dans la grande allée des Champs-Élysées, les jours de Longchamp. D’ailleurs, mon père prétend que ce sera un jour la plus belle dignité de France. Je le veux militaire en me réservant de lui faire donner sa démission, et je le veux décoré pour que l’on nous porte les armes.

Ces rares qualités ne servaient à rien, si cet être de raison ne possédait pas encore une grande amabilité, une jolie tournure, de l’esprit, et s’il n’était pas svelte. La maigreur, cette grâce du corps, quelque fugitive qu’elle pût être, surtout dans un gouvernement représentatif, était une clause de rigueur. Mademoiselle de Fontaine avait une certaine mesure idéale qui lui servait de modèle. Le jeune homme qui, au premier coup d’œil, ne remplissait pas les conditions voulues, n’obtenait même pas un second regard.

— Oh, mon Dieu ! voyez combien ce monsieur est gras ! était chez elle la plus haute expression de mépris.

À l’entendre, les gens d’une honnête corpulence étaient incapables de sentiments, mauvais maris et indignes d’entrer dans une société civilisée. Quoique ce fût une beauté recherchée en Orient, l’embonpoint lui semblait un malheur chez les femmes ; mais chez un homme, c’était un crime. Ces opinions paradoxales amusaient, grâce à une certaine gaieté d’élocution. Néanmoins le comte sentit que plus tard les prétentions de sa fille, dont le ridicule allait être visible pour certaines femmes aussi clairvoyantes que peu charitables, deviendraient un fatal sujet de raillerie. Il craignit que les idées bizarres de sa fille ne se changeassent en mauvais ton. Il tremblait que le monde impitoyable ne se moquât déjà d’une personne qui restait si longtemps en scène sans donner un dénouement à la comédie qu’elle y jouait. Plus d’un acteur, mécontent d’un refus, paraissait attendre le moindre incident malheureux pour se venger. Les indifférents, les oisifs commençaient à se lasser : l’admiration est toujours une fatigue pour l’espèce humaine. Le vieux Vendéen savait mieux que personne que s’il faut choisir avec art le moment d’entrer sur les tréteaux du monde, sur ceux de la cour, dans un salon ou sur la scène, il est encore plus difficile d’en sortir à propos. Aussi, pendant le premier hiver qui suivit l’avènement de Charles X au trône, redoubla-t-il d’efforts, conjointement avec ses trois fils et ses gendres, pour réunir dans les salons de son hôtel les meilleurs partis que Paris et les différentes députations des départements pouvaient présenter. L’éclat de ses fêtes, le luxe de sa salle à manger et ses dîners parfumés de truffes rivalisaient avec les célèbres repas par lesquels les ministres du temps s’assuraient le vote de leurs soldats parlementaires.

L’honorable Vendéen fut alors signalé comme un des plus puissants corrupteurs de la probité législative de cette illustre chambre qui sembla mourir d’indigestion. Chose bizarre ! ses tentatives pour marier sa fille le maintinrent dans une éclatante faveur. Peut-être trouva-t-il quelque avantage secret à vendre deux fois ses truffes. Cette accusation due à certains libéraux railleurs qui compensaient, par l’abondance de leurs paroles, la rareté de leurs adhérents dans la chambre, n’eut aucun succès. La conduite du gentilhomme poitevin était en général si noble et si honorable, qu’il ne reçut pas une seule de ces épigrammes par lesquelles les malins journaux de cette époque assaillirent les trois cents votants du centre, les ministres, les cuisiniers, les directeurs généraux, les princes de la fourchette et les défenseurs d’office qui soutenaient l’administration-Villèle. À la fin de cette campagne, pendant laquelle monsieur de Fontaine avait, à plusieurs reprises, fait donner toutes ses troupes, il crut que son assemblée de prétendus ne serait pas, cette fois, une fantasmagorie pour sa fille, et qu’il était temps de la consulter. Il avait une certaine satisfaction intérieure d’avoir bien rempli son devoir de père. Puis ayant fait flèche de tout bois, il espérait que, parmi tant de cœurs offerts à la capricieuse Émilie, il pouvait s’en rencontrer au moins un qu’elle eût distingué. Incapable de renouveler cet effort, et d’ailleurs lassé de la conduite de sa fille, vers la fin du carême, un matin que la séance de la chambre ne réclamait pas trop impérieusement son vote, il résolut de faire un coup d’autorité. Pendant qu’un valet de chambre dessinait artistement sur son crâne jaune le delta de poudre qui complétait, avec des ailes de pigeon pendantes, sa coiffure vénérable, le père d’Émilie ordonna, non sans une secrète émotion, à son vieux valet de chambre d’aller avertir l’orgueilleuse demoiselle de comparaître immédiatement devant le chef de la famille.

— Joseph, lui dit-il au moment où il eut achevé sa coiffure, ôtez cette serviette, tirez ces rideaux, mettez ces fauteuils en place, secouez le tapis de la cheminée, essuyez partout. Allons ! Donnez un peu d’air à mon cabinet en ouvrant la fenêtre.

Le comte multipliait ses ordres, essoufflait Joseph, qui, devinant les intentions de son maître, restitua quelque fraîcheur à cette pièce naturellement la plus négligée de toute la maison, et réussit à imprimer une sorte d’harmonie à des monceaux de comptes, aux cartons, aux livres, aux meubles de ce sanctuaire où se débattaient les intérêts du domaine royal. Quand Joseph eut achevé de mettre un peu d’ordre dans ce chaos et de placer en évidence, comme dans un magasin de nouveautés, les choses qui pouvaient être les plus agréables à voir, ou produire par leurs couleurs une sorte de poésie bureaucratique, il s’arrêta au milieu du dédale des paperasses étalées en quelques endroits jusque sur le tapis, il s’admira lui-même un moment, hocha la tête et sortit.
 

Le pauvre sinécuriste ne partagea pas la bonne opinion de son serviteur. Avant de s’asseoir dans son immense fauteuil à oreilles, il jeta un regard de méfiance autour de lui, examina d’un air hostile sa robe de chambre, en chassa quelques grains de tabac, s’essuya soigneusement le nez, rangea les pelles et les pincettes, attisa le feu, releva les quartiers de ses pantoufles, rejeta en arrière sa petite queue horizontalement logée entre le col de son gilet et celui de sa robe de chambre, et lui fit reprendre sa position perpendiculaire ; puis, il donna un coup de balai aux cendres d’un foyer qui attestait l’obstination de son catarrhe. Enfin le vieux Vendéen ne s’assit qu’après avoir repassé une dernière fois en revue son cabinet, en espérant que rien n’y pourrait donner lieu aux remarques aussi plaisantes qu’impertinentes par lesquelles sa fille avait coutume de répondre à ses sages avis. En cette occurrence, il ne voulait pas compromettre sa dignité paternelle. Il prit délicatement une prise de tabac, et toussa deux ou trois fois comme s’il se disposait à demander l’appel nominal : il entendait le pas léger de sa fille, qui entra en fredonnant un air d’il Barbiere.

— Bonjour, mon père. Que me voulez-vous donc si matin ?

Après ces paroles jetées comme la ritournelle de l’air qu’elle chantait, elle embrassa le comte, non pas avec cette tendresse familière qui rend le sentiment filial chose si douce, mais avec l’insouciante légèreté d’une maîtresse sûre de toujours plaire quoi qu’elle fasse.

— Ma chère enfant, dit gravement monsieur de Fontaine, je t’ai fait venir pour causer très-sérieusement avec toi, sur ton avenir. La nécessité où tu es en ce moment de choisir un mari de manière à rendre ton bonheur durable…

— Mon bon père, répondit Émilie en employant les sons les plus caressants de sa voix pour l’interrompre, il me semble que l’armistice que nous avons conclu relativement à mes prétendus n’est pas encore expiré.

— Émilie, cessons aujourd’hui de badiner sur un sujet si important. Depuis quelque temps les efforts de ceux qui t’aiment véritablement, ma chère enfant, se réunissent pour te procurer un établissement convenable, et ce serait être coupable d’ingratitude que d’accueillir légèrement les marques d’intérêt que je ne suis pas seul à te prodiguer.

En entendant ces paroles et après avoir lancé un regard malicieusement investigateur sur les meubles du cabinet paternel, la jeune fille alla prendre celui des fauteuils qui paraissait avoir le moins servi aux solliciteurs, l’apporta elle-même de l’autre côté de la cheminée, de manière à se placer en face de son père, prit une attitude si grave qu’il était impossible de n’y pas voir les traces d’une moquerie, et se croisa les bras sur la riche garniture d’une pèlerine à la neige dont les nombreuses ruches de tulle furent impitoyablement froissées. Après avoir regardé de côté, et en riant, la figure soucieuse de son vieux père, elle rompit le silence.

— Je ne vous ai jamais entendu dire, mon cher père, que le gouvernement fît ses communications en robe de chambre. Mais, ajouta-t-elle en souriant, n’importe, le peuple ne doit pas être difficile. Voyons donc vos projets de lois et vos présentations officielles.

— Je n’aurai pas toujours la facilité de vous en faire, jeune folle ! Écoute, Émilie. Mon intention n’est pas de compromettre plus longtemps mon caractère, qui est une partie de la fortune de mes enfants, à recruter ce régiment de danseurs que tu mets en déroute à chaque printemps. Déjà tu as été la cause innocente de bien des brouilleries dangereuses avec certaines familles. J’espère que tu comprendras mieux aujourd’hui les difficultés de ta position et de la nôtre. Tu as vingt ans, ma fille, et voici près de trois ans que tu devrais être mariée. Tes frères, tes deux sœurs sont tous établis richement et heureusement. Mais, mon enfant, les dépenses que nous ont suscitées ces mariages, et le train de maison que tu fais tenir à ta mère, ont absorbé tellement nos revenus, qu’à peine pourrai-je te donner cent mille francs de dot. Dès aujourd’hui je veux m’occuper du sort à venir de ta mère, qui ne doit pas être sacrifiée à ses enfants. Émilie, si je venais à manquer à ma famille, madame de Fontaine ne saurait être à la merci de personne, et doit continuer à jouir de l’aisance par laquelle j’ai récompensé trop tard son dévouement à mes malheurs. Tu vois, mon enfant, que la faiblesse de ta dot ne saurait être en harmonie avec tes idées de grandeur. Encore sera-ce un sacrifice que je n’ai fait pour aucun autre de mes enfants ; mais ils se sont généreusement accordés à ne pas se prévaloir un jour de l’avantage que nous ferons à un enfant trop chéri.

— Dans leur position ! dit Émilie en agitant la tête avec ironie.

— Ma fille, ne dépréciez jamais ainsi ceux qui vous aiment. Sachez qu’il n’y a que les pauvres de généreux ! Les riches ont toujours d’excellentes raisons pour ne pas abandonner vingt mille francs à un parent. Eh bien ! ne boude pas, mon enfant, et parlons raisonnablement. Parmi les jeunes gens à marier, n’as-tu pas remarqué monsieur de Manerville ?

— Oh ! il dit zeu au lieu de jeu, il regarde toujours son pied parce qu’il le croit petit, et il se mire ! D’ailleurs, il est blond, je n’aime pas les blonds.

— Eh bien ! monsieur de Beaudenord ?

— Il n’est pas noble. Il est mal fait et gros. À la vérité il est brun. Il faudrait que ces deux messieurs s’entendissent pour réunir leurs fortunes, et que le premier donnât son corps et son nom au second qui garderait ses cheveux, et alors… peut-être…

— Qu’as-tu à dire contre monsieur de Rastignac ?

— Il est devenu presque banquier, dit-elle malicieusement.

— Et le vicomte de Portenduère, notre parent ?

— Un enfant qui danse mal, et d’ailleurs sans fortune. Enfin, mon père, ces gens-là n’ont pas de titre. Je veux être au moins comtesse comme l’est ma mère.

— Tu n’as donc vu personne cet hiver, qui…

— Non, mon père.

— Que veux-tu donc ?

— Le fils d’un pair de France.

— Ma fille, vous êtes folle ! dit monsieur de Fontaine en se levant.

 

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Honoré de Balzac
- Le Bal de Sceaux -
(1829)
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