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Victor HUGO
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Victor HUGO
   (1802 - 1885)
 

Le Dernier Jour d'un Condamné - 1829

Préface de 1832  <<<


- Le Dernier Jour d'un Condamné -
.- Une comédie à propos d'une tragédie -.
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>>>  I

 
 

– Un salon. –
 

UN POËTE ÉLÉGIAQUE, lisant.

 
Le lendemain, des pas traversaient la forêt,
Un chien le long du fleuve en aboyant errait ;
Et quand la bachelette en larmes
Revint s’asseoir, le cœur rempli d’alarmes,
Sur la tant vieille tour de l’antique châtel,
Elle entendit les flots gémir, la triste Isaure,
Mais plus n’entendit la mandore
Du gentil ménestrel !

TOUT L’AUDITOIRE. – Bravo ! charmant ! ravissant !

On bat des mains.

MADAME DE BLINVAL. – Il y a dans cette fin un mystère indéfinissable qui tire les larmes des yeux.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE, modestement. – La catastrophe est voilée.

LE CHEVALIER, hochant la tête. – Mandore, ménestrel, c’est du romantique, ça !

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Oui, monsieur, mais du romantique raisonnable, du vrai romantique. Que voulez-vous ? Il faut bien faire quelques concessions.

LE CHEVALIER. – Des concessions ! des concessions ! c’est comme cela qu’on perd le goût. Je donnerais tous les vers romantiques seulement pour ce quatrain :

 
De par le Pinde et par Cythère,
Gentil-Bernard est averti
Que l’Art d’Aimer doit samedi
Venir souper chez l’Art de Plaire.

Voilà la vraie poésie ! L’Art d’aimer qui soupe samedi chez l’Art de Plaire ! à la bonne heure ! Mais aujourd’hui c’est la mandore, le ménestrel. On ne fait plus de poésies fugitives. Si j’étais poëte, je ferais des poésies fugitives : mais je ne suis pas poëte, moi.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Cependant, les élégies…

LE CHEVALIER. – Poésies fugitives, monsieur. (Bas à Mme de Blinval :) Et puis, châtel n’est pas français ; on dit castel.

QUELQU’UN, au poëte élégiaque. – Une observation, monsieur. Vous dites l’antique châtel, pourquoi pas le gothique ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Gothique ne se dit pas en vers.

LE QUELQU’UN. – Ah ! c’est différent.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE, poursuivant. – Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux qui veulent désorganiser le vers français, et nous ramener à l’époque des Ronsard et des Brébeuf. Je suis romantique, mais modéré. C’est comme pour les émotions. Je les veux douces, rêveuses, mélancoliques, mais jamais de sang, jamais d’horreurs. Voiler les catastrophes. Je sais qu’il y a des gens, des fous, des imaginations en délire qui… Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman ?

LES DAMES. – Quel roman ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Le Dernier Jour

UN GROS MONSIEUR. – Assez, monsieur ! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me fait mal aux nerfs.

MADAME DE BLINVAL. – Et à moi aussi. C’est un livre affreux. Je l’ai là.

LES DAMES. – Voyons, voyons.

On se passe le livre de main en main.

QUELQU’UN, lisant. – Le Dernier jour d’un…

LE GROS MONSIEUR. – Grâce, madame !

MADAME DE BLINVAL. – En effet, c’est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar, un livre qui rend malade.

UNE FEMME, bas. – Il faudra que je lise cela.

LE GROS MONSIEUR. – Il faut convenir que les mœurs vont se dépravant de jour en jour. Mon Dieu, l’horrible idée ! développer, creuser, analyser, l’une après l’autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances physiques, toutes les tortures morales que doit éprouver un homme condamné à mort, le jour de l’exécution ! Cela n’est-il pas atroce ? Comprenez-vous, mesdames, qu’il se soit trouvé un écrivain pour cette idée, et un public pour cet écrivain ?

LE CHEVALIER. – Voilà en effet qui est souverainement impertinent.

MADAME DE BLINVAL. – Qu’est-ce que c’est que l’auteur ?

LE GROS MONSIEUR. – Il n’y avait pas de nom à la première édition.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – C’est le même qui a déjà fait deux autres romans… ma foi, j’ai oublié les titres. Le premier commence à la Morgue et finit à la Grève. À chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant.

LE GROS MONSIEUR. – Vous avez lu cela, monsieur ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Oui, monsieur ; la scène se passe en Islande.

LE GROS MONSIEUR. – En Islande, c’est épouvantable !

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, où il y a des monstres qui ont des corps bleus.

LE CHEVALIER, riant. – Corbleu ! cela doit faire un furieux vers.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Il a publié aussi un drame, – on appelle cela un drame, – où l’on trouve ce beau vers :

Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept.

QUELQU’UN. – Ah, ce vers !

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Cela peut s’écrire en chiffres, voyez-vous, mesdames :

Demain, 25 juin 1657.

Il rit. On rit.

LE CHEVALIER. – C’est une chose particulière que la poésie d’à présent.

LE GROS MONSIEUR. – Ah çà ! il ne sait pas versifier, cet homme-là ! Comment donc s’appelle-t-il déjà ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Il a un nom aussi difficile à retenir qu’à prononcer. Il y a du goth, du wisigoth, de l’ostrogoth dedans.

Il rit.

MADAME DE BLINVAL. – C’est un vilain homme.

LE GROS MONSIEUR. – Un abominable homme.

UNE FEMME. – Quelqu’un qui le connaît m’a dit…

LE GROS MONSIEUR. – Vous connaissez quelqu’un qui le connaît ?

LA JEUNE FEMME. – Oui, et qui dit que c’est un homme doux, simple, qui vit dans la retraite, et passe ses journées à jouer avec ses petits enfants.

LE POËTE. – Et ses nuits à rêver des œuvres de ténèbres. – C’est singulier ; voilà un vers que j’ai fait tout naturellement. Mais c’est qu’il y est, le vers :

Et ses nuits à rêver des œuvres de ténèbres.

Avec une bonne césure. Il n’y a plus que l’autre rime à trouver. Pardieu ! funèbres.

MADAME DE BLINVAL. – Quidquid tentabat dicere, versus erat.

LE GROS MONSIEUR. – Vous disiez donc que l’auteur en question a des petits enfants. Impossible, madame. Quand on a fait cet ouvrage-là ! un roman atroce !

QUELQU’UN. – Mais, ce roman, dans quel but l’a-t-il fait ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Est-ce que je sais, moi ?

UN PHILOSOPHE. – À ce qu’il paraît, dans le but de concourir à l’abolition de la peine de mort.

LE GROS MONSIEUR. – Une horreur, vous dis-je !

LE CHEVALIER. – Ah ça ! c’est donc un duel avec le bourreau ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Il en veut terriblement à la guillotine.

UN MONSIEUR MAIGRE. – Je vois cela d’ici. Des déclamations.

LE GROS MONSIEUR. – Point. Il y a à peine deux pages sur ce texte de la peine de mort. Tout le reste, ce sont des sensations.

LE PHILOSOPHE. – Voilà le tort. Le sujet méritait le raisonnement. Un drame, un roman ne prouve rien. Et puis, j’ai lu le livre, et il est mauvais.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Détestable ! Est-ce que c’est là de l’art ? C’est passer les bornes, c’est casser les vitres. Encore, ce criminel, si je le connaissais ? mais point. Qu’a-t-il fait ? on n’en sait rien. C’est peut-être un fort mauvais drôle. On n’a pas le droit de m’intéresser à quelqu’un que je ne connais pas.

LE GROS MONSIEUR. – On n’a pas le droit de faire éprouver à son lecteur des souffrances physiques. Quand je vois des tragédies, on se tue, eh bien ! cela ne me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la tête, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais rêves. J’ai été deux jours au lit pour l’avoir lu.

LE PHILOSOPHE. – Ajoutez à cela que c’est un livre froid et compassé.

LE POËTE. – Un livre !… un livre !…

LE PHILOSOPHE. – Oui. – Et comme vous disiez tout à l’heure, monsieur, ce n’est point là de véritable esthétique. Je ne m’intéresse pas à une abstraction, à une entité pure. Je ne vois point là une personnalité qui s’adéquate avec la mienne. Et puis, le style n’est ni simple ni clair. Il sent l’archaïsme. C’est bien là ce que vous disiez, n’est-ce pas ?

LE POËTE. – Sans doute, sans doute. Il ne faut pas de personnalités.

LE PHILOSOPHE. – Le condamné n’est pas intéressant.

LE POËTE. – Comment intéresserait-il ? il a un crime et pas de remords. J’eusse fait tout le contraire. J’eusse conté l’histoire de mon condamné. Né de parents honnêtes. Une bonne éducation. De l’amour. De la jalousie. Un crime qui n’en soit pas un. Et puis des remords, des remords, beaucoup de remords. Mais les lois humaines sont implacables : il faut qu’il meure. Et là j’aurais traité ma question de la peine de mort. À la bonne heure !

MADAME DE BLINVAL. – Ah ! ah !

LE PHILOSOPHE. – Pardon. Le livre, comme l’entend monsieur, ne prouverait rien. La particularité ne régit pas la généralité.

LE POËTE. – Eh bien ! mieux encore ; pourquoi n’avoir pas choisi pour héros, par exemple… Malesherbes, le vertueux Malesherbes ? son dernier jour, son supplice ? Oh ! alors, beau et noble spectacle ! J’eusse pleuré, j’eusse frémi, j’eusse voulu monter sur l’échafaud avec lui.

LE PHILOSOPHE. – Pas moi.

LE CHEVALIER. – Ni moi. C’était un révolutionnaire, au fond, que votre M. de Malesherbes.

LE PHILOSOPHE. – L’échafaud de Malesherbes ne prouve rien contre la peine de mort en général.

LE GROS MONSIEUR. – La peine de mort ! à quoi bon s’occuper de cela ? Qu’est-ce que cela vous fait, la peine de mort ? Il faut que cet auteur soit bien mal né de venir nous donner le cauchemar à ce sujet avec son livre !

MADAME DE BLINVAL. – Ah ! oui, un bien mauvais cœur !

LE GROS MONSIEUR. – Il nous force à regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans Bicêtre. C’est fort désagréable. On sait bien que ce sont des cloaques. Mais qu’importe à la société ?

MADAME DE BLINVAL. – Ceux qui ont fait les lois n’étaient pas des enfants.

LE PHILOSOPHE. – Ah ! cependant ! en présentant les choses avec vérité…

LE MONSIEUR MAIGRE. – Eh ! c’est justement ce qui manque, la vérité. Que voulez-vous qu’un poëte sache sur de pareilles matières ? Il faudrait être au moins procureur du roi. Tenez : j’ai lu dans une citation qu’un journal faisait de ce livre, que le condamné ne dit rien quand on lui lit son arrêt de mort ; eh bien, moi, j’ai vu un condamné qui, dans ce moment-là, a poussé un grand cri. – Vous voyez.

LE PHILOSOPHE. – Permettez…

LE MONSIEUR MAIGRE. – Tenez, messieurs, la guillotine, la Grève, c’est de mauvais goût. Et la preuve, c’est qu’il paraît que c’est un livre qui corrompt le goût, et vous rend incapable d’émotions pures, fraîches, naïves. Quand donc se lèveront les défenseurs de la saine littérature ? Je voudrais être, et mes réquisitoires m’en donneraient peut-être le droit, membre de l’académie française… – Voilà justement monsieur Ergaste, qui en est. Que pense-t-il du Dernier Jour d’un condamné ?

ERGASTE. – Ma foi, monsieur, je ne l’ai lu ni ne le lirai. Je dînais hier chez Mme de Sénange, et la marquise de Morival en a parlé au duc de Melcour. On dit qu’il y a des personnalités contre la magistrature, et surtout contre le président d’Alimont. L’abbé de Floricour aussi était indigné. Il paraît qu’il y a un chapitre contre la religion, et un chapitre contre la monarchie. Si j’étais procureur du roi !…

LE CHEVALIER. – Ah bien oui, procureur du roi ! et la charte ! et la liberté de la presse ! Cependant, un poëte qui veut supprimer la peine de mort, vous conviendrez que c’est odieux. Ah ! ah ! dans l’ancien régime, quelqu’un qui se serait permis de publier un roman contre la torture !… – Mais depuis la prise de la Bastille, on peut tout écrire. Les livres font un mal affreux.

LE GROS MONSIEUR. – Affreux. – On était tranquille, on ne pensait à rien. Il se coupait bien de temps en temps en France une tête par-ci par-là, deux tout au plus par semaine. Tout cela sans bruit, sans scandale. Ils ne disaient rien. Personne n’y songeait. Pas du tout, voilà un livre… – un livre qui vous donne un mal de tête horrible !

LE MONSIEUR MAIGRE. – Le moyen qu’un juré condamne après l’avoir lu !

ERGASTE. – Cela trouble les consciences.

MADAME DE BLINVAL. – Ah ! les livres ! les livres ! Qui eût dit cela d’un roman ?

LE POËTE. – Il est certain que les livres sont bien souvent un poison subversif de l’ordre social.

LE MONSIEUR MAIGRE. – Sans compter la langue, que messieurs les romantiques révolutionnent aussi.

LE POËTE. – Distinguons, monsieur ; il y a romantiques et romantiques.

LE MONSIEUR MAIGRE. – Le mauvais goût, le mauvais goût.

ERGASTE. – Vous avez raison. Le mauvais goût.

LE MONSIEUR MAIGRE. – Il n’y a rien à répondre à cela.

LE PHILOSOPHE, appuyé au fauteuil d’une dame. – Ils disent là des choses qu’on ne dit même plus rue Mouffetard.

ERGASTE. – Ah ! l’abominable livre !

MADAME DE BLINVAL. – Hé ! ne le jetez pas au feu. Il est à la loueuse.

LE CHEVALIER. – Parlez-moi de notre temps. Comme tout s’est dépravé depuis, le goût et les mœurs ! Vous souvient-il de notre temps, madame de Blinval ?

MADAME DE BLINVAL. – Non, monsieur, il ne m’en souvient pas.

LE CHEVALIER. – Nous étions le peuple le plus doux, le plus gai, le plus spirituel. Toujours de belles fêtes, de jolis vers. C’était charmant. Y a-t-il rien de plus galant que le madrigal de M. de La Harpe sur le grand bal que Mme la maréchale de Mailly donna en mil sept cent… l’année de l’exécution de Damiens ?

LE GROS MONSIEUR, soupirant. – Heureux temps ! Maintenant les mœurs sont horribles, et les livres aussi. C’est le beau vers de Boileau :

Et la chute des arts suit la décadence des mœurs.

LE PHILOSOPHE, bas au poëte. – Soupe-t-on dans cette maison ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE. – Oui, tout à l’heure.

LE MONSIEUR MAIGRE. – Maintenant on veut abolir la peine de mort, et pour cela on fait des romans cruels, immoraux et de mauvais goût, Le Dernier jour d’un condamné, que sais-je ?

LE GROS MONSIEUR. – Tenez, mon cher, ne parlons plus de ce livre atroce ; et, puisque je vous rencontre, dites-moi, que faites-vous de cet homme dont nous avons rejeté le pourvoi depuis trois semaines ?

LE MONSIEUR MAIGRE. – Ah ! un peu de patience ! je suis en congé ici. Laissez-moi respirer. À mon retour. Si cela tarde trop pourtant, j’écrirai à mon substitut…

UN LAQUAIS, entrant. – Madame est servie.

 

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