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Victor HUGO
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Victor HUGO
   (1802 - 1885)
 

Premières publications - 1819 à 1822

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- Achéménide -

>>> L'Antre des Cyclopes

 

Interea fessos ventus cum sole reliquit, etc.
(Liv. III.)



  Le jour meurt : l’aquilon s’endort au sein des nues,
Nous abordons d’Enna les rives inconnues ;
Un grand port loin des vents nous offrait ses abris,
Mais l’Etna sur ces bords vomit d’affreux débris.
Tantôt s’ouvre en tonnant son immense cratère,
De longs torrents de cendre il inonde la terre ;
Tantôt ses rocs aux cieux roulent en tourbillons,
Tombent, et sur ses flancs tracent d’ardents sillons ;
Le gouffre en feu mugit : sous sa voûte qui fume,
La lave enfle en grondant ses flots noirs de bitume.

  Encelade, dit-on, sous ces rocs obscurcis
Cache ses vastes flancs, que la foudre a noircis ;
Le poids du mont l’écrase, et sa brûlante haleine
Chasse au loin les rochers qu’il soulève avec peine :
Si, las de ses douleurs, il retourne son corps,
Le ciel fume, et l’Etna tremble de ses efforts.

  Effrayés de ce bruit, sans le comprendre encore,
Tremblants, dans les forêts nous attendons l’aurore.
La nuit qui règne aux cieux, ce fracas plein d’horreur,
Ce prodige, en nos sens tout verse la terreur.
Des nuages obscurs nous cachent les étoiles,
Et la lune pâlit en roulant sous leurs voiles.

  L’Olympe enfin se dore : effacée à son tour,
L’ombre humide s’enfuit devant l’astre du jour.
Soudain, hors des forêts, une ombre à face humaine,
Pâle, les bras tendus, vers la plage se traîne :
Ses cheveux hérissés, son front sombre et maigri,
Tout annonce un mortel par le malheur flétri.
Son corps faible est couvert de joncs tressés d’épine ;
Mais c’est un Grec, de Troie il hâta la ruine.
Lui-même, il voit de loin nos armes, nos soldats,
Il recule ; et la peur semble arrêter ses pas.
Bientôt, vers le rivage accourant tout en larmes :
« Par ces astres brillants, témoins de mes alarmes,
Par les dieux, par ce jour qui luit encor pour moi,
Arrachez-moi, Troyens, de ces lieux pleins d’effroi !
Que je fuie ! Il suffit. Jadis sous vos murailles
Sur les vaisseaux des Grecs, j’apportai les batailles ;
Je le sais trop : eh bien ! fils de Laomédon,
Si mon crime ne peut espérer de pardon,
Frappez, ou plongez-moi dans ces mers où nous sommes ;
Si je meurs, je mourrai du moins des mains des hommes. »

  Il dit, tombe à nos pieds sans force et sans chaleur,
Les embrasse, et d’un Grec nous pleurons le malheur.
Quel est, lui disons-nous, le sujet de vos plaintes ?
Votre nom ? vos aïeux ? Qui peut causer vos craintes ?
Anchise, le premier, pour gage de sa foi,
Lui tend sa main sacrée et calme son effroi.

  « Ithaque est ma patrie : Adamaste mon père
Vécut pauvre (que n’ai-je estimé sa misère !) ;
Mais son Achéménide, au pied de vos remparts,
Voulut auprès d’Ulysse affronter les hasards.
Ici nos Grecs, fuyant un Cyclope terrible,
M’oublièrent, errant sous sa caverne horrible ;
C’est là que Polyphème étend son corps pesant,
S’enivre de carnage et regorge de sang.
S’il sort (Dieux, sauvez-nous de ce monstre difforme !),
Ce géant jusqu’aux cieux lève sa tête énorme ;
Tout fuit, tout s’épouvante à son aspect affreux,
Et sa gorge engloutit les chairs des malheureux.
Je l’ai vu, dans son antre, apprêtant leur supplice,
Prendre en sa vaste main deux des soldats d’Ulysse,
J’ai vu leurs corps brisés sur un roc tressaillir,
Leurs crânes sur le seuil en mille éclats jaillir,
Et le monstre, broyant leurs entrailles fumantes,
Faire crier leurs os sous ses dents dévorantes.
Témoin de leur trépas, brûlant de les venger,
Ulysse se souvint d’Ulysse en ce danger.
Dès qu’enivré de sang, sur son bras redoutable,
Le géant courbe enfin sa tête épouvantable ;
Dès que, parmi les chairs et les vins qu’il vomit,
Immense, il couvre au loin son antre qui gémit,
En cercle rassemblés autour de ses victimes,
Le sort marque tous ceux qui vont punir ses crimes ;
Nous l’entourons : des Dieux nous implorons l’appui,
Nous approchons du monstre, et nous fondons sur lui.
Un tronc d’arbre noueux, qu’un fer aigu prolonge,
Dans son oeil effroyable au même instant se plonge.
Cet oeil étincelait sur son front menaçant :
D’un bouclier d’Argos tel brille le croissant ;
Telle Phébé rayonne en l’horreur des nuits sombres.
Du moins, de nos amis nous vengeâmes les ombres.

  Fuyez ces bords ; fuyez, trop malheureux nochers !
Cent Cyclopes hideux errent sur ces rochers.
Tous, tels que Polyphème, habitant ces rivages,
Renferment leurs troupeaux dans leurs antres sauvages.
Phébé m’a vu trois fois, en finissant son cours,
Traîner dans ces forêts mes misérables jours ;
Là, j’entends des géants tonner la voix bruyante ;
Là, je tremble au fracas de leur marche effrayante.
Nourri d’herbes, de glands, de quelques fruits amers,
Le jour fuit, et ma vue erre encor sur les mers...
J’aperçois vos vaisseaux : sans les connaître encore,
Je vole, heureux de fuir ces rives que j’abhorre !
Frappez ; je meurs content, quel que soit mon trépas ;
Mais sur ces bords cruels ne m’abandonnez pas ! »

À peine il a parlé, nous voyons vers la plage,
Appuyant son grand corps sur un pin sans feuillage,
S’avancer hors d’un roc, son ténébreux séjour,
Un monstre informe, affreux, vaste et privé du jour.
Son troupeau qui le suit charme seul sa souffrance :
Son chalumeau pesant pend à son col immense ;
Il touche enfin les flots : il s’y plonge en hurlant,
Se courbe, et dans leur sein lave son oeil sanglant.
Au milieu de leur gouffre il fend les mers profondes,
Marche, et ses flancs encor s’élèvent sur les ondes.
Nous nous hâtons de fuir : tout se tait ; nos vaisseaux
S’ouvrent au suppliant et volent sur les eaux.
La rame entre nos mains monte et tombe en cadence ;
Polyphème l’entend, se retourne, s’élance,
Étend ses vastes bras, rechasse au loin les flots,
Et poursuit, mais en vain, nos pâles matelots.
Il élève un grand cri... L’Italie agitée
Voit trembler à ce bruit sa rive épouvantée ;
La mer au loin bondit : de longs ébranlements
Font mugir de l’Etna les abîmes fumants.
Soudain sortent des bois les Cyclopes sauvages,
Ils descendent des monts et couvrent les rivages ;
Mais ces enfants d’Etna, portant leurs fronts aux cieux,
Nous menacent en vain de regards furieux.
Race horrible ! on croit voir dans un bois solitaire
Le cyprès de Diane ou l’arbre du tonnerre.

  La voile est déployée au souffle heureux des vents,
On fatigue à l’envi les cordages mouvants ;
Mais les rocs de Scylla montrent de loin leurs cimes,
Et Charybde près d’eux fait gronder ses abîmes :
La mort est là : fuyons, ou redoublant d’efforts,
Suivons l’étroit canal sans toucher les deux bords.
Du détroit de Pélore accourt soudain Borée,
Du Pantage écumant nous franchissons l’entrée ;
Achéménide alors, vers Mégare et Tapsos,
Sur ces mers qu’il connaît dirige nos vaisseaux.
Ainsi, de tant d’écueils, dont elle était la proie,
Un compagnon d’Ulysse, un Grec, a sauvé Troie.


V. D’AUVERNEY.

[Le Conservateur littéraire, 12 février 1820.]

 

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