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Victor HUGO
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Victor HUGO
   (1802 - 1885)
 

Premières publications - 1819 à 1822

Le Vieillard du Galèse  <<<


- Discours sur
l'Enseignement mutuel -

>>> Le 4 novembre 1820

 

Agmine partito fulgent, paribusque magistris.
VIRG.



Je ris quand chaque soir de l’école voisine
Sort et s’échappe en foule une troupe enfantine,
Quand j’entends sur le seuil le sévère Mentor
Dont les derniers avis les poursuivent encor :
« Hâtez-vous, il est tard, vos mères vous attendent !... »
Inutiles clameurs que les vents seuls entendent !
Il rentre. Alors la bande, avec des cris aigus,
Se sépare, oubliant les ordres de l’Argus ;
Les uns courent sans peur, pendant qu’il fait un somme,
Simuler des assauts sur le foin du bon homme ;
D’autres, jusqu’en leurs nids, surprennent les oiseaux
Qui le soir le charmaient, errant sous ses berceaux ;
Ou, se glissant sans bruit, vont voir avec mystère,
S’ils ont laissé des noix au clôs du presbytère.
Sans doute vous blâmez tous ces jeux dont je ris.
Mais Montaigne, en songeant qu’il naquit dans Paris,
Vantait son air impur, la fange de ses rues,
Montaigne aimait Paris jusque dans ses verrues ;
J’ai passé par l’enfance, et cet âge chéri
Plaît, même en ses écarts, à mon coeur attendri.
Je ne sais : mais pour moi sa naïve ignorance
Couvre encor ses défauts d’un voile d’innocence.
Le lierre des rochers déguise le contour,
Et tout paraît charmant aux premiers feux du jour.

Âge enchanteur où l’âme, étrangère à l’envie,
Se prépare en riant aux douleurs de la vie,
Prend son penchant pour guide, et, simple en ses transports,
Fait le bien sans orgueil et le mal sans remords !

Oh ! si le sort aveugle, à tous mes voeux propice,
M’eût permis d’être heureux au gré de mon caprice,
Horace, ton ruisseau, ton champ, ton petit bois,
Ne m’auraient point suffi pour être égal aux rois ;
J’aurais encor voulu, près de mon toit agreste,
Ouvrir aux fils du pauvre une école modeste,
Et, parmi ces enfants, tous soumis à ma loi,
J’aurais rêvé des jours qui ne sont plus pour moi.
Enfants, rassurez-vous : mon front n’est point sévère,
Je veux surtout qu’on m’aime et peu qu’on nie révère ;
Je n’aurais pas été ce magister jaloux,
Pédant gonflé de morgue et bouffi de courroux,
Qui semble, en ses sermons toujours tristes et graves,
Le Vieux de la Montagne instruisant ses esclaves.
La peur préside seule à ses vaines leçons,
Il gronde sur un mot, punit sur des soupçons,
Et souvent, à mentir vous contraignant d’avance,
Détruit votre candeur et non votre ignorance.
Loin de moi ce vieux fou, despote triomphant,
Qui ne se souvient plus qu’il fut jadis enfant,
Et, foulant sous son joug la jeunesse asservie,
Flétrit d’un souffle impur les roses de la vie !

Enfants, vous en riez : mais vos pleurs chaque soir
Par leur trace récente attestent son pouvoir.
Pour moi, j’aurais voulu, troupe aimable et joyeuse,
Vous faire un doux plaisir d’une étude ennuyeuse,
J’aurais, d’un nouvel art empruntant le secours,
Su rendre vos travaux moins tristes et plus courts ;
Je vous aurais laissé le soin de vous instruire,
Et ma classe eût offert l’image d’un empire.
Roi, j’aurais dispensé les rangs et les emplois,
J’aurais dit à chacun : cherche à fixer mon choix,
Parmi tes compagnons hâte-toi de paraître,
Sois d’abord leur vainqueur, tu deviendras leur maître.
Alors j’aurais pu voir tous ces jeunes rivaux
Disputer sous mes yeux de zèle et de travaux.
Fier d’un titre conquis, tantôt le plus habile
Guide des moins savants la phalange docile ;
Et tantôt l’ignorant, par un juste retour,
Grâce à lui, prend sa place et l’instruit à son tour.
Ainsi ce roi fameux, vengeur des Scandinaves,
Don Quichotte du nord et neveu des Gustaves,
Qui troubla la Vistule, épouvanta Revel,
Et, grâce au vieux Voltaire, est sûr d’être immortel,
Charle, au plus grand des Czars, son rival dans l’histoire,
À force de le vaincre, enseigna la victoire.
Répondez, mes amis : il doit vous être doux
D’avoir pour seuls mentors des enfants comme vous ;
Leur âge, leur humeur, leurs plaisirs sont les vôtres ;
Et ces vainqueurs d’un jour, demain vaincus par d’autres,
Sont, tour à tour parés de modestes rubans,
Vos égaux dans vos jeux, vos maîtres sur les bancs.
Muets, les yeux fixés sur vos heureux émules,
Vous n’êtes point distraits par la peur des férules ;
Jamais un fouet vengeur, effrayant vos esprits,
Ne vous fait oublier ce qu’ils vous ont appris ;
J’écoute mal un sot qui veut que je le craigne,
Et je sais beaucoup mieux ce qu’un ami m’enseigne.
Ainsi, charmante Eglé, par toi souvent instruit,
De tes douces leçons je recueille le fruit ;
Tantôt, quand le printemps rend aux bosquets leurs ombres,
Nous parcourons tous deux tes jardins déjà sombres ;
Là, botaniste aimable, en me montrant tes fleurs,
Tu m’apprends leurs vertus, leurs races, leurs couleurs,
Et mon coeur, attentif à des leçons si chères,
Retient surtout les noms des fleurs que tu préfères ;
Tantôt, domptant d’un mot mon orgueil aux abois,
Ta main d’un fil léger embarrasse mes doigts,
Tu m’apprends à parer la gaze transparente
De ces dessins, tracés par l’aiguille savante,
Et souvent tu souris, quand j’ai, tant bien que mal,
Enrichi d’un feston ton voile virginal.
Mais aussi quelquefois, si la mélancolie
Remplace dans ton coeur l’attrayante folie,
Tu t’assieds près de moi sous des bocages verts,
Et ton tendre regard me demande des vers.
Alors, ô mon Eglé, si je saisis ma lyre,
Mon ardeur te transporte et ma verve t’inspire ;
Tu chantes, et j’admire, à mon tour étonné,
Un talent qui me manque et que je t’ai donné.

  Ô force de l’exemple, invincible magie !
Voyez ce Czar, fameux par sa mâle énergie,
Pierre, pour éclairer ses peuples ignorants,
Descendre à leur niveau, se mêler dans leurs rangs.
D’abord, peu soucieux de sa grandeur suprême,
Dans les arts qu’il leur montre il s’est instruit lui-même ;
On l’a vu, tour à tour despote et charpentier,
En sortant d’un palais entrer dans un chantier,
Boire avec un marin, serrer la main des princes,
Et des arts de l’Europe enrichir ses provinces.
Jaloux de tant de rois dominateurs des mers,
Le Czar avec douleur a vu ses ports déserts,
Il lui faut des vaisseaux : lui-même il les commence,
Et sur un frêle esquif fonde une flotte immense.
Il ne peut, méprisé des autres potentats,
D’un rempart de guerriers entourer ses états ;
Ses Calmoucks, ses Baskirs, phalanges voyageuses,
Ne quittent qu’à regret leurs cavernes fangeuses,
Et, marchant en désordre, et sans chefs et sans lois,
Fuiraient au seul aspect d’un grenadier hongrois.
Le Czar veut se créer une invincible armée,
Ce grand projet domine en son âme enflammée,
Rien ne lui coûte, et, loin des pompes de sa cour,
Pour former ses soldats, le Czar se fait tambour.
C’est ainsi que, chassant l’ignorance endurcie,
L’exemple d’un seul homme éveilla la Russie.

  Le dirai-je ? à Canton, fameux par son savoir,
Un Chinois de l’exemple a connu le pouvoir.
Ce sage, méprisant tous nos arts inutiles,
De la mode et du goût colifichets futiles,
Crut devoir réserver aux plus augustes mains
L’art, dédaigné chez nous, qui nourrit les humains.
Dès qu’un prince nouveau va monter sur le trône,
Le Sénat le conduit aux bords du Fleuve Jaune ;
Là, pressant deux taureaux d’un royal aiguillon,
L’empereur dans la terre ouvre un large sillon,
Et, sous les yeux ravis de la foule accourue,
Unit d’un noeud sacré le sceptre et la charrue.

  Mais, du bon Yorick imitant les écarts,
Vais-je chanter la Chine et l’empire des Czars ?
Oh ! non reviens, ma muse, admirer mon école.
Là, j’ai mis de Jésus le sublime symbole,
J’ai rempli ses désirs, car sa touchante loi
Dit : « Laissez les enfants approcher jusqu’à moi. »
Au-dessous est ma table, ,et plus loin sont placées
De mes jeunes sujets les banquettes pressées ;
Ces cartes, ces tableaux dont les murs sont couverts
Portent des premiers mots les mélanges divers,
Et l’enfant, qui les voit, aisément s’initie
Aux arts que nous légua l’antique Phénicie.
Mais l’instant est venu : tu vas voir sous tes yeux,
Au temple de l’étude entrer l’essaim joyeux.
Leur chef marche à leur tête en marquant la cadence,
Et chacun sur son banc vient s’asseoir en silence.
Tout se tait ; mais bientôt leur voix s’élève en choeur,
Leur douce voix demande à ce Dieu protecteur,
Qui parmi les Vertus compte l’humble Espérance,
De longs jours pour le roi, de beaux jours pour la France.
La prière a cessé ; chacun avec ardeur
Recommence un travail qu’il quitta sans tiédeur ;
D’abord le maître dicte, et leur main exercée
Sur l’ardoise fragile a transcrit sa pensée.
Le plus faible au combat provoque les plus forts ;
Souvent son jeune chef, couronnant ses efforts,
Compare les essais, sourit, et lui désigne
Le rang plus glorieux dont il s’est rendu digne.
Mon tour vient : je dispense, en mon dernier coup d’oeil,
Le blâme avec regret, l’éloge avec orgueil.

On se lève... entends-tu la crécelle sonore
À de nouveaux combats les appeler encore ?
Regarde. Ils vont s’apprendre, en d’aimables leçons,
Ces signes variés qui peignent tous les sons.
Au milieu d’eux se place, en sa chaire mobile,
Leur Aristarque, armé de son sceptre fragile ;
Vois-les, près d’un tableau, sans dégoûts, sans ennuis,
Corrigés l’un par l’autre, et l’un par l’autre instruits ;
Vois de quel air chacun, bouillant d’impatience,
Quand son rival s’égare, étale sa science ;
Ce soir il s’ornera d’un ruban bien acquis,
Et son regard dira : c’est moi qui l’ai conquis.

  Êtres intéressants, meilleurs que nous ne sommes,
Enfants, pourquoi faut-il que vous deveniez hommes ?
Pourquoi faut-il qu’un jour vous soyez, comme nous,
Esclaves ou tyrans, enviés ou jaloux ?

  Vous qui, les yeux fixés sur un gros caractère,
L’imitez vainement sur l’arène légère,
Et voyez chaque fois, malgré vos soins nouveaux,
Le cylindre fatal effacer vos travaux,
Ce triste passe-temps, mes enfants, c’est la vie.
Un jour, vers le bonheur tournant un oeil d’envie, —
Vous ferez comme moi, sur ce modèle heureux,
Bien des projets charmants, bien des plans généreux ;
Et puis viendra le sort dont la main inquiète
Détruira dans un jour votre ébauche imparfaite.
Croissez pourtant, croissez :— que l’ardeur des succès
Vous montre de bonne heure à devenir français.
Enfants, instruisez-vous ; le savoir’ vous honore.
L’art que je vous enseigne est peu de chose encore ;
Mais pour dissiper l’ombre il suffit d’un éclair,
Et le sable grossier peut dérouiller le fer.
Apprenez à penser ; votre noble industrie,
Des dons que je vous fais doit compte à la patrie ;
Ah ! faites-lui puiser, séchant ses pleurs sanglants,
La paix dans vos vertus, la gloire en vos talents.

  Écoutez : autrefois les nations rivales
Disaient : « Dans les beaux arts la France est sans égales ;
» Mais, seules, nous brûlons de ce feu créateur
» Des secrets d’Uranie immortel inventeur ;
» Fust, Newton, n’étaient point de ces têtes légères... »
Savez-vous, mes amis, comment ont fait nos frères ?
L’un sut, d’un air subtil, gonfler le vaste sein
D’un globe, compagnon de son hardi dessein ;
Et dans le ciel ouvert planant avec audace,
Conquit, Titan nouveau, l’empire de l’espace ;
Et quand l’Europe encor, de jeu frivole et vain
Osa, dans son dépit, taxer cet art divin,
La France, en attendant que l’avenir prononce,
Aux plaines de Fleurus confia sa réponse.

Un autre, à la vapeur ouvrant d’étroits canaux,
Comprima ses élans dans d’énormes fourneaux,
Et, fixant à leurs flancs deux orbes tutélaires,
Fit marcher sur les flots nos flottantes galères.
Grâce à lui, les vaisseaux, changés en chars mouvants,
Peuvent fuir les écueils et se jouer des vents.
Sans doute à ce bel art, qui brave les tempêtes,
Le commerce devra de nouvelles conquêtes ;
Pour le rendre parfait nos savants vont s’unir ;
Et peut-être on verra, dans les temps à venir,
Voguer dans l’air, courir sur les mers écumantes,
Nos bataillons volants et nos flottes fumantes.

  Imitez, mes amis, dans vos futurs essais,
Ces exemples fameux, vengeurs du nom français.
Il en est parmi vous, puis-je ne le pas croire ?
Qu’un jour tourmentera le démon de la gloire,
Qui, nourris dans l’échoppe ou sortis des hameaux,
À nos anciens lauriers joindront quelques rameaux,
Éclairciront leur astre entouré de ténèbres,
Et, s’ils sont nés obscurs, sauront mourir célèbres.
Les uns, chantant des rois les tragiques revers,
Du grand Corneille éteint nous rendront les beaux vers ;
Les autres, d’un bras sûr, géants de nos tribunes,
Pousseront loin de nous le char des infortunes,
Guideront nos guerriers ; ou, protégeant les lys,
Pour nos Henris nouveaux seront d’autres Sullys.
Pour moi, qui, le premier, dans votre âme ingénue
Éveillai des talents l’étincelle inconnue,
En frémissant pour vous des caprices du sort,
D’un regard étonné je suivrai votre essor ;
Et, tandis que vos nerfs braveront le naufrage,
Moi, dans mon humble asile, à l’abri de l’orage,
J’irai de mes aïeux retrouver les cercueils,
Sans avoir fui le port ni tenté les écueils.

  Ainsi, sans le savoir, quand la poule fidèle
Couve l’oeuf étranger de l’humide sarcelle ;
Tendre mère, elle tremble, alors qu’à peine éclos,
Ses poussins chancelants s’élancent dans les flots ;
Triste, elle suit de l’oeil leur troupe inattentive,
S’alarme, les admire, et reste sur la rive.


****

[Le Conservateur littéraire, 9 septembre 1820.]

 

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