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Victor HUGO
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Victor HUGO
   (1802 - 1885)
 

Proses philosophiques - 1860 à 1865

 


Proses philosophiques

- Philosophie, première partie -
(Dieu).
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>>> Deuxième partie

 
Le livre qu’on va lire est un livre religieux.

Religieux ? à quel point de vue ?

A un certain point de vue idéal, mais absolu ; indéfini, mais inébranlable.

Qu’on nous permette d’expliquer ceci, le plus rapidement qu’il nous sera possible.

La situation d’esprit de l’auteur d’un livre importe au livre lui-même et s’y réverbère.

D’ailleurs, il n’est point mal qu’une étude de ce genre, qui a l’humanité pour objet, soit précédée d’une espèce de méditation préalable en commun avec le lecteur.

L’auteur de ce livre, il le dit ici du droit de la liberté de conscience, est étranger à toutes les religions actuellement régnantes ; et, en même temps, tout en combattant leurs abus, tout en redoutant leur côté humain qui est comme l’envers de leur côté divin, il les admet toutes et les respecte toutes.

S’il arrivait que leur côté divin finît par résorber et détruire leur côté humain, il ferait plus que les respecter, il les vénérerait.

Ces restrictions faites, l’auteur, et il le déclare hautement au seuil de ce livre douloureux, est de ceux qui croient et qui prient.

De là, dans ce livre, une grande mansuétude pour tout ce qui se rattache aux croyances. Les quelques silhouettes religieuses qui le traversent sont graves. Un évêque y apparaît et y jette une ombre vénérable ; un couvent y est entrevu. Le demi-jour qui en sort est doux.

Ceci, bien entendu, et il convient d’y insister, sans adhésion aux superstitions.

Reprenons.

L’auteur vient de confesser que, quant à lui, en dehors des religions écrites, il croit et il prie.

Pourquoi croit-il ? pourquoi prie-t-il ?

Il va essayer de le dire, en s’interdisant tout autre développement que le nécessaire, et en élaguant, dans cette exposition d’une âme, tout ce qui ne va pas directement au but.

Si le mot âme, prononcé ici avant toute explication et tout raisonnement, semble peu rigoureux, et au moins prématuré, aux amis des déductions correctes, mettez que nous n’avons rien dit.

Écoutez-nous seulement si ceci vous intéresse.

Sinon, passez ces quelques pages.

Ces pages sont ce qu’elles sont. Il est facile au lecteur de ne point les lire ; il était impossible à l’auteur de ne pas les écrire.

 

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L’énormité de la nature est accablante.

Regardez. Voici la terre :

L’homme est dessus, le mystère est dedans. Globe enrayant ! Un axe à la fois rotatoire et magnétique, c’est-à-dire produisant le mouvement et créant la vie ; au centre, peut-être une fournaise ; aux deux extrémités de l’axe, deux glaciers de mille lieues de tour que déplace lentement la précession des équinoxes et qui, en fondant, font basculer le globe tous les quinze mille ans selon les uns, tous les deux cent mille ans selon les autres, et mettent brusquement la mer à la place de la terre ; submersions périodiques visibles en quelque sorte dans la forme aiguë actuelle de tous les continents du côté du pôle austral, plus lourd en ce moment que le pôle boréal. La première fonction de la terre pour l’homme, c’est d’être l’horloge immense ; sa rotation crée ce que nous appelons le jour ou le nychthemeron ; la Terre mesure le temps dans l’éternité. Prise en elle-même, quelle impénétrable genèse ! Autrefois, dans les profondeurs immémoriales des cycles cosmiques, elle a bouillonné. Les collines marquent ses palpitations, les monts marquent ses convulsions.

Puis, les premières effervescences passées, cette fumée’ est devenue respirable, ce globe est devenu habitable, et une gigantesque ébauche de création a commencé à s’y mouvoir dans la brume. Les plus récentes fouilles de l’Attique ont mis au jour, pour l’œil du géologue, on ne sait quels pachydermes informes, des tapirs au grouin démesuré, des pangolins ongles, dentus et cornus, des girafes colossales, des singes titaniques, des poules grosses comme des autruches, des chauves-souris grandes comme des condors, des sangliers grands comme des hippopotames, des tortues dont l’écaillé ferait le toit d’une maison. Il y avait alors, et les houillères de Newcastle-on-Tyn en font foi, des fourrés de monocotylédones hauts de cinq cents pieds, des fougères sous lesquelles la flèche de Strasbourg et les pyramides d’Egypte disparaîtraient comme la borne d’un champ disparaît sous les fougères d’aujourd’hui. Là, dans ces végétations excessives, sous la vase, parmi des scolopendres plus longs que des boas, rôdait, avec de petits yeux, des pattes en pelle, des omoplates étroites propres au fouissage et des défenses trouant la lèvre inférieure et perpendiculaires au sol comme celles des morses, une bête dont la tête seule avait trois pieds de large et quatre pieds de long. C’était le mulot de ces halliers. Ces forêts, hautes comme des montagnes, avaient une taupe grande comme un éléphant. La science nomme cette taupe « l’animal terrible », le dinothère. Ses taupinières, en cheminant sous le sol, y soulevaient à la surface des chaînes de collines. Les troglodytes ont habité plus tard ces galeries antérieures aux déluges. La stature de cette taupe dépassait tous les animaux mystérieux dont on mesure aujourd’hui les fossiles. Le dinothère de Pikermi est plus grand que le mastodonte de l’Ohio. Les deux tibias comparés donnent une différence de quinze centimètres.

Telle était la zoologie terrestre aux temps des bouillonnements primitifs.

Maintenant ce globe se refroidit ; mais avec quel frémissement encore ! Percez cette couche de granit, jadis fange, où se sont vautrés les hécatonpodes et les hécatonchires, où, à côté des monstres que nous venons d’indiquer, le mammouth, le mégathère, l’épiomis, le paléonthère, l’elephans primigenius dont les défenses avaient sept pieds de long, le rhinocéros tichorynus, ont laissé l’empreinte de leur marche ; percez de la pensée cette surface verte, rousse, blanche, hivernale, torride, où rampe à présent la fourmilière humaine, entrez dans la terre, entrez sous la terre, et, dans les artères de cette masse, imaginez, si vous pouvez, ces chocs de principes moteurs, ces ramifications de forces, ces rencontres d’effluves, cette fermentation inouïe de phénomènes. Formations diluviennes et plutoniques, exfoliées çà et là pas les nappes d’eaux sous-jacentes, couches de roches roulées les unes sur les autres comme les pages d’un palimpseste indéchiffrable, infiltrations souterraines, pénétrations sous-marines, réactions multiples, milieux élastiques ou solides traversés par des courants ou, pour mieux dire, par des torrents magnétiques, avec des grossissements d’effets impossibles à concevoir, hautes températures enfouies dans les blocs, pressions effroyables, expansions ténébreuses, explosions, alluvions, stratifications, minéralisations, cristallisations, végétations, putréfactions, transformations ; officine d’oxydes et d’acides ; production de fluides, production de sèves, production de germes ; nourriture aux nuées, nourriture aux racines ; fleurs, fruits, philtres, simples ; distribution des parfums, des saveurs, des poisons, des vertus ; pharmacie mystérieuse ; enfantement simultané des formes et des réalités les plus diverses depuis le diamant jusqu’au colibri, depuis le lys bleu des sources d’Iran jusqu’aux rochers de soufre pur de l’Islande où viennent se percher le courlis et le ptermigan. De toutes ces forces convergentes à un but unique résulte une vie communiquée à tous les êtres avec une puissance qui crée, particulièrement dans l’ordre végétal, des longévités extraordinaires. Le tilleul de Morat a quatre cents ans, le-chêne d’Ellerslie a six cents ans, le cèdre de la casbah d’Alger a vu Nariaden Barberousse, le Conqueror oak de Windsor a vu Guillaume le Conquérant, les deux chênes de la Miltière, près Romorantin, ont vu Charlemagne, le châtaignier de l’Etna a vu Trajan, les cyprès de Soma ont vu César ; les oliviers de Gethsémani sont âgés de dix-neuf cents ans ; ils ont, vu Jésus-Christ la veille de son supplice ; l’arbre Bo, d’Anaradjapoura, a vu Gotama Bouddha la veille de son apothéose, cet arbre a deux mille cent cinquante ans ; les trois arbres du fleuve des Amazones, constatés en 1816 par Spix et Martius, ont cinq mille ans. La végétation, cette résultante de la force terrestre, communique à certains de ses produits une durée qui résiste même au tarissement de la sève, c’est-à-dire à la mort. Les portes de l’ancien Saint-Pierre de Rome étaient en bois de cyprès ; lorsqu’on les a brûlées, elles existaient depuis onze siècles. Quant aux races à peu près humaines que cette force vitale a produites et qui ont habité ce globe concurremment avec l’homme, les vestiges ont beau être étranges, ils sont incontestables, depuis Palenquè, la ville des nains, dans le Nouveau-Monde, jusqu’à Réphaïm, la ville des géants, dans le Vieux Continent. Palenquè, minée par les eaux stagnantes, appropriée par l’écroulement aux bêtes de la solitude, abandonnée aux caïmans, aux jaguars, aux lynx et aux paons rouges-des jongles, devient marais et s’efface dans les roseaux ; mais les bas-reliefs encore visibles dans cette ruine révèlent la forme de cette humanité évanouie ; des hommes de trente pouces de hauteur avec des occiputs surplombants et des fronts d’oiseaux. L’autre mystérieuse ville, Réphaïm, subit la marée des sables comme Palenquè l’envahissement des eaux. Elle est sous le ciel torride, dans le désert, derrière l’infranchissable montagne des druses, au centre de ce pays des Rochers que les hébreux nommaient Argob et les grecs Trachonitide. C’est la plus grande des soixante villes du monstre Og, roi de Bâsan. Le voyageur anglais Cyril Graham, en 1857, et le voyageur prussien Wetzstein, en 1858, l’ont vue avec toute sa vieille figure biblique, et telle qu’elle était apparue, il y a quatre mille ans, à Abraham. Seulement, du temps d’Abraham, elle jetait une rumeur ; maintenant elle est muette. Elle a toutes ses maisons, avec leurs trois salles au rez-de-chaussée, leurs deux chambres au premier étage et leur massif escalier de pierre, toutes ses tours, toutes ses murailles, tous ses carrefours, pavés ou dallés, toutes ses rues, et pas un habitant. Derrière elle s’étend à plis lugubres le linceul infini des sables. C’est la ville spectre debout au seuil du pays sépulcre. L’arabe la montre de loin au voyageur, et ne s’en approche jamais qu’à distance de fantôme. Pourquoi cette terreur ? C’est qu’à proprement parler Réphaïm n’a jamais, été habitée par l’homme. La main monstrueuse des géants a pu seule ouvrir et fermer les portes des maisons, portes de pierre d’une seule dalle de six pieds de haut et d’un pied d’épaisseur, tournant sur deux pivots taillés dans le bloc même et emboités dans deux trous percés l’un en haut dans l’architrave, l’autre en bas dans le seuil. Ainsi la présence des nains et des géants est démontrée pas deux villes qui sont là et qu’on ne peut nier, Palenquè en Amérique, Réphaïm en Asie. Ces deux humanités ébauchées ont disparu. Tout ce globe est un phénomène de permanence et de transformation ; un rut inépuisable s’y combine avec une destruction impitoyable. La Terre reçoit et résorbe tous les vingt ans un milliard de cadavres humains, et, par seconde, au calcul de Leuwenhoëck, vingt milliards de cadavres des diverses espèces animales visibles à l’œil nu ; et de toute cette mort, de toute cette cendre, de toute cette pourriture, elle fait son épanouissement perpétuel.

Qu’est-ce que cette sphère ? est-ce un laboratoire ? est-ce un organisme ? est-ce les deux à la fois ? Presque tous les phénomènes, même les phénomènes salutaires, y ont des apparences combattantes et irritées. A de certains moments, l’air, enveloppe de ce globe, veut un surcroît de calorique ; on dirait que l’atmosphère a soif de flamme et de gaz ; elle semble exercer sur la bouche des volcans une sorte de succion terrible qui vide ou qui du moins dégage de son excès d’incandescence et de fumée le profond incendie central. Une éruption est un calmant. Dans ce mécanisme vertigineux, la tempête et le volcan sont des instruments d’équilibre. Quant à la vastitude de ce globe, avez-vous quelquefois examiné les aspérités d’une peau d’orange ? Eh bien, les chaînes de montagnes les plus élevées, le mont Blanc, le Pic du Midi, les monstrueuses cimes du Thibet qui ont deux lieues de haut, ne font pas même de ces aspérités-là sur la terre. Et pourtant, que ce soit le Kouen-lun comme le pensent Humboldt et Klaproth, ou le Karakoroum, comme le disent les frères Schlagintweit, quels faîtes effrayants que ces sommets, au haut desquels se fait la séparation des eaux de toute l’Asie ! Et cherchez des règles, des analogues, des équivalents à l’inconcevable dynamique terrestre ! Rendez-vous compte, entre autres miracles, de la force de la végétation. Un brin d’herbe soulève un bloc d’argile ; au mois d’août 1860, un champignon, pour se faire passage, a bossue et brisé le pavé d’asphalte sur la place de la Bastille, à Paris. Toute la terre est un creuset. L’appareil Giffard donne une vague idée de la façon dont l’eau et la vapeur se comportent dans les veines gigantesques du globe. Dans ce récipient redoutable que nous nommons la Terre, les énergies latentes des éléments semblent attendre l’homme pour le combattre. Forez un puits, vous entendez un sifflement. C’est l’hydre des forces occultes, c’est le serpent des gaz qui se tord et qui menace dans les profondeurs. De là ces résistances qui simulent presque une agression et un refus d’obéir. A Vergougnou (Haute-Loire), le fond d’un puits s’est brusquement soulevé à vingt-deux mètres de hauteur. Calculez, d’après ce chiffre pris à la surface, les pressions croissantes à mesure que vous descendez vers le centre. Calculez quelle force de propulsion il a fallu à l’acide carbonique, par exemple, pour fendre et faire éclater les massives nappes porphyriques et basaltiques du bassin houiller de Brassac, et pour jeter dehors les eaux bicarbonatées de la Limagne d’Auvergne et du bassin de Vichy ! Il y a les feux souterrains, il y a les eaux souterraines, il y a les vents souterrains. A Cesi, en Italie, les souffles sortent de terre avec une telle continuité et une telle exactitude que les habitants comptent dessus, leur ouvrent des bouches dans les maisons, les ajustent à des manivelles, les distribuent dans des canaux, les emmagasinent et les mettent sous clef ; le ventilateur aide là servante ; là l’homme est parvenu à domestiquer le vent. On ouvre un robinet, le vent se met à travailler. Le souffle dure depuis huit heures du matin jusqu’à quatre heures du soir et se repose la nuit. Et quelles énigmes ! Devinez ces affinités inexplicables : comment l’oxygène transforme-t-il la mannite et le sucre en eau ? Cherchez le rapport entre la belladone et la pupille de votre œil, entre le perchlorure de fer et les battements de votre cœur !

Pourquoi les roches cristallines produisent-elles les eaux sulfureuses, et les ophites les eaux alcalines ? Qu’est-ce que l’albumine qui a toute l’apparence d’une base vitale, et qui est propre au végétal comme à l’animal ? Qu’est-ce que cet étrange latex qui semble être à la sève ce que le sérum est au sang ? Quelle est sa fonction ? Par quelles transformations arrive-t-il à composer, par exemple, le liquide visqueux qui fait l’opium, le suc de l’arbre à vache, la matière résineuse de la térébenthine, la liqueur laiteuse qui tient le caoutchouc en suspension, et le venin de l’écorce de l’euphorbe des Canaries ? Qu’est-ce que la génération spontanée ? De quelle nature est la force qui la produit ? Autant de questions, autant d’abîmes. Tout cela, c’est la gestation terrestre. Je le répète, figurez-vous la terre, si vous pouvez ; figurez-vous ce foyer d’où sort ce rayonnement, la vie. Représentez-vous, suspendue dans l’espace, isolée dans le vide, appuyée à rien, cette terre, cette masse, cette boule, ce sphéroïde démesuré, sorte de générateur colossal, immense appareil statique, dynamique, chimique, cornu, qui dégage éternellement, sous d’innombrables formes, la vitalité centrique, alambic qui distille des forêts, des fleuves, des chutes du Nil, des cataractes du Rhin, des glaciers, des roses, des rubis, des déserts de sable, des déserts de neige, des steppes, des savanes, des prairies, des lacs, des torrents, des montagnes ; bouteille de Leyde de neuf mine lieues de tour ; pile de Volta planète ; prodigieuse chaudière tubulaire ayant pour soupapes les jeysers, les soufrières, Stromboli, Lipari, et pour cheminées l’Etna, le Vésuve, Ténériffe, le Momotombo, le Cotopaxi, le Chimborazo ! Représentez-vous ce globe monstre, aux évents de feu, roulant éperdument devant lui avec cette lutte d’éléments dans les entrailles ! Qu’est-ce que cela ? Est-ce le chaos ? Non. C’est l’ordre.

 

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Regardez encore. Ceci est la mer :

Le mouvement gigantesque et continu, une sorte d’en-avant furieux et effréné des masses, des souffles, des bruits, un tas de montagnes en fuite, ayant l’écume pour neige, une inépuisable colère des nuées contre les vagues et des vagues contre les rochers, une poussée horrible de l’ombre contre l’ombre, un cloaque de baves, un râle sans fin ; Autans, Föhns, Borées, Aquilons, bourrasques, grains, rafales, tourmentes, raz de marées, coups d’équinoxes, barres, mascarets, ressacs, flux et reflux ; l’agitation à jamais, le bouleversement indéfini ; un dragon est noué autour du globe, et souffle et hurle ; le tumulte s’est fait monstre ; voilà la mer.

L’Hymne homérique l’appelle le Fracas ; erispharagos. Ici la météorologie perd pied et s’évanouit ; impossible d’extraire une loi de ce tourbillon de forces en fusion. Le vent, ce sanglot des étendues, cette haleine des espaces, cette respiration de l’abîme, est-ce une force maniable à l’homme ? Les voiles qui entrent au port disent oui ; les navires qui se brisent à l’écueil répondent non. La seule marine anglaise subit une moyenne de dix-huit cent vingt-quatre naufrages par an.

Comment asseoir un calcul quelconque sur cette instabilité implacable ? Mesurez-le donc, ce vent ! il déconcerte tous vos anémomètres à indications continues. Vous constaterez, par exemple, qu’en février 1839, la force du vent s’est élevée, mesure anglaise, à vingt-sept livres par pied carré, et qu’en février 1860, lors de la perte du Royal-Charter sur les côtes d’Irlande, elle a atteint trente livres. Vous constaterez qu’à trente livres de pression le vent renverse des murailles et arrache des toits, et qu’il fait cinquante-cinq lieues à l’heure. Cela établi, cette note écrite en marge de la science, vous vous arrêterez. Vos notions de la tempête ne peuvent aller plus loin. On peut à la rigueur se faire du vent une idée générale et en concevoir une gigantesque image dans la chambre obscure de l’esprit ; la sphère est plus lourde que l’atmosphère, et par conséquent se meut plus vite ; c’est là la première origine du vent ; le vent a deux causes : déplacement et dilatation ; le mouvement de la terre crée le déplacement, la chaleur du soleil crée la dilatation ; la rotation terrestre produit un immense vent alizé d’orient en occident ; l’irradiation solaire détermine quatre courants des pôles à l’équateur, deux en bas, deux en haut, lesquels forment, dans l’hémisphère austral et dans l’hémisphère boréal, des énormes anneaux de vent roulant en sens inverse et jour et nuit, comme la chaîne sans fin, des tropiques aux pôles. A ces vastes mouvements simples, on entrevoit deux causes de perturbation : les courants magnétiques, et le flux et le reflux lunaire plus puissant encore sur l’océan fluide que sur l’océan liquide, car l’air a sa marée comme l’eau. De même qu’on se figure le muscle extenseur et le muscle adducteur, on peut se figurer ce prodigieux soufflet de Cyclopes : la brise de terre, vent d’aspiration, la brise de mer, vent de répulsion. Mais que dire du reste, et comment l’expliquer ? Pourquoi n’y a-t-il d’ouragan à l’Île-de-France que de janvier à mars, et aux Antilles que de juillet à octobre ? Pourquoi l’ouragan de l’hémisphère austral est-il toujours composé des Quatre Vents, auxquels son centre tournant en trombe assigne des points cardinaux qui ne sont plus les points cardinaux du globe, de telle sorte qu’il a le vent du Nord à son est, le vent d’Est à son sud, le vent du Sud à son ouest, et le vent d’Ouest à son nord ? Pourquoi le vent du nord souffle-t-il sept mois dans la baie d’Hudson, cinq mois en Norwège et quatre mois dans la Nouvelle-Angleterre ? Pourquoi le vent d’ouest souffle-t-il toujours dans le détroit de Magellan, et le vent du sud toujours dans le détroit de Le Maire, et le vent du sud-ouest toujours sur le pic de Ténériffe ? Pourquoi y a-t-il au Brésil, de septembre en mars et de mars en septembre, deux vents immanquables, l’un du nord-est, l’autre du sud-est ? Pourquoi les vents de l’océan indien se rangent-ils vers l’équateur de mai jusqu’en novembre ? Pourquoi, dans l’Atlantique, à quatre-vingts lieues de la côte d’Afrique, y a-t-il une brise permanente du nord-est ? Pourquoi le vent souffle-t-il de l’ouest dans le golfe du Bengale depuis avril jusqu’en octobre et du sud dans la mer Rouge depuis août jusqu’en mai ? Pourquoi les vents du Midi sont-ils seuls de service sur la portion de la mer équatoriale comprise entre l’Amérique et l’Afrique ? Pourquoi, si Buenos-Ayres aperçoit la rive opposée de la Plata, la bourrasque est-elle certaine, au point qu’on cargue immédiatement les voiles dans les navires des deux rades ? Pourquoi la perpétuité de la brise du nord du cap Blanc à Sierra-Leone et de la brise d’ouest de Sierra-Leone au cap des Palmes ? Pourquoi le vent d’ouest est-il moins violent sur les côtes de France la nuit que le jour ? Pourquoi est-ce habituellement la nuit que le vent d’ouest se change en vent du nord ? Pourquoi la mousson de Madagascar correspond-elle à la belle saison ? Pourquoi les deux moussons de Sumatra ne sont-elles entrecoupées d’aucun vent contraire ? Pourquoi l’ouragan se termine-t-il toujours à l’île de la Trinité par un coup de tonnerre ? Pourquoi le grain blanc ? Pourquoi le grain descendant ? Pourquoi la vapeur qui fait le grain est-elle dans les mers du Cap pire qu’ailleurs ? Quel est ce mistral que les latins appelaient Circius ? D’où sort ce vent Pontias, une des Sept Merveilles historiques et naturelles du Dauphiné ? D’où vient ce vent de Pas qui stupéfiait Depping ? Quelles bouches obscures soufflent toutes ces haleines redoutées, la bise, la baroussière, la tramontane, le cavalier, le marin, le garbin, le vaccarion ? De quelle nature sont les tourmentes, ces effrayants engrenages de l’eau et du vent ? Pourquoi le semoun ? Pourquoi le samour ? Pourquoi le kamsin ? Pourquoi ce vent que le désert envoie à l’océan et qui est visible parce qu’il est rouge ? Pourquoi la rafale périodique du cap Guardafù ? Pourquoi le Vent Serpent de PAbyssinie qui se replie sur lui-même et se tord de la mer au ciel ? Pourquoi le typhon du Coromandel ? Pourquoi le sirocco de la Méditerranée ? Sont-ce des mêmes poumons invisibles que sortent le Tornado d’Afrique et le Pampero d’Amérique ? Des équilibres quelconques sont-ils mêlés à ces forces ? Quel rapport y a-t-il entre le naufrage et les petites nuées noires de la Guinée ? A quelle formule soumettre les souffles singuliers des îles Tristan d’Acunha et de la terre de Nahal ? Pourquoi, dans de certains parages, faut-il redouter de voir le cirrus, le plus haut des nuages, que les matelots appellent queue de chat, et qui ressemble à la balayure de quelque immense oiseau plumé ? Qu’est-ce que les circum-cumuli qui entourent l’horizon d’une cohue de casques gigantesques que le couchant fait de cuivre rouge ? Qu’est-ce que les circum-strati, coupés en lames comme avec une scie, larges îles de l’air dont on voit le dessous ? A quelle géométrie obéissent tous ces tumultueux entassements d’or, de nacre et d’ombre, parfois exhaussés sur des gradins de pourpre, mêlés de manteaux d’azur et de pans étoiles, que nous appelons les nuages ? D’où viennent-ils ? où vont-ils ? que font-ils ? Quelle quantité de nécessité y a-t-il dans ces caprices apparents ? Quelle est la loi qui élève, échafaude, emporte, roule et précipite dans les profondeurs tous ces trônes du vent ? Qu’est-ce que cet étrange spectre solaire qui apparaît de temps en temps au cap de Bonne-Espérance, au-dessus de la montagne de la Table, circulaire, peint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, enfoncé pourtant et comme caché dans les brouillards, abrité sous un sourcil de nuées, espèce d’oeil terrible qui regarde la mer jusqu’à ce qu’elle devienne monstrueuse, et qui, par on ne sait quel hideux prodige, extrait de l’océan la tempête ? Multipliez ce genre de questions, elles s’enfoncent et se perdent, et vous en savez autant après la dernière qu’après la première. L’air et la mer, action et réaction ; le vent gronde sur terre, sur mer il règne ; là il a la liberté du despote ; l’eau est la multitude du vent. Le quidquid délirant ne s’applique pas moins aux aquilons qu’aux rois. Scoresby, l’homme-baromètre, qui prédisait dix-sept orages sur dix-huit, hoche la tête en présence de l’océan, et se borne à vous dire : « Tout goéland qui semble s’évader, tout pétrel qui fuit est suivi de la bourrasque ». Kœmtz ajoute : « Thermomètre qui monte, baromètre qui baisse, la tourmente approche ». Rien de plus. Voilà tout ce qu’on sait de ce prodigieux tremblement perpétuel.

Dans de certaines mers, dans la Baltique, par exemple, les lames ont une telle puissance qu’en entrant dans la Neva, elles arquent les ponts et les font sauter. Un glaçon flottant coupe un pilotis comme un rasoir coupe un poil de barbe. La vaporisation incessante de l’eau alourdit la surface par un excès de sel, la précipite, et remplace continuellement la couche supérieure plus pesante par la couche inférieure plus légère ; de là l’immense circulation horizontale de l’océan.

Dans cette masse toujours remuée, il y a des turbines naturelles, comme le Maelstrom, ce redoutable nombril des flots ; il y a des fleuves ; les courants ne sont pas autre chose que des torrents dans la mer et des rivières à vau-l’eau ; un de ces courants, le Gulf-Stream, est un fleuve d’eau tiède ; il a trois cents lieues de large ; il part des côtes du Mexique et s’en vient, après un parcours de deux mille lieues, changer la température de l’Europe.

Ce Gulf-Stream, en particulier, est un surprenant phénomène de circulation dans l’agitation ; la nature emploie à sa mise en mouvement trois forces : les vents alizés, qui refoulent les eaux tropicales dans ce grand cirque des vagues qu’on nomme le golfe du Mexique ; la pesanteur de l’eau polaire, qui étant plus froide est plus lourde et vient, mue par son poids, remplacer l’eau équatoriale, et enfin une sorte d’écluse de chasse composée de cinq fleuves, le Chagres, l’Amazone, le Magdalena, l’Orénoque et le Mississipi. Jamais de trêve aux flots. Deux fois par jour, Atlantique, Pacifique, océan Austral, océan Boréal, montent et descendent ; une prodigieuse oscillation agite, d’un bord à l’autre, cette cuvette. En Chine, il y a, par révolution diurne, trois marées, que Macgowan attribue à la fréquence des tremblements de terre. Car c’est la mer qui emplit les chaudières que les volcans chauffent.

Quant à l’immensité de ces étendues liquides, l’esprit s’effraie d’y songer. Toute banquise qui a trois cents pieds de haut s’enfonce nécessairement dans la mer de deux mille cinq cents pieds, et cela flotte. Quelques-uns de ces blocs errants ont une lieue de tour. Ils sont dans l’océan comme une plume de sarcelle dans le lac de Lucerne. Tout le sel de la mer, ce sel que Paracelse appelait le centre de l’eau, amoncelé en montagne, formerait un cube de quinze cents mètres de haut et dont la base, au calcul du lieutenant Maury, suffirait à couvrir toute l’Amérique septentrionale. Si du sel on passe à l’eau, en se bornant seulement à la quantité d’eau que la mer reçoit des fleuves, disons quelques-uns des chiffres auxquels l’esprit se heurte : la Tamise, à Teddington, verse dans la Manche vingt-sept mille mètres cubes d’eau par minute ; le Nil, à son embouchure, vomit un volume d’eau deux cent cinquante fois plus considérable que le versement de la Tamise. Le Nil n’a pas d’affluents ; le Gange, dans son parcours de six cents lieues, a onze fleuves tributaires, dont le plus grand dépasse le Rhin et dont le moindre vaut la Tamise ; la masse d’eau qu’il dégorge dans la mer des Indes est incalculable. Évaluez, si vous ne reculez pas, les quantités d’eau que jettent le Rhône qui draine deux mille cinq cents lieues carrées, le Rhin qui, dans un cours de deux cents lieues, draine cinq mille lieues carrées, le Danube qui draine vingt mille lieues carrées, le Saint-Laurent qui draine cent mille lieues carrées, le Mississipi qui, sur une longueur de douze cents lieues, draine trois cent mille lieues carrées. La Méditerranée seule reçoit de ces fleuves un milliard huit cent mille tonnes d’eau par jour. Quant à l’océan, le chiffre est impossible à préciser ; et comme le gigantesque bassin liquide ne hausse pas d’un millimètre, chaque jour, à un pouce d’eau près, et avec une exactitude mathématique, ces milliards de tonnes d’eau s’envolent en nuées. Des chaînes de montagnes sont comme perdues sous la mer. De longues arêtes sombres et des sommets à pic y apparaissent à des profondeurs inaccessibles. Sous l’enfouissement tumultueux des vagues il y a des Athos, des Caucases, des Libans, des Pyrénées et des Cordillières. A quelque distance des côtes de la Nouvelle-Hollande, on entrevoit un monstrueux mont sous-marin de trois cents lieues de long, tout à fait pareil aux chaînes de la Souabe et de la Franconie, qui sont des coraux. Dans l’Atlantique quelque chose de semblable aux Andes serpente sous l’eau vers l’occident ; quelque chose de semblable aux Alpes se dirige vers l’orient. Çà et là, de colossales falaises dessinent sous les lames leurs escarpements ténébreux ; des gorges tortueuses, des ravins tout froncés de plis et de crevasses, des détroits réservés au glissement obscur d’une foule d’espèces animales inconnues, s’ébauchent sous la glauque diaphanéité de l’eau infinie ; on a reconnu et tâté, pour ainsi dire, des plateaux sous-marins grands comme l’Europe ; on distingue confusément d’effroyables amphithéâtres de gradins descendants ; le plus bas qu’on ait mesuré, vers le cinquantième degré de latitude, plonge à trente mille pieds sous l’eau.

Tel est ce gouffre, énorme convulsion. Il est le puits des ouragans. Il est le lieu du déchaînement ; un orage, toujours rugissant, l’obsède et secoue aux quatre vents sa crinière d’éclairs, et ne s’arrête sur un point que pour recommencer sur l’autre. Après la mousson, le typhon ; après le typhon, le cyclone ; la trombe passe tordant, une pointe sur l’autre, son double cône à la fois élargi sur les flots et évasé dans les nuées ; on dirait l’X formidable de l’Inconnu, subitement pris de folie et tournoyant dans l’immensité.

Maintenant, au fond de cette agitation sans trêve et de ce bouleversement forcené, qu’y a-t-il ? l’immobilité.

L’immobilité sourde, aveugle, impénétrable, terrible. Ce tumulte a pour dessous, quoi ? le silence. Une sorte de paix épouvantable sert de base à la tempête. Ceci est le secret de l’abîme.

Oui, ce farouche orage perpétuel est superposé à une tombe ; tombe démesurée, muette, ténébreuse ; et qu’y a-t-il dans cette tombe ? la vie.

Écoutez. Voici ce que c’est que le fond de la mer : Au-dessous de cette surface d’ondes que déchirent sans l’entamer toutes les proues de l’homme, proues tellement innombrables que le seul commerce de l’Europe et de l’Amérique entrecroise sur une seule ligne de navigation dix-sept mille navires ; au-dessous de la houle où voguent au hasard les goémons, les varechs, les conferves, les grandes herbes couvertes de puces d’eau, les fucus nageants, praderias del mar, comme disait Colomb, et les arborescences aux longues nervures nues, et ces paquets d’algues qu’on rencontre parmi les vagues dans les solitudes et qui ressemblent à des rouleaux de cordes dénouées ; au-dessous de la couche où se forment les crustacés et les coquillages, actinies, astéries radiées, doris, porcelaines, agatines, volutes, cyclostomes, crabes à cuirasse de bronze, poings-clos sanglants, homards, langoustes, poursuivis par le devil-fish, le monstre aux huit cents ventouses ; au-dessous de la couche où tremblent et resplendissent les phosphores, néréides, cyclidies, mammaria, vers polygastriques, insectes lumineux, pierreries des flots ; au-dessous de la région déjà moins distincte où rôdent les nautiles, les jantines, les cyanées bleues, les globigérinées, les rhizopodes, les méduses ; au-dessous de toutes ces zones tourmentées et fauves, la mer s’apaise solennellement et, peu à peu, se tait. Cependant les poissons vont et viennent encore ; une nappe d’environ deux mille mètres d’épaisseur appartient aux colosses étranges de l’eau, fourmillement confus de ces transparences, aux squales, aux requins, aux poulpes, aux krakens, à Léviathan, à Céto, des formes épouvantables glissent çà et là, et les hydres se meuvent crépusculairement dans cet invisible. Plongez plus bas. Cette zone dépassée, l’eau devient lugubre. Plus rien. L’esprit — car l’esprit seul pénètre dans ces précipices — ne perçoit plus un seul frémissement d’être animé. Partout, en haut, en bas, en avant, en arrière, une lame de verre, liquide et immobile. Vous êtes dans l’unité de l’eau. Ceci est l’eau toute seule, chose horrible. Descendez encore pourtant ; et tout à coup, sans que vous en soyez déjà à apercevoir le fond, toute la mer qui est au-dessus de vous vous apparaît comme une masse distincte, et vous croyez voir le dessous d’une incommensurable nuée. C’est une nuée en effet que forme au-dessus du fond inconnu toute cette première épaisseur d’océan, et de cette nuée il tombe, dans la seconde épaisseur, une pluie. Quelle pluie ? Une pluie vivante. Une pluie d’animalcules. Ici apparaît le mystère. L’immensité microscopique se démasque. Le tremblement de la création vous saisit. On pourrait dire que c’est à l’infiniment petit que commence l’énormité de la mer. La mer a son produit, c’est le foraminifère ; l’océan secrète l’infusoire. La molécule et la cellule, ces deux limites de la vision microscopique, tellement abstruses que la cellule animale n’est pas distincte de la cellule végétale, ce Calpe et cet Abyla de l’infiniment petit, engendrent, en se combinant avec toutes lés forces obscures en suspension dans l’océan, un être imperceptible. Que fait cet être ? il bâtit sous l’eau des continents.

La fonction de cet atome, c’est de remplacer à un moment donné les Europes, les Asies, les Afriques et les Amériques que vous avez à cette heure sous les pieds.

Il est l’extrême ouvrier de l’œuvre inouïe.

Là où semble finir la vie sous-marine, il naît, il charge le bas du nuage monstrueux des vagues, et, sans cesse et à toute minute, et jour et nuit, il en tombe innombrablement, immense pluie éternelle.

Analogies vertigineuses ! il neige sur le haut des montagnes, il pleut sur le fond de l’océan. Seulement ce qui neige au haut des montagnes, c’est de la mort ; ce qui pleut au fond de la mer, c’est de la vie.

A présent, comment sait-on cela ?

Qui a vu ces choses ? quel plongeur est allé regarder là ? La sonde.

Rendons-nous compte de ce que c’est qu’un tel sondage.

La profondeur réelle de la mer est ignorée.

Entre les Açores et le Maroc, la profondeur dépasse six mille mètres ; entre les Bermudes, groupe de rochers de corail, et les Antilles, la profondeur dépasse dix mille mètres. Autour des îles du Cap Vert le sondage nage et se perd. Pas de fond. Au sud du banc de Terre-Neuve, entre le quarantième et le quarante-cinquième degré de latitude, le gouffre est inouï ; supposez qu’on puisse jeter là l’Himalaya comme une pierre, il disparaîtrait.

Quant aux difficultés d’une telle exploration, jugez-en par un seul fait : il faut une tonne pesant de ligne à baleine pour descendre à deux mille quatre cents brasses. A une certaine distance de la surface, la masse de l’eau entre en équilibre avec la sonde, quelque lourde qu’elle soit, et la sonde flotte.

A la vérité, comme semble le démontrer la curieuse expérience du lieutenant Dayman, la sonde, en supposant un fil et un temps indéfini, arriverait toujours à toucher le fond ; mais le sondage serait mauvais, le plus de perpendicularité possible étant la première condition d’un bon sondage.

Telles sont les difficultés, presque les impossibilités, de ces explorations profondes.

Cependant, grâce au boulet remontant du lieutenant Maury, la sonde a triomphé çà et là, sur des points relativement assez nombreux, et l’appareil de Brooke a fini par échantillonner le fond de l’océan.

Cet appareil, promené partout et en tous sens, a plongé au nord et au sud, dans le Pacifique et dans l’Atlantique, et a toujours et imperturbablement ramené à la surface le même objet : un grain de poussière tout blanc.

Il a fallu, pour que cette molécule prît forme, les plus puissants microscopes connus. Soumis à des grossissements énergiques, l’atome s’est dévoilé, l’infinitésimal a avoué, et l’on a vu apparaître sous la lentille une coquille, frêle, fine, transparente, d’une blancheur de neige et d’une pureté de cristal.

Cette coquille est la caverne de l’infusoire ; cette coquille est l’atelier du foraminifère.

Chose presque incompréhensible, cette coquille, plus mince que le plus frêle verre mousseline, est toujours entière. Cette coquille est miraculeusement vierge. Jamais une cassure, jamais une fêlure, jamais une érosion ; ses arêtes sont tranchantes, ses pointes sont aiguës. Toute la mer pèse pacifiquement sur cette fragilité.

Ce gouffre d’eau qui, à sa surface, broie les steamers de fer battu, dans ses profondeurs ne crèverait pas une aile de mouche.

Quel est le mot de cette énigme ? Mouvement perpétuel à la surface ; immobilité absolue au fond.

La moindre ride du moindre courant briserait la coquille du foraminifère. Or cette coquille est intacte. Donc pas de courant.

La loi du fond de la mer est connue aujourd’hui. C’est la coquille du foraminifère qui l’a dite.

Un hasard a confirmé cette révélation. Un jour, à bord du Cyclops, le lieutenant Dayman, en retirant sa ligne de sondage, en ramena d’un seul coup deux cents brasses qui avaient reposé et s’étaient mises en tas sur le fond de l’océan. Ces deux cents brasses formaient un rouleau de cordes dont tous les cercles étaient égaux et réguliers. Que démontraient tous ces cercles parfaits, superposés les uns aux autres au fond de la mer ? Pas de courants.

Le foraminifère est-il seul dans ce désert, sous ce lourd suaire de l’océan ? Non. A côté de lui, au-dessous de lui, plus bas que lui, ô descente sans fin de l’échelle des êtres ! ô verticale vertigineuse du précipice Création ! il y a un être, un autre être plus incompréhensible encore, près duquel le foraminifère est un géant. C’est le polycistinée.

On observe le foraminifère, on ne peut que constater le polycistinée.

Et probablement, et à coup sûr, pourrait-on dire, comme le foraminifère est géant pour le polycistinée, il y a plus bas un autre être pour lequel le polycistinée est colosse, et ainsi de suite, ô terreur ! jusqu’à épuisement de l’infini.

Telle est la loi, et l’on y frissonne, et l’on s’y perd ; les mites des mites, les poux des poux, la gale de l’acarus, la vermine de la vermine, l’abîme de l’abîme.

Ajoutons ceci : les objets et les êtres ne nous échappent pas moins par leur grandeur que par leur petitesse. Il n’y a pas que le microscopique qui se dérobe à notre prunelle. Arrivée à de certaines proportions, l’énormité est invisible. L’acarus de l’éléphant ignore l’éléphant ; pour lui, cet animal est un monde. Qui nous dit, à nous, que le monde n’est pas un animal ?

Nul ne peut se pencher sur ces questions sans étourdissement.

Pour ce qui est du polycistinée, contentez-vous de ceci : tel coquillage, construit et habité par les polycistinées et grand comme une pièce de cinq francs, contient plus d’animaux vivants qu’il n’y a d’hommes sur toute la surface de la terre.

Myriades. Milliards de milliards.

Achevons de dire ce qu’est le fond de l’océan.

A partir de trois mille pieds de profondeur, il n’y a plus de gros animal. Tout est aux infiniment petits.

A ces distances de la surface, sous de si accablantes épaisseurs liquides, les squales ne pourraient vivre. La seule pression de l’eau les désorganiserait.

En haut la baleine, en bas le polycistinée. Quand il tombe mort en pleine mer, dans le trajet de la surface au fond, ce cétacé se dissout.

La baleine arrive au fond de la mer, infusoire. Prodigieuse mise en poussière !

Quant aux débris des naufrages, quant aux richesses disparues, quant aux hommes engloutis, quant aux armadas, quant aux Lapeyrouses, quant à tous les navires sombres depuis le commencement des temps, la sonde a cherché, qu’a-t-elle rapporté ? Rien. Où tout cela est-il ? Qu’est-ce que la mer fait des épaves ? Où met-elle ce qu’elle prend ? Le plus effrayant des sphinx est sous l’eau ; sa colère est en haut, dans les vagues ; son silence est au fond.

Rien des naufrages. Rien des poissons non plus. Jamais une arête. Jamais un squelette. Toujours et partout les infusoires.

Selon quelques observateurs, et ceci compliquerait le problème de ces disparitions énigmatiques, l’eau de la mer serait conservatrice. A cela deux raisons : l’eau marine est salée, et la salure est un embaumement ; l’eau marine est incompressible, incompressible au point que les plus énergiques appareils la réduisent à peine d’un soixantième ; or l’incompressibilité, qui maintient les molécules en place, est aussi un élément de conservation. Cette hypothèse, à laquelle se rallie un des plus sagaces sondeurs, le lieutenant Maury, serait corroborée par ces coquillages d’eau douce que Ehrenberg a trouvés au fond de la Méditerranée, et dont la chair était fraîche, et par ce vaisseau de guerre, le Royal-George, retiré de l’eau intact avec ses bois et ses cordages en quelque sorte neufs, après cinquante ans d’immersion dans la rade de Spithrad. Si la conjecture est fondée, si la mer conserve en effet ce qu’elle dévore, chaque fois que, du bord d’un navire en marche, on jette un homme mort à la mer avec un boulet aux pieds, l’homme tombe, s’enfonce, descend, se précipite, et tout à coup touche le fond et s’arrête, et, lesté par le boulet, à la même place à jamais, immobile comme les morts et debout comme les vivants, il reste, il persiste, il attend, momie éternelle et terrible, il est là avec le visage qu’il avait sur la terre, et les lueurs noyées sous les épaisseurs de l’eau éclairent vaguement cette forme sinistre.

Dans ce cas-là, la disparition des épaves, phénomène à peu près constaté, aurait toujours lieu après des siècles, non par désagrégation et pourriture, mais par l’enlisement dans les infusoires. Tout s’enfoncerait lentement et s’effacerait sous le niveau montant des féculences de la mer. Pas à pas, par une sorte de marée insensible et irrésistible, l’oaze, au fond de l’océan, engloutirait les ruines des navires comme le sable engloutit les carcasses des temples dans le désert.

Quoi qu’il en soit, les conjectures sont ouvertes. Il y a une énigme sous la mer, la disparition des épaves. Parviendra-t-on jamais à saisir cet inconnu qui se cache sous l’eau ? Le monde sous-marin sera-t-il découvert ? Le sondage aura-t-il son Christophe Colomb ?

Cette gigantesque nappe de vase visqueuse qu’on appelle oaze est toute formée de squelettes d’infusoires inconnus à l’œil humain. Seulement, dans l’Atlantique, il y à des nappes de cette vase d’un million de milles anglais carrés. Les animalcules abondent sur les côtes au point d’encombrer les passes et de fermer les ports. Une seule variété de polycistinées couvre le fond de la mer du golfe du Mexique à Oran.

Les courants sont chargés de les porter où il faut qu’ils aillent. Cette fonction se fait avec l’exactitude impassible de l’absolu. Au cap Horn, il y a une bifurcation mystérieuse. Deux de ces fleuves de la mer, venus parallèlement du pôle austral, se séparent là ; ils charrient chacun une famille différente de foraminifères. Ils longent, le premier la côte orientale, le second la côte occidentale de l’Amérique du Sud. L’un approvisionne l’Atlantique, l’autre le Pacifique.

Ainsi se fait la grande construction inconnue.

Voilà ce qui est sous le navire pendant que, les mâts penchés, les voiles haletantes, la barre oscillante, il erre et il flotte, porteur de la pensée humaine, couvert de nuit, battu des souffles, épiant les voies d’eau dans sa cale, attentif aux mouvements démesurés des groupes stellaires, perdu dans l’anarchie des vagues.

La mer travaille sous lui.

D’incommensurables polypiers (identiques aux terrains jurassiques) s’agrègent dans l’obscurité. Les cellules des madrépores groupées, superposées, enchevêtrées, étagées, amoncelées, s’escaladent les unes les autres, partent d’en bas, arrivent en haut. Des millions et des millions de flots passent, des millions et des millions d’années s’écoulent. La Babel de la mer monte silencieusement du fond du gouffre ; tout à coup la vague se ride, une cime monstrueuse l’affleure ; c’est un univers qui éclôt.

C’est la pléiade d’archipels du Pacifique qui émerge ; c’est la Polynésie qui apparaît ; c’est l’Australie qui fait son entrée, et qui dit aux continents : Me voilà.

Le foraminifère sécrète de la chaux ; le polycistinée fait du silice. Le fluide vital cosmique bâtit avec cette chaux des Pyrénées, et avec ce silice des Andes.

La dynamique de l’océan est terrifiante à force de simplicité. Elle se compose de ce va-et-vient perpétuel et inverse, sorte de double courant vertical à travers les flots : les sels qui descendent, les gouttes d’eau déminéralisées par les infusoires qui remontent.

Quant à la stagnation de cette masse, stagnation plus lugubre encore que son bouleversement, une fois les profondeurs atteintes, elle dépasse tout ce qu’on peut rêver. Froid hivernal. Nulle vibration. Calme absolu. Pas d’orages. L’eau pétrifiée, pour ainsi dire. Çà et là, les banquises, flottant très loin en haut, jettent des ombres énormes à ce fond formidable.

C’est là que, parmi les spicules d’épongés et quelques rares diatomacées, à la fois plantes et bêtes, rampe le ver de ce sépulcre, le foraminifère, ayant au-dessous de lui un autre ver, le polycistinée ; C’est là que, lugubrement éclairé par la quantité de lumière qui peut passer à travers une vitre épaisse de douze mille mètres, dans le silence, dans l’immuabilité, dans la solitude, l’atome travaille au monde.

Il ne faut pas que ce travailleur soit dérangé. Cet ouvrier a besoin d’isolement, de paix et de recueillement dans son atelier ; et c’est pourquoi quelqu’un (qui donc ?) a placé entre l’ouragan et l’infusoire l’assoupissement de l’océan, et a mis à la tempête une sourdine de trois lieues d’eau dormante.

A de certaines heures pourtant, cette immobilité de cadavre s’émeut. Il n’y a là qu’une seule tempête qui soit possible. L’aurore boréale ne rougit jamais le zénith sans faire tressaillir ce nadir que nous nommons le fond de la mer. Le câble électrique, couvert et caché par les alluvions microscopiques, dort sur l’oaze. Tout à coup l’aiguille magnétique devient comme folle et s’agite d’elle-même, l’électrographe frémit, l’homme s’étonne. Qu’est-ce que ceci ? .Quels sont ces signaux inconnus ? C’est un orage électrique qui éclate au pôle et qui passe au fond de l’océan. C’est un message. De qui ? Du mystère. A qui ? A l’abîme.

Cette terre porte cette mer. La sphère qu’elles font à elles deux tourne dans l’espace autour d’un point donné. Voulez-vous savoir avec quelle vitesse ? La vitesse d’une balle de carabine est de quatorze mille quatre cents lieues par jour, la terre, qui a trois mille lieues de diamètre, fait par jour six cent quarante mille lieues.

Maintenant quittons la terre, quittons la mer ; laissons là ce grain de sable et cette goutte d’eau. Regardons le reste.

 

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Le point donné autour duquel la terre tourne, c’est le soleil. Qu’est-ce que le soleil ?

On le voit sans pouvoir le regarder ; c’est là tout ce qu’on sait de lui. Cette irradiation prodigieuse a été la contemplation et la stupéfaction de tous les grands astronomes, depuis Hipparque jusqu’à Arago. Son diamètre apparent a été mesuré par Ptolémée, Tycho, Kepler, Riccioli, Cassini, La Hire. Lucrèce dit : Il est le centre. Centrum rerum. Sénèque dit : Il est près de la terre. Sol proximus. Centre ? Oui et non. Proche ? Oui et non. A un homme qui ferait cent lieues par jour et ne se reposerait jamais, il faudrait mille ans pour aller dans le soleil ; à un boulet de canon qui parcourt six cents lieues à l’heure, il faudrait six ans et dix mois ; la. lumière fait ce trajet en cinq minutes. Cette lumière est aussi la chaleur. La lumière offre à notre étude une double intensité : l’intensité optique, l’intensité chimique. Quelle est la chaleur du soleil ? On l’ignore, mais voici un chiffre : la comète de 1680 qui, à son périhélie, arriva à deux cent dix mille lieues du soleil, fut, au calcul de Newton, chauffée en ce moment-là à une température deux mille fois plus haute que la chaleur du fer rouge. Cette comète, replongée depuis cent quatre-vingts ans dans les ténèbres, mettra cinquante mille années à se refroidir. Le soleil est treize cent soixante mille fois plus gros que la terre. Rendons ceci sensible par des images : mettez une pièce de vingt sous d’un côté, et de l’autre un million trois cent soixante mille francs, voilà le rapport de la terre au soleil. Mettez d’un côté un pois, et de l’autre un de ces boulets de marbre de Mahomet II qui avaient trois pieds de diamètre, voilà le rapport de la terre au soleil. Si certaines taches du soleil sont des bouches de volcan — Huyghens en doute, mais Scheiner l’affirme, — si ces taches, qu’on nomme facules, sont des Vésuves béants, neuf Terres comme la notre traversées du même axe comme neuf perles de la même épingle pourraient entrer de front dans un de ces cratères. Un habitant du soleil qui serait à la masse du soleil dans la proportion de l’homme à la masse de la terre aurait six cents lieues de haut, c’est-à-dire que, couché, sa tête serait à Paris et ses pieds à Constantinople. Ce géant qui suffirait à faire basculer notre globe, que serait-il sur le soleil ? Le nain que nous sommes sur la terre.

La souveraineté du soleil a été patente pour les premier hommes. C’est bien de l’aube en effet qu’on pouvait dire : patuit dea. Le soleil était l’éclipsé du reste ; on le croyait seul, on le sacrait roi. Sol despotes cceli. Ainsi parle l’obélisque grec transcrit par Ammien Marcellin. Domino soli, dit l’inscription latine citée par Gruter. Beel-Samen (Seigneur du ciel), dit l’inscription arabe. L’homme, ne comprenant pas le soleil, l’a adoré. Les sept plus grands temples de la terre étaient au soleil. Sol deus magnus, dit encore l’obélisque grec construit peut-être par quelque chercheur d’aventure et de sagesse revenu de Chaldée. Le soleil, étude difficile, était une philosophie facile : faire de la lumière une religion, quoi de plus simple ; et le sabéisme est sorti tout naturellement de l’homme enivré et charmé de la visibilité de Dieu.

Mais de la constitution du soleil, de sa substance, de sa structure, de sa dynamique, de sa chimie, de sa loi interne, de sa loi externe, que sait-on ? Rien. L’astronomie est à tâtons dans le soleil. Cette splendeur est ténèbres.

Que ce soit l’observatoire de Storlus, en Russie, ou la station du cap Bon, en Afrique, qui l’étudié, la cécité est la même. Les questions se pressent, sans solution. Certaines parties du soleil semblent faire fonction de lune et envoyer de la lumière réfléchie. Pourquoi la lumière de la couronne est-elle polarisée et pourquoi la lumière des protubérances ne Pest-elle pas ? Pourquoi cette fleur, l’Hibiscus Africanus, ferme-t-elle sa corolle au moment d’une éclipse ? En lui-même, de quelle nature est ce foyer ? Globe obscur avec une photosphère, selon Arago ; globe incandescent avec une atmosphère d’incendie, selon Laplace. Les religions ne sont pas moins que la science perdues dans le soleil. Enfer pour celles qui le croient feu ; Paradis pour celles qui le croient lumière.

Chose étrange, on peut dire que nous ne voyons pas le soleil. Il nous accable de clarté ; il nous bande les yeux avec des rayons. Le soleil est là, baissez la tête. Nous subissons ce prodigieux bienfait ; l’aigle seul le regarde. Pour que nous voyions un peu le soleil, il faut qu’il se cache. Il s’éclipse, on l’observe. Alors l’extraordinaire apparaît ; on aperçoit des flamboiements de toutes les formes les plus imprévues, cyclindriques, pyramidaux, paraboliques ; on entrevoit des tourbillons de lueurs, des incendies de diamants, des grêles de braises, des averses de soufres, des cascades d’aurores, des niagaras de rubis dans des fournaises d’escarboucles ; le soleil est de l’infini en combustion ; toutes les larves de la flamme surnaturelle s’ébauchent confusément, des choses terribles resplendissent, les macules, les facules, les Protubérances Roses, la Proéminance Crochue, les Aigrettes qui ont la hauteur d’un diamètre de lune, les Faisceaux coniques Noirs, les Nuages Ignés, les Coruscations de Liouville, les Endentures de Paris, le Trou d’Ulloa,... la science perd pied et sombre dans les visions !

Qu’est-ce que le soleil ?

C’est l’éblouissement.

 

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A présent, qu’est-ce que la nuit ?

C’est l’éblouissement.

Un soir d’été, Herschell songeait dans son gigantesque télescope à réflecteur qui était assez grand pour qu’un homme pût marcher dedans. L’astronome, l’œil sur le champ noir du télescope, guettait l’obscurité étoilée. Tout à coup, le bord du ténébreux champ microscopique blanchit ; c’est l’aube ; une rougeur remplace la blancheur, c’est l’aurore ; l’extrémité de la puissante lunette s’illumine, tous les phénomènes riants du matin s’y succèdent avec on ne sait quoi de fauve et de farouche, comme si cette aurore-là n’était pas faite pour être vue par des yeux humains ; une gerbe de rayons commence à poindre dans le champ du télescope, et s’élargit, et monte, et grandit, et une flamme s’y mêle, et voilà une éruption de lumière et, brusquement, un globe splendide, majestueux, incandescent, fulgurant, énorme, apparaît, Herschell, à ce coup de clarté, ferme les yeux. — Quoi ! déjà le soleil ! dit-il. Mais quelle heure est-il donc ?

Il regarde à sa montre. Il est minuit. Ce soleil, ce monstrueux astre qui venait d’entrer dans son télescope et de s’y lever, c’était Sirius.

Sirius est la plus proche des étoiles fixes. La lumière qui fait en cinq minutes le trajet qu’un coureur à cent lieues par jour ferait en mille ans, la lumière met trois ans et quatre mois à nous venir de Sirius. Sirius est notre soleil voisin.

Ce soleil est environ trois fois gros comme le nôtre.

 

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Toutes les étoiles fixes sont des soleils.

Il en est dont la lumière, à raison de soixante-dix mille lieues par seconde, ne nous parvient qu’au bout de mille ans. Tel rayon d’étoile, parti le jour de la mort de Charlemagne, vient à peine de nous arriver. Cette étoile que vous voyez là-bas, si étincelante, est peut-être éteinte et a peut-être disparu depuis neuf cents ans. Il en est dont la lumière ne nous parvient qu’après dix mille, vingt mille, trente mille années. Il y a, dans les profondeurs, des étoiles dont la lumière, partie avant le commencement de notre monde, ne nous arrivera jamais. La Voie Lactée est une épaisseur d’astres ; des mares d’étoiles stagnantes çà et là, c’est la Voie Lactée. Si l’on pouvait observer ces astres qui nous apparaissent comme écrasés ensemble et noyés dans leur nombre même, on trouverait entre l’un d’eux et l’autre les mêmes distances inouïes qu’entre notre soleil et Sirius. Et chacun de ces astres, nous le répétons, est un soleil, et notre soleil n’est qu’une très petite étoile, et chacun de ces soleils a autour de lui son système planétaire où l’atome d’une terre comme la nôtre ne vaut pas même qu’on en parle. Eh bien, cette Voie Lactée, enfoncée, engloutie et perdue à de si monstrueuses distances, c’est nous-mêmes. La Voie Lactée est la circonférence d’Une sorte de lentille sidérale, d’une agrégation circulaire de mondes, d’un disque stellaire tout composé d’astres et dont est notre soleil ; et c’est ce disque, auquel adhèrent (par quelle loi ? par quelle force ? par quelle volonté ?) toutes les constellations, amalgamées en lui, pour ainsi dire, c’est ce disque prodigieux qui constitue spécialement notre univers à nous. Toutes les étoiles fixes que nous voyons et que nous découvrons sont de notre cosmos et tiennent à nous, et font partie de notre polypier. Ces espèces de maculatures blanchâtres qu’on aperçoit la nuit çà et là dans l’espace, que l’auteur de ce livre a appelées quelque part « nuages d’étoiles » et que l’astronomie nomme nébuleuses, ce sont d’autres disques stellaires comme le nôtre, d’autres systèmes de soleils, d’autres voies lactées, d’autres univers. Ces univers, situés à des profondeurs incalculées et qu’aucun chiffre ne pourrait désigner, font à peine un blêmissement dans notre ciel. Ils sont là. Nous ne savons rien de plus. Ce sont les spectres du réel.

Et derrière ceux-là il y en a d’autres, et derrière les autres il y en a d’autres. Et sans fin, sans fin, sans fin.

Il y a plus d’étoiles dans le ciel que d’infusoires dans la mer. Dans le ciel le polycistinée s’appelle soleil.

Ce que c’est qu’un soleil, nous venons de le dire. Ou plutôt nous avons tâché de le balbutier.

Et, la vie étant la loi évidente, il est impossible que tout cela ne soit pas habité.

Et la nuit est toute pleine de ces fanaux de l’infini. Et quelles sont les formes de la vie, de la vie dans les mondes, de la vie dans l’espace ? Quelles phalènes vont se brûler à ces phares ? Vous figurez-vous les prodigieux monstres que cela doit être ?

La première chose que l’homme a sous les pieds, c’est l’impénétrable, la terre ; la première chose qu’il a sous les yeux, c’est l’incommensurable, le ciel.

 

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Une fois l’éblouissement de cette quantité de soleils passé, le cœur se serre, l’esprit tressaille, une idée vertigineuse et funèbre lui apparaît. Cette idée, qui, sans qu’on devine pourquoi, a échappé aux astronomes, l’auteur de ce livre l’a déjà exprimée ailleurs, et la voici :

L’état normal du ciel, c’est la nuit.

Supposez un espace dans lequel il y a des chandelles, et supposez ces chandelles placées à au moins deux cents lieues l’une de l’autre ; c’est là notre univers. La pensée peut concevoir d’autres cieux qui existent probablement et dont la lumière inonde toutes les zones, mais le ciel que nous voyons est ainsi fait, et nous ne pouvons parler que de celui-là. Deux cents lieues entre deux chandelles représentent à peine la distance céleste qui sépare notre soleil de Sirius ; et, hormis quelques systèmes de soleils concentriques, tels qu’Aldebaran et Arcturus, toutes les étoiles ont entre elles et leurs voisines de ces espaces-là. Dans ces espaces, qu’y a-t-il ? La nuit.

La nuit opaque, stagnante, informe, éternelle.

Imaginez, si vous le pouvez, ces inexprimables ténèbres. Ceux qui, comme nous, humanité terrestre, sont placés près d’une chandelle, — trente-cinq millions de lieues sont de la proximité quand il s’agit d’un soleil, —ceux-là ont un peu de jour. Tout le reste est dans la nuit. Et la nuit, c’est l’hiver.

Quel hiver ?

Dans les dimensions de l’infini, les froids correspondent aux chaleurs. La chauffe de la comète de 1680 égalait deux mille fois la température du fer rouge ; à moitié chemin, entre notre soleil et Sirius, le froid surpasse un million de fois la température du mercure congelé, c’est-à-dire descend à quarante millions de degrés au-dessous de zéro.

Avez-vous quelquefois regardé Vénus ? Eh bien, doublez la grosseur de Vénus, vous aurez le soleil vu de Saturne. Telle est la décroissance de la lumière ; le halo de clarté qui entoure le soleil atteint à peine Saturne. Saturne, même avec ses huit lunes, même avec son colossal double anneau pour réflecteur, n’a pour plein midi qu’un crépuscule. Et Saturne n’est pas la plus profonde planète de notre système ; il a derrière lui Uranus, qui a derrière lui Oceanus, qui a derrière lui l’ombre. Au delà d’Oceanus, qui est à douze cents millions de lieues du soleil, commencent les évolutions des mondes noirs.

Les espaces intrastellaires sont-ils déserts ? Sont-ils habités ? La conjecture est ouverte. S’ils sont habités, ceci dépasse l’épouvante. Que peut-il y avoir là ?

Solitude, engourdissement, stupeur ; en haut, un énorme linceul étoile. Notre hiver polaire, où l’on casse l’eau-de-vie à coups de hache, et où l’haleine sort des bouches en flocons de neige, est une température torride à côté de cette glace, un Sénégal près de cette Sibérie. Ce froid-ci n’est plus mesurable ; c’est le froid abstrait. A un tel abaissement de température, aucune atmosphère n’est possible ; par conséquent pas de bruit, toute espèce de son s’éteignant dans le vide. Jamais un cri, jamais un souffle, jamais une aube ; l’existence de ce que nous appelons un soleil ne peut même être soupçonnée. Supposez que l’éternité est une fosse, c’en est le dedans. Une étendue fuligineuse avec quelques étincelles immobiles, voilà le plafond de cette fosse. Ce plafond immuablement noir, nous les terrestres, nous le voyons bleu pendant quelques heures, et c’est ce que nous appelons le Ciel.

Quel à vau-l’eau formidable qu’une telle obscurité ! Les univers qui y sont noyés y gravitent comme à l’aventure sans savoir autour de quoi. Ceux qui sont les plus proches de ce qu’on pourrait appeler la frontière solaire aperçoivent encore au fond des espaces un peu de pâleur ; ils reconnaissent confusément Saturne qui a un crépuscule, Uranus qui a une blancheur, Oceanus qui a un blêmissement, et ils les envient, et ils disent : Quels paradis ! Et ces univers désespérés sont paradis eux-mêmes pour d’autres qui sont derrière eux. L’épaississement ténébreux va croissant. Des univers, Léviathans de la noirceur incommensurable, apparaissent et disparaissent comme des simulacres ; de la fumée pétrifiée en forme de sphères tourne et rôde, des planètes aveugles tracent des orbites à tâtons. A quoi bon ces roues dans l’ombre ? La cécité centrale est inouïe. On n’y distingue plus même le glissement vague des globes ébauchant leur rondeur, et les lividités spectrales des univers enfouis dans l’inconnu. De temps en temps, dans ce sépulcre, une comète passe, torche terrible. Les êtres qui sont là profitent de cette lueur pour se regarder et voient des aspects effrayants.

A cette profondeur où il est impossible que la méditation cosmique ne descende pas, en présence de cet incontestable fait : — l’état normal du ciel, c’est la nuit ; — quelque résistance que fasse la philosophie, l’hypothèse du monde puni se dresse devant le penseur. Il songe à toutes les inexplicables formes du mal visibles dans la vie, et il voit se lever devant lui, comme arrière-plan, cette réalité terrifiante, le monde ténébreux. Ceci est la souffrance ; et, chose lugubre, la souffrance ayant la dimension de l’univers. Or, la souffrance pour la souffrance n’est pas. Rien n’existe sans cause ; la souffrance est donc invinciblement ou un châtiment ou une épreuve, et, dans tous les cas, un rachat.

Mais quoi ! cet immense monde que nous voyons et dont nous sommes, serait donc l’enfer ? Ce monde-ci, oui. Mais nous ne voyons qu’un coin de l’infini ; nous ne connaissons point tous les compartiments de l’Être ; il y a d’autres mondes. Mais alors les religions ont donc raison contre les philosophies, ce monde qui est sous nos yeux, ayant le caractère de l’éternité, l’enfer est donc éternel ? Distinguons. Éternel en soi, momentané en nous. Il est ; on le traverse ; on n’y souffre qu’un temps ; on y entre et l’on en sort. Éternité, mais passage. Quant à lui, il est immanent et persiste, c’est en ce sens seulement qu’il est éternel. La permanence de mon cachot ne prouve pas la permanence de ma peine. Les théogonies ont confondu la durée de la prison avec la durée de l’emprisonnement.

Enfer éternel, oui ; damnation éternelle, non.

Ici s’ouvrirait toute la série la plus ardue des questions religieuses et philosophiques ; mais ce n’est pas le lieu d’y pénétrer.

Sortons de ces austères hypothèses.

 

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Chaque astre, dans sa révolution, trace un cercle de l’abîme, et chaque cercle de l’abîme est une courbe d’intersection de l’infini sur laquelle, par la rencontre de toutes les conditions spéciales, propres à ce point donné, se développe un des modes de la vie universelle, nécessaire ici, impossible ailleurs ; normal ici, monstrueux ailleurs. Un homme apparaissant à un habitant de Saturne le ferait probablement évanouir d’épouvante, et réciproquement.

Les modes d’existence, même les plus voisins "de nous, nous ne pouvons les concevoir. Qu’est-ce que la vie sélénocentrique, c’est-à-dire la vie sans atmosphère ? Qu’est-ce que la vie héliocentrique, c’est-à-dire la vie dans une fournaise ? Ces questions confondent notre entendement. L’être de la lune et l’être du soleil sont des énigmes pour nous.

 

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A cet ensemble qui vient d’être ébauché, ajoutez des astres étranges, des lumières désordonnées, des comètes, des apparitions. Des masques de l’abîme surgissent du fond de l’ombre, et se mêlent brusquement aux mondes, et leur font des surprises. Diri arsêre cometae ’, s’écrie Virgile. La comète de Calixte II occupait les deux tiers du ciel. Qu’est-ce que cette comète de Louis XIV (1652), au dire d’Hévélius, aussi grosse que la lune, et que cette comète de Néron, au dire de Sénèque, aussi grosse que le soleil ? Qu’est-ce que cette étrange comète de 1680 ? Elle marque la révocation de l’édit de Nantes, et, en remontant de cinq cent soixante-quinze ans en cinq cent soixante-quinze ans, on la retrouve vers l’an mille de l’Apocalypse, puis en 531, sous le consulat de Lampadius et d’Orestes ; elle semble guider Totila ; puis en 44 avant Jésus-Christ, elle éclaire les ides vengeresses de mars et elle tient la torche à ceux qui tuent César, et, en continuant ainsi, on arrive à l’époque même du grand sinistre dé la terre. Elle assiste au déluge. Depuis l’origine des siècles, la terre regarde les comètes avec anxiété. La trace de leur passage est parmi les plus anciens souvenirs des hommes. Il n’y a pas seulement la comète de Charles-Quint, la comète de Louis XI, la comète de Louis le Débonnaire, la comète de Justinien, la comète de Gordien III, la comète de César, il y a la comète de Mathusalem. Abraham a vu une comète ; les livres rabbiniques en font foi. La Chine parle encore avec inquiétude de la comète observée par l’astronome Ma-Tuan-Lin, quatre cent soixante-quatre ans avant Jésus-Christ. Les comètes jadis ont épouvanté l’astrologie, elles déconcertent maintenant l’astronomie. Purbah et Regio Montanus ont essayé les premiers calculs ; mais une sorte d’effroi religieux y est mêlé. Jacques Bernoulli, tout en calculant les éléments de la comète de 1680, disait : « Le corps de la comète n’est pas un signe visible de la colère céleste, mais la queue pourrait bien en être un. »

Quelques-unes des lois cométaires ont été devinées par Dœrfel et confirmées par Newton. A l’exception du cercle, qui semble n’appartenir qu’aux planètes, toutes les sections coniques, ellipse, hyperbole et parabole sont décrites par les orbites des comètes. Jamais d’orbite serpentant, quoiqu’on ait longtemps cru le contraire. Cela dit, on ne sait plus rien. Les calculs sont terrifiants. La différence d’un dix-millième d’excentricité suffit pour retarder d’un siècle l’apparition d’une comète.

D’où viennent ces astres ? Où retournent-ils ? Ils accourent, effarent le ciel, et prennent la fuite. Le trou qu’ils font dans l’azur se bouche, et tout est dit. Quelle occlusion ! L’ardente curiosité de l’esprit se précipite. On n’entre pas, dit la Nuit. La pensée voudrait en vain poursuivre ces visions échevelées, ces sidérales faces de fantômes, ces effrayantes flammes évadées. L’épaississement obscur redouble derrière les phénomènes aussitôt disparus qu’apparus. O fermeture des portes sombres à peine entrouvertes !

La stupeur de la science devant les comètes atteint à la poésie. Quelle est la fonction de ces astres erratiques ? Sont-ils chargés de relier les univers entre eux ? Et est-ce comme des anneaux allongés rattachant les uns aux autres les anneaux circulaires, que leurs courbes prodigieuses entrent dans les nôtres ? Dans ce cas, l’orbite d’une comète (il faut bien se résigner à ces images énormes) agirait sur les systèmes solaires comme la courroie de l’arbre de transmission d’une machine à vapeur.

L’immanent, le sans fond et le sans borne, tous les points de l’infini dilatés eux-mêmes en autant d’infinis, l’enfoncement possible de la pensée dans tous les sens au delà de tout, le lieu et la chose s’enchaînant et se renouvelant à jamais dans le visible et dans l’invisible, l’éther sans fin, l’espace du prodige. Et dans cette immensité, figurez-vous ce réseau : des orbites de soleils reliées par des ellipses de comètes ; les comètes jetées comme des amarres d’une nébuleuse à l’autre. Ajoutez les vitesses et les flamboiements, des astres faisant des courses de tonnerres. Abîmes, abîmes, abîmes. C’est là le monde.

 

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Et maintenant, que voulez-vous que je fasse ? Cette énormité est là. Ce précipice de prodiges est là. Et ignorant, j’y tombe, et savant, je m’y écroule. Oui, savant, j’entrevois l’incompréhensible ; ignorant, je le sens, ce qui est plus formidable encore. Il ne faut pas s’imaginer que l’infini puisse peser sur le cerveau de l’homme sans s’y imprimer. Entre le croyant et l’athée, il n’y a pas d’autre différence que celle de l’impression en relief à l’impression en creux. L’athée croit plus qu’il ne pense. Nier est, au fond, une forme irritée de l’affirmation. La brèche prouve le mur. Dans tous les cas, nier n’est pas détruire. Les brèches que l’athéisme fait à l’infini ressemblent aux blessures qu’une bombe ferait à la mer. Tout se referme et continue. L’immanent persiste. Et c’est de l’immanent, toujours présent, toujours tangible, toujours inexplicable, toujours inconcevable, toujours incontestable, que sort l’agenouillement humain. Un frémissement vertigineux est mêlé à l’univers. De telles choses que celles que nous venons de dire ne peuvent pas exister sans dégager une sorte d’horreur sacrée, visible à l’esprit humain, et qui est comme l’ombre de la réalité redoutable. L’homme devant l’immanent sent sa petitesse, et sa brièveté, et sa nuit, et le tremblement misérable de son rayon visuel. Qu’y a-t-il donc là derrière ?

Rien, dites-vous.

Rien ?

Quoi ! moi ver de terre, j’ai une intelligence, et cette immensité n’en a pas ! Oh ! pardonne-leur, Gouffre !

Mais, qui que vous soyez, regardez donc au-dessus de vous, regardez au-dessous de vous, regardez cette chose, ce fait, cet escarpement, ce vertige, cette obsession, cette urgence, l’infini ! Plus de mesure possible ; le même fourmillement et la même genèse partout, dans la sphère céleste et dans la bulle d’eau ; les trois milles espèces d’éphémères, pour un seul rosier, constatées par Bonnet de Genève, l’anneau de Saturne qui a soixante-sept mille cinq cents lieues de diamètre, les dix sept mille facettes de l’œil de la mouche, les trois astres versicolores d’Aldebaran qui tournent concentriquement à raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis qui viennent sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes, cette échelle sidérale, inutilement appliqué aux astres fixes, le diamètre de notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant à créer un écart qui puisse troubler la parallèle des étoiles et servir de base à leur triangulation, le bolide et la comète, le volvoce et le vibrion, Vénus, le soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable bruit pareil au frôlement de la soie qui, au pôle, accompagne les aurores boréales, les nébuleuses, ces nuées de l’abîme, les moisissures, ces forêts de l’atome, les ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les hydres nageant dans les globules du sang, l’infiniment grand de Campanella, l’infiniment petit de Swammerdam, l’éternelle vie à jamais visible en haut et en bas... — ôtez-moi de là-dessous, si vous ne voulez pas que je prie !

 

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L’être est un miracle innombrable. Multiplication vertigineuse ; unité impassible. Quel tourbillon que la génération ! Quel inextricable croisement de forces et de sèves ! Mesure qui pourra ce prodigieux diamètre de la vie qui a, à l’une de ses extrémités, le baiser d’Adam et d’Eve, et, à l’autre, la gemmiparité ! Pas un physiologiste, pas un psychologiste n’a osé étudier, sous son double aspect d’enchaînement et d’intervalle, le phénomène tout entier, depuis le mystérieux et sacré embrassement d’où sortira Shakespeare ou Michel-Ange jusqu’à la génération alternante de l’helminthe. Les problèmes de la germination se ramifient les uns dans les autres jusqu’à produire l’ombre absolue. Tout est mêlé à la vitalité, même la pourriture ; tout a ses vivants, même le sépulcre ; l’ossuaire fourmille ; la cendre pullule. L’entozoaire dans les muscles, l’annélide dans les intestins, le cisticerque sur la souris, la trichine sur le porc, le ccenure sur le mouton, le tœnia sur l’homme, le gui sur le chêne, quelle question que le parasitisme ! Est-ce de la mort ? est-ce de la vie ?

Des commencements de fonctions se mêlent à des achèvements de destinées ; tout crépuscule est double, aurore et soir. Cette formidable chrysalide qu’on appelle l’univers tressaille éternellement de sentir à la fois agoniser la chenille et s’éveiller le papillon.

Rien ne s’achève à pic ; tout ce qui finit une chose en ébauche une autre ; toute mort naît.

Rien ne s’amalgame, tout s’équilibre ; rien ne stagne, tout gravite ; l’interstice est la loi de l’être ; plus ou moins de densité, voilà toute la différence de la pierre au nuage ; le granit est un brouillard ; la hache qui coupe une tête est une vapeur ; entre deux atomes, comme entre deux univers, il y, a l’espace ; et l’intervalle est aussi infranchissable de la molécule à la molécule dans l’infini d’en bas que du soleil au soleil dans l’infini d’en haut.

Expliquer n’est pas plus possible que nier.

Vous entendez le vent. Qui est-ce qui le souffle ? Vous voyez l’aurore. Qui l’a allumée ? Vous respirez un liseron. Qui l’a parfumé ? Vous avez un enfant. Qui vous l’a donné ? Isolez-vous donc, si vous le pouvez. Est-ce que l’idée n’est pas de toutes parts pénétrée par l’infini ? Est-ce que l’auréole du cerveau n’est pas mêlée à la chevelure de l’étoile ? Et tout se dissipe ! Et rien ne se perd ! Où tout cela tombe-t-il ? Où va ce qui s’en va ? Un météore passe ; il a disparu. Où est-il ? Oh ! le ciel est un évanouissement d’astres ; le cimetière est une constellation de tombeaux. Cela médite, cela songe, cela est. Comment sonder tous ces sombres mondes éternels ?

Que voulez-vous que je réponde à l’affirmation mystérieuse qui sort de ces éblouissements ? que voulez-vous que je devienne, moi l’homme, cela étant sur moi ?

La nuit est immense. Est-ce nous qui avons fait le monde ? Non. Pourquoi est-il ainsi ? Nous l’ignorons. Il y a des lumières dans cette nuit. Qu’est-ce que ces lumières font là ? Elles disent l’indicible. Elles illuminent l’invisible. Elles éclairent, car elles ressemblent à des flambeaux, elles regardent, car elles ressemblent à des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C’est de la lueur éparse dans l’inconnu. Nous appelons cela les astres. L’ensemble de ces choses est inouï de chimère et écrasant de réalité. Un fou ne le rêverait pas, un génie ne l’imaginerait pas. Tout cela est une unité. C’est l’unité. Et je sens que j’en suis. Comment puis-je me tirer de là ? que puis-je répondre à ces énormes levers de constellations ? Toute lumière a une bouche, et parle ; et ce qu’elle dit, je le vois. Et le ciel est plein de lumières. Les forces s’accouplent et se fécondent ; tout est à la fois levier et point d’appui, les désagrégations sont des germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se baisent, ce qui a l’air d’un rêve est de la géométrie, les prodiges convergent, la loi sesquialtère qui régit les planètes et leurs satellites se retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte avec l’infusoire et l’un fait la preuve de l’autre ; c’était hier, ce sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi ?

Et vous voulez que sous la pression de tous ces gouffres concentriques au fond desquels je suis, bah ! je me recroqueville et me pelotonne dans mon moi ! dans quel moi ? dans mon moi matériel ! dans le moi de ma chair, dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi de mes appétits suivis de fétidités, dans le moi de ma fange ! Vous voulez que je dise à tout cela qui est : Je n’en suis pas ! Vous voulez que je refuse mon adhésion à l’indivisible ! Vous voulez que je refuse ma chute à la gravitation ! Vous voulez que je ne regarde pas, que je n’interroge pas, que je ne songe pas, que je né conjecture pas !


Vous voulez que de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre pétrification ! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne remue point ! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du zénith et du nadir, du télescope et du microscope, de la constellation et de l’acarus, l’infini fait irruption en moi ! Vous voulez que je me contente de ces deux certitudes : je suis né et je mourrai ! certitudes qui sont elles-mêmes deux gouffres.

Non, cela ne se peut. Il n’y a pas que l’épiploon graisseux au monde. Le pancréas n’est pas l’unique affaire. La manière dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas être le point d’arrivée de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre chose. La manifestation universelle et sidérale est là.

De là l’effarement. De là les mains tendues vers l’énigme. De là l’œil hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s’empêcher d’adresser des questions à l’obscurité et d’en attendre des réponses. Quelle est la destinée ? Dans quelles proportions l’homme fait-il partie du monde ? Tout phénomène n’est-il pas fatalement consécutif ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’y a-t-il avant ? qu’y a-t-il après ? Qu’est-ce que le monde ? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise au fond de l’absolu l’identité inouïe de la Nécessité et de la Volonté. Toutes ces questions se résolvent en prosternement. Les plus forts esprits chancellent sous la pression des hypothèses, et c’est ainsi que les têtes se courbent devant l’Immanent. La vague présence du possible crée les religions.

 

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Simples, tâchez de penser. Penseurs, tâchez de prier.

Qui donc échappe à l’immensité ? La science exacte ? elle frissonne devant l’infini. A chaque instant, l’algèbre éperdue est forcée de renverser son 8 et de crier : Silence ! le voilà.

La géométrie est à perte de vue.

Les mathématiques ne sont pas une moindre immensité que la mer. Les logarithmes sont aussi insondables que les vagues. L’extraction des racines des nombres a toujours du vide au-dessous d’elle. Le nombre et le logos ont une affinité qui faisait rêver Pythagore. N’a-t-il pas existé, cet étrange et peut-être grand penseur Hoëné Wronski, lequel croyait, à force de sondages dans le Nombre, avoir trouvé le point de jonction du polynôme algébrique et de la destinée humaine, et avait fini par oser écrire en X et en Y la formule des passions et des événements ? Quel est l’algébriste qui pourra jeter l’ancre dans le calcul infinitésimal ? Les sections coniques s’enfoncent dans l’azur tout aussi profondément que la voie lactée. L’asymptote et l’hyperbole sont des apparitions de l’incompréhensible sous une forme géométrique.

Avez-vous réfléchi à la profondeur où est situé le point géométrique ? Près du point géométrique, un atome de cendre est un monde, le grain de poussière est plus près du soleil que le point géométrique n’est près du grain de poussière. Mais, dira-t-on, l’infini dans l’abstraction ne prouve rien, il ne serait autre chose que le miroir de l’infini dans les faits ; c’est une répercussion, rien de plus. Eh bien non, ce n’est pas une répercussion, c’est une intersection, c’est plus encore, c’est une identité. La matière arrive à la molécule comme l’idée arrive au point ; et le point abstrait et la molécule matérielle, étant l’un, et l’autre indivisibles, sont nécessairement identiques au fond de l’infini, c’est-à-dire abstraits tous les deux, et réels tous les deux. L’abîme matériel arrive à se confondre avec l’abîme spirituel ; et, là où la biduité semblait évidente, l’unité surgit, d’autant plus souveraine qu’elle est plus inattendue. Cette rencontre absolue, nécessaire, incontestable, de l’idée et de la matière à l’extrémité de la réalité est peut-être la plus grande profondeur que l’esprit puisse contempler. Par cette ouverture-là on voit distinctement Dieu.

 

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La vision des Choses, plus morale encore que matérielle, est révélatrice de l’Être. Aucun philosophe, même le plus sceptique, n’est sûr de la force de résistance de sa philosophie, tant qu’il ne l’a pas emportée dans la solitude et soumise à la pression de l’univers. Pas un grand sage, on peut l’affirmer, n’est sorti athée de la contemplation, immense persuasion étoilée. Car, nous le répétons, n’est pas athée qui croit l’être. Nous connaissons de hautes et profondes intelligences qui, de bonne foi, nient Dieu, sans se douter qu’en elles Dieu nous apparaît. Dans tous les cas, les grands athées sont rares ; il est peu de grands esprits imperméables à l’infini. Devant l’harmonie universelle, les plus farouches penseurs ont fléchi. En laissant de côté les Patriarches, les Druides, les mages, les Pères, tous les ascètes, et pour ne citer (pêle-mêle et dans l’ordre où notre mémoire nous les donne) que des esprits d’une nature hautaine, Aristoxène, Épicure, Aristote, Démocrite, Eschyle, Heraclite, Leucippe, Dicéarque, Thaïes le milésien, Anaxagore, Hippocrate, Xénophane, Hérodote, Critius, Empédocle, Velléius l’épicurien, Sextus Empiricus, Cicéron, Sénèque, ont prié ; Averroè’s, Némésius, Avicenne, Boëce, Calderin, Pomponace, Cardan, Galien, Taurell, Cremonin, Viviani, Hobbes, ont prié. Tout en protestant contre les religions, Anaximène, Hippon, Çritolaiis, Asclépiade le médecin, Marc-Antonin, Proclus de Lycie, Épithorme, Phérécyde le syrien, Parménide, ont proposé ou ébauché des formules de prière en commun. « Initiez-vous, dit Andocide, contemplez les rites sacrés ! » — Pindare appelle les esprits au naturalisme et par le naturalisme à la religion : — « Heureux, dit-il, celui qui descend dans la terre profonde ! il sait la fin de la vie ; il en sait l’origine sacrée.  »

Tout en me promenant je faisais ma prière.

C’est Rousseau qui à la prose des Confessions a mêlé ce vers involontaire.

Toutes les ardentes curiosités de la métaphysique, les doutes des travailleurs spirituels, les tentatives des pionniers du mystère, les aspirations des philosophes, leurs indiscrétions devant le silence de la nature, leur confrontation de l’Inconnu avec la création, confrontation qui va quelquefois jusqu’à l’insulte, leurs recherches, leurs audaces, aboutissent à ceci : le doigt posé sur la bouche et l’œil fixe épiant la nuit.

 

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La religion n’est autre chose que l’ombre portée de l’univers sur l’intelligence humaine.

La forme de cette ombre varie selon les angles divers de la civilisation de l’homme, elle varie selon le plus ou moins de rectitude des esprits qui la reçoivent, mais, quelle que soit son apparence, cette ombre est toujours identique à elle-même. Elle vient du Tout. C’est cette identité qui fait le fond commun des religions.

A cette ombre, — car la loi morale ne dément jamais la loi physique, qui n’est que son symbole, — à cette ombre se mêlent des crépuscules et des pénombres. Ce sont les idolâtries et les superstitions.

La grandeur visible ou latente du fait presse l’esprit humain et en fait sortir des chimères plus ou moins empreintes de vérité. Ces chimères sont les théogonies. Si l’on veut se rendre compte des déviations que subissent les réalités naturelles en traversant l’imagination ignorante de l’homme, si l’on veut apprécier les aberrations que cette réfraction peut produire, un ou deux exemples suffisent :

La première merveille qui a stupéfié les hommes, c’est la terre. Ils l’ont appelée la Grande Déesse, la Déesse-au-large-sein (Eυρὐστερ νον), Titéria, Ops, Tellus, Géo, Vesta, Cybèle, Cérès, Déméter ; et, au fond de la nuée qui emplissait les temples, à Thèbes, où ses prêtres avaient des masques de bêtes, à Delphes où, selon Pausanias, la Terre a rendu des oracles avant Apollon, en Achaïe, près du fleuve Crathis, à Sparte, dans le vertigineux sanctuaire nommé Gasepton, l’antiquité éleusienne et isiaque la représentait droite et debout dans une robe de pierre qui avait les cannelures d’une colonne, symbolisation du grand point d’appui terrestre, avec une tête de cheval qui signifiait la force patente, une chevelure de serpents qui signifiait les puissances cachées, ayant dans sa main droite un dauphin qui signifiait l’eau et dans sa main gauche une colombe qui signifiait l’air.

Et sous cette forme fausse et vraie on l’adorait.

Quand à ce soleil dont il a été parlé plus haut, tous les cultes, nous l’avons dit, se sont adressés à lui. Le paganisme a vu dans le soleil un dieu et le christianisme un archange. Apollon, c’est Michel. Le radical Hel se trouve dans Michel comme dans Hélios. Typhon, c’est Satan. On pourrait dire que Saint-Michel foudroie Typhon et qu’Apollon terrasse Satan. Le carquois de l’olympien est plein d’éclairs comme le fourreau de l’ange est plein de flamboiements. Les religions ont pris cet astre et en ont fait un héros de l’azur. L’illuminisme allemand, représenté par Swinden, place l’enfer dans le soleil, c’est là que Michel garde Lucifer. L’ange, cicérone de l’enfer, qui montre les damnés à Albéric, moine du Mont-Cassin, l’appelle Hélios. Du dieu payen et de l’ange chrétien, l’orient le premier avait fait un génie. Bhaël, Baal, Bel, Belus, Bélénus, c’est toujours Hel, c’est toujours Hélios. Le soleil est devenu une sorte de figure humaine sublimée. On l’a mis sur un char et on lui a donné quatre chevaux qu’Homère appelle Pyroéis, Eoiis, iEthon, Phlégon, c’est-à-dire, à peu près, Rougeur d’en haut, Clarté, Chaleur, Rougeur d’en bas, et que Fulgence nomme Erythreus, Actéon, Lampas, Philogeus, et qui signifie quelque chose comme le Rouge, le Lumineux, le Flamboyant, l’Ami de la terre, ou la Rentrée à l’Écurie. Ainsi procède le rapetissement gigantesque des mythologies.

Ainsi la nature enseigne et en même temps égare l’homme. Ces contagions du naturalisme, insistons-y, n’ont point épargné les sages. L’univers contemplé devient facilement l’univers visionné. Plusieurs génies ont vacillé sous le poids de cette idée fixe : la nature. Platon voit la danse des sphères ; Pythagore entend leur musique. Quant à Aristote, il doute. Pythagore, créateur de la musique, comme le qualifie, dans la boiserie de la cathédrale d’Ulm, le grand menuisier gothique Georges Syrlin, Pietagoras musice inventor, Pythagore assigne entre le soleil et la lune et entre le soleil et Saturne des intervalles musicaux d’une quarte, et précise le son de la lune qui est, dit-il, le plus aigu, et le son de Saturne, qui est, dit-il, le plus grave. D’autres osent être plus formels encore. Pour eux, le ciel est une lyre, le système solaire, c’est la gamme, le soleil donne l’ut, Mars donne le ré, Jupiter le mi, Saturne le fa, la lune le sol, Vénus le la, Mercure le si ; comme on le voit, la gamme, partie du soleil, s’enfonce par Mars et Jupiter jusqu’à Saturne et revient par la lune, Mercure et Vénus, au soleil. Ils entendent cela ; ils affirment cela. Quels sont ces foux ? Ils sont deux. Le premier s’appelle Nicomaque, le deuxième se nomme Cicéron.

Ce qui égare les sages égare aussi les peuples, et plus encore.

Une foule de phénomènes, même terrestres, même de ceux que nous pouvons, en quelque sorte, toucher avec la main, restent inexpliqués. De là des fétichismes et des idolâtries.

Les grands esprits ne se rendent qu’au grand Tout, et beaucoup d’entre eux résisteraient s’ils n’étaient pas accablés par l’ensemble des prodiges. Ces héros de la libre pensée sont, on peut le dire, vaincus par le nombre. Ils cèdent à la convergence des sublimités. Toute la nature converge à Dieu ; il leur faut cela pour s’incliner. La faible imagination de certains peuples primitifs n’est pas si exigeante. Le premier phénomène local venu sert de prétexte à un dogme. Veut-on des exemples ? Il y a, en Afrique, deux vents : le samyel de l’Arabie Pétrée ; l’harmatan de la côte de Guinée. On entend un sifflement, les voyageurs se jettent à terre, la face dans la poussière ; les chevaux cachent leur tête entre leurs jambes, une sorte de feu passe dans l’air en pétillant, qui respire meurt ; cela dure un quart d’heure ; si l’on touche ensuite à ceux qui sont morts, on les trouve pourris, leur chair se détache et tombe ; ce n’est pas du vent qui a soufflé, c’est de la gangrène. Cette chose redoutable s’appelle le samyel. Quant à l’harmatan, il arrive dans un brouillard, on ne distingue plus rien, c’est la nuit ; les feuilles tombent, les plantes agonisent, l’homme a soif, le nez enfle, les lèvres se gercent, les yeux pleurent, l’épiderme s’exfolie, et, quoique Pair soit chaud, on a froid ; mais ici commence l’inexplicable, les malades se dressent sur leur séant et respirent, les fièvres, les petites véroles, les dysenteries s’arrêtent court ; l’inoculation devient inutile, la peste s’éteint, les épidémies s’évanouissent, toute la contrée est assainie. Ce vent qui a passé, c’est de la guérison.

Naturellement, l’harmatan et le samyel ont des prêtres ; une religion est née de cet Ormus et de cet Arimane des vents.

A la rigueur, on peut scientifiquement rendre raison de la pierre chantante du druidisme et du phonolithe d’Egypte. Celle des deux statues de Memnon qui soupirait à l’aurore, ce colosse Tama, haut de quarante pieds, qui regardait l’orient les mains sur ses genoux, peut s’expliquer, non par l’automate du jésuite Kircher, mais par cette colonne chinoise de cent verges de haut, appelée Mixe, c’est-à-dire la pierre au bruit de cloche, qu’on voit sur une montagne près de Tancham, et qui, touchée du bout du doigt, sonne comme vingt tambours. Ce serait tout simplement une sorte de pierre très riche en molécules métalliques, et cristallisée de telle sorte que la moindre dilatation ou la moindre percussion la fait vibrer. On peut rapprocher du même fait, et, par conséquent, dépouiller de tout mystère, les divers phonolithes de la Haute-Loire et du Puy-en-Velay, et cette fameuse église bâtie à la Vierge avec des pierres sonores noires et blanches alternées, et la porte de pierre du caveau des francs-juges de Baden qui, en s’ouvrant, donne l’ut grave.

D’autres phénomènes se présentent, plus malaisés à éclaircir, et toujours suivis d’appendices mythologiques ajoutés par l’homme.

Qu’était-ce que cet écho, entendu par Roger Bacon dans les collines du confluent de la Marne, qui changeait Ys en v, et qui, lorsqu’on lui criait Satan, répondait Va-t’en ? Qu’est-ce que cette Montagne du Diable, près du Cap, d’où s’élèvent, à de certaines heures, une grande voix et une grande lumière ? Vous êtes en Finlande : ce porche au fond duquel on voit un puits, comme un gosier au fond d’une gueule, c’est la grotte smellique. Jetez-y un chien, un mouton, une bête vivante, vous entendez quelque chose de stupéfiant et de hideux qui ressemble aux mille cris d’une hydre mangeant sa proie. Qui donc est là sur le seuil de la caverne évanoui de terreur ? C’est Olaüs Magnus. De là une religion. Nous sommes aux Orcades : voici, avec son solfège éolien, avec ses millions de colonnes pareilles à des tuyaux où une goutte d’eau détermine une symphonie, la grotte de Staffa, orgue colossal de l’Océan. Les bardes gaëls, charmés et tremblants, écoutent. La grotte, comme si elle avait une pensée, chante jour et nuit. De là une religion.

Un hollandais, appelé Haafner, voyageait, en 1783, seul et à pied, dans l’île de Ceylan. C’était un curieux intelligent. On lui avait raconté les mystérieuses solitudes de cette île et les bruits extraordinaires qu’on y entend. Ces bruits lui étaient attestés par des pêcheurs du fleuve Mabehagonga, ce cours d’eau plein de roches rebelle à la navigation. Un allemand mecklembourgeois, nommé Wolf, qui habitait depuis vingt ans la plaine de Jafnapatam, affirmait avoir été réveillé une nuit par la chose effrayante qu’on appelait « la Voix ». Sa femme, réveillée en même temps que lui, en avait été malade. Un de leurs voisins, européen comme eux, déclarait avoir entendu le bruit. Haafner voulut vérifier le fait, s’il était possible, et, dans tous les cas, voir de près ces déserts étranges dont les indigènes ne parlent qu’à voix basse. La saison des pluies s’achevait, il pénétra dans les forêts et aborda les montagnes. Il voyageait seul, nous venons de le dire. Plusieurs semaines se passèrent, Haafner allant toujours devant lui ; rien de singulier ne s’était produit ; ces halliers étaient des halliers comme les autres, et ces roches étaient les premières pierres venues. Un jour, après le soleil couché, Haafner était sur un sommet de la chaîne de Bancol, la lune venait de se lever, la nuit approchait ; un trou s’offrit dans le rocher ; ces alcôves sont précieuses à de telles heures et dans de tels lieux, Haafner s’y coucha. Il allait s’endormir, quand tout à coup il entendit près de lui le jappement d’un chien. Jappement lugubre et puissant, d’un chien à coup sûr, mais d’un chien qui eût été gros comme un lion. Haafner regarda. Pas de chien, et pas de lion. Cependant le jappement continuait et allait grandissant ; c’était toujours un jappement, mais cela devenait un tonnerre ; pour qu’un chien pût hurler de la sorte, il fallait qu’il eût deux cents toises de haut. Un silence se fit, puis le hurlement recommença ; cette fois il était accompagné et comme croisé par des rumeurs inexprimables, quelquefois pareilles aux quintes d’un catarrhe, qui semblaient venir de tous les points de l’horizon, de près, de loin, de l’arbre, du nuage, quelquefois du haut des montagnes, quelquefois des profondeurs de la terre ; il s’y mêlait une conversation de voix humaines très distinctes, parfois se répondant, parfois parlant toutes ensemble, entrecoupées de ricanements. Haafner, éperdu et hardi, se jeta hors de son gîte et promena ses yeux autour de lui. Il n’y avait rien. La lune éclairait des cimes désertes. Ce tumulte inouï se compliquait d’un prodigieux paysage immobile. Qui donc faisait ce bruit ? Les montagnes. Haafner était entouré de montagnes qui aboyaient, de montagnes qui toussaient et de montagnes qui. dialoguaient, et, à de certains moments, cette monstrueuse solitude éclatait de rire.

Un autre voyageur, Burckhardt, explorait en 1816 le littoral de la mer Rouge. Il désirait savoir à quoi s’en tenir sur ce que raconte Katsner des bruits incompréhensibles qui se manifestent dans les chaînes voisines du golfe d’Haïfan. Il cherchait ce sépulcral Mont des Cloches, le Ghebel-nakus, ainsi nommé du mot arabe Elnakus, campanule ; mont qui recouvre, disent les traditions locales, un monastère damné dont, à de certaines heures, on entend vaguement les cloches bruire sous la masse de la montagne. Tout en marchant dans ces solitudes, Burckhardt arriva sur un sommet très élevé appelé Onschomar. Là, tout à coup, en plein jour, à un moment où aucune surprise n’est possible, il entendit un énorme rugissement intermittent, clameur qu’aucune bête terrestre n’eût pu jeter, espèce de fracas orageux composé d’un bruit de cuivre et d’un bruit de foudre. Burckhardt sonda l’horizon du regard. Il était absolument seul. A une centaine de toises se dressait un pic inaccessible ; le rugissement sortait de là. Du reste, pas de commotion souterraine, ni basalte, ni lave ; aucune trace volcanique. Le bruit était donc inexplicable. Sur une hauteur voisine, il y a un monastère ; Burckhardt y alla et questionna les moines ; ils lui racontèrent qu’ils avaient entendu cela, eux aussi, cinq ans auparavant, à l’heure de midi. L’économe, qui avait vieilli dans le couvent, se souvenait d’avoir eu la surprise et la terreur de ce bruit inconnu, à des époques irrégulières, quatre ou cinq fois dans l’espace de quarante ans. Maintenant qu’est-ce que ce mont Onschomar ? C’est le plus haut sommet du Sinaï ; et voyez quelle étrange clarté sur la Bible ! les rauques éclats de voix que cette cime jette dans la solitude en plein dix-neuvième siècle et que Burckhardt a constatés, ce sont les clairons terribles que Moïse a entendus.

Une religion est sortie de Ceylan : le Bouddhisme. Une religion est sortie du Sinaï : le Mosaïsme.

Les académies attribuent ces prodiges à des effets d’acoustique ; le peuple a plus tôt fait de croire en Dieu. Il y croit mal ; mais il y croit.

 

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Nous avons tout à l’heure parlé du fond commun de la croyance humaine.

C’est de ce fond commun que vient la locution usuelle : « les vérités de telle ou telle région ». Ici, comme dans beaucoup d’autres cas, le pluriel est moindre que le singulier, et les vérités n’impliquent pas la vérité.

Ce mystérieux fond commun des religions n’éclate pas seulement dans leur côté métaphysique par l’homogénéité des dogmes ; il apparaît aussi dans leur côté plastique par l’identité des légendes.

Nous avons indiqué Apollon et Michel. Samson est le jumeau d’Hercule. Ammonia est à la fois Junon et Isis. Hermanubis, en habit de sénateur, avec une tête d’épervier et un caducée, est en même temps Anubis et Mercure. Adawâsa prenant l’épi des mains de Brahma, n’est-ce pas Triptolème recevant le grain de blé qu’il sèmera dans le champ Rharion ? La citerne de Lorette ressemble au puits de Parthénios, et Marie en fuite rappelle Cérès errante. Cérès, comme Marie, est une mater dolorosa.

Si l’on descend de ces hautes traditions épiques, les menues fables populaires offrent les mêmes concordances. C’est à l’imitation de Zéphyr et d’Éole que saint Clair donne le beau temps et saint Baumade la pluie. Saint Hospice dessèche la main levée sur lui, exactement comme le cheik Amrou paralyse l’émir Nassar-Eddin prêt à le frapper. A Issandon, un bœuf ne suffisait pas à traîner dans la montagne le chariot qui transportait le cercueil de saint Viance ; un ours vint se faire atteler à côté du bœuf ; à Bénarès, un tigre vint aider le singe Baniam à creuser la fosse du brahme Wharhâti. Les trois têtes de Cerbère qui aboient dans l’Averne aboient aussi dans l’île de Guernesey où l’on voit trois flammes sortir de la gueule du chien C’hy Coh, et dans l’île de Man, où l’on entend les trois jappements distincts du chien Mawth-Dog. Le spectre Perroblanco des Asturies est le même que le Kigwyn du pays de Galles et le Banco d’Ecosse. Kigwyn, en gallois, et Ban Cho, en dialecte calédonien, signifient Chien Blanc. Les femmes druses portent le tantour cornu en l’honneur de Bacchus, comme les cauchoises la coiffe pointue en l’honneur de saint Vallier, avec la même idée de talisman contre la stérilité. Le sang qu’un coup de pierre fait jaillir du crâne de l’évêque Guy de Léron, mort depuis cent ans, n’est-ce pas l’épée de Cambyse faisant saigner le squelette du mage Raglath ? Simplicius retirant avec un signe du doigt la grosse pierre Lios du précipice de Capdenac, c’est Bawâsa ordonnant au rocher Nyan-hu de venir fermer sa grotte. Saint Colomban, ce sévère travailleur de la terre et de l’esprit, cet ascète impitoyable pour toute débilité, qui exigeait que les moines malades se levassent pour aller dans l’aire battre le blé, saint Colomban, Columba peccator, comme il se nommait lui-même, mangeait de l’herbe et de Pécorce d’arbre, ainsi qu’avait fait le druide Taliesin. Il se reprochait les baies de myrtil comme une sensualité. Au dire de son disciple Chamnoaldus, plus tard évêque, les écureuils descendaient vers saint Colomban du haut des sapins (férusculam, quant vulgo homines squirium vocant) ; les oiseaux venaient se cacher dans les plis de sa robe ; un jour, douze loups surviennent, le flairent, effleurent de leur gueule sa coule de bure, et passent (conspicit duodecim lupos advenire... intactum relinquunt). Il renvoyait les ours des cavernes (abiitfera mitis, necprorsus estausa redire). Ici, après avoir été Taliesin, saint Colomban devient Orphée. Dictus ob hoc lenire tigres.

Inutile de multiplier ces exemples. Ces légendes, quelques-unes poétiques, d’autres puériles, n’ont d’autre valeur philosophique que leur ressemblance. C’est par là seulement qu’elles méritent d’être visées et homologuées en passant. Elles témoignent d’un certain état persistant de l’esprit humain. Elles ont une signification comme symptômes externes de ce quid divinum qui préoccupe l’homme. L’horreur sacrée emplit cette forêt des croyances et y donne partout la même attitude à l’humanité. Recueillement et anxiété. Il y a des Crescentius et des Siméons dans l’Inde ; le fakir est fait du même bronze que le stylite ; le réfectoire de la Trappe peut convenir aux monophages d’Égine ; le gymnosophe dans la fosse aux insectes reproduit Job ; la prophétesse juive est la même femme que la sibylle payenne ; la carmélite n’est autre chose que la vestale. Déclarerez-vous vides de sens ces identités saisissantes de la supplication humaine ? Déraisonnables, oui ; irrationnelles, non.

 

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La recherche de la solitude est propre à toutes les religions. Pourquoi ? C’est que la nature est là.

C’est que là, même pour la superstition, il y a une philosophie ; c’est que le grand ciel dit ce que le Talmud et le Koran ignorent ; c’est que le désert en sait plus long que le dogme.

Les solitudes sont le vrai point de départ des croyances. Les précurseurs crient au désert. Pas d’arbre sans racine, pas de religion sans Thébaïde.

Partout où apparaît l’étendue sauvage, la nature seule, le grand lieu abandonné, vastus eremus, l’anachorète surgit. Isochore se creuse un trou dans la clairière de lauriers roses près de Famagouste, et c’est là qu’il trouve cette herbe si longtemps crue panacée, l’ammi de Candie, que Gallien appelle une des quatre petites semences chaudes. Daniel d’Illyrie vivait prosterné sur une plage de sable toute couverte de ces horribles vipères Ammodytes qu’on nomme Cerchnias, à cause de leurs tachetures de grains de millet, et Serpents cornus, à cause de leur espadon frontal. Les vallons d’épreuve et de rêverie s’ouvrent de tous les côtés à l’inquiétude humaine. C’est Ombos près du Nil, Vosagus près du Rhin ; c’est Ligugée près Poitiers, où saint Martin fonda le plus ancien monastère de France ; c’est le Montserrat, le Mont Ferrât, le Mont Cassin, Viterbe, Camaldoli, Centorbi, Vallerfusa, Vallombrosa, Monte-Tabalo, Pisilie près de Zante, Brittini dans la marche d’Ancône, Saint-Gall, la Grande-Chartreuse, les Météores où l’on n’a pour parvenir aux cellules qu’une poulie et une corde où pend un panier. Saint Antoine institue le moine, saint Pacôme établit le cénobite, saint Paul de Thèbes crée l’ermite. Basile, Basilius, magister monachorum, invente la règle. Ainsi naissent les claustraux, les ascètes, les clercs, les moniaux, les sanctimoniaux. Ainsi se forment et s’agrègent les munsters d’occident et les laures d’orient. On y vient de toutes parts, les nobles en tête : nobilium liberi undique concurrunt ; on y apporte ses biens : omnia sua contradunt ; on y coupe ses cheveux, signe de seigneurie : coma capitis deposita ; on y accepte le triple communisme du logis, de l’argent et de la signature : claustrum, arca communis, et sigillum. Ce qu’on appellerait aujourd’hui « la raison sociale ». On y proclame la fraternité universelle : unius enim corporis sumus commenbra. Sive Galli, sive Britanni, sive Iberi, sive quœque gentes ".

Là, on veille, on s’appelle les Acémètes, « ceux qui ne dorment pas » ; un moine syrien du Ve siècle, Alexandre, réfugié dans une friche près de l’Euphrate, menait à ce grand combat de la méditation et de la prière trois cents solitaires, divisés en six chœurs, qui se relevaient pour que le chant ne s’interrompît ni jour ni nuit. Là on prie, là on travaille ; et le labeur est rude. Un autre moine, Jonas, a vu les austérités qu’il raconte : « Debout tous ! Qu’on vienne casser la glèbe, qu’on arrive au lit fatigué, qu’on se lève avant d’avoir épuisé son sommeil, et qu’on marche encore endormi. » Omnes surgant, glebas scindant, lassus ad stratum veniat, necdum expleto somno surgere compellatur, ambu lansque dormitet. Près du Jourdain, on institue le Laus perennis, germe de l’Adoration Perpétuelle, et qui sera plus tard la règle de Saint Denis et de Remiremont. Psalmi divini absque diminutione. On est là dans l’ombre, on emploie les heures sombres au chant ; le fil du psaume sans fin sort de la quenouille des ténèbres ; on garde toute la nuit —des immobilités terribles ou lugubres. Psallentia ibi erat, incessabiles totius noctis habens stabilitates. Près d’Augst, l’ancien Augustodunum, on voyait encore il y a cent ans trois tronçons de pierre faisant une sorte de triangle dans la forêt. C’est tout ce qui restait de trois piliers où il y avait eu, au VIe siècle, trois stylites. L’un criait au point du jour : Sto gemens, l’autre au coucher du soleil criait : Sto tremens, le troisième criait à minuit : Sto fremens. ’Les corbeaux, les montains, les pinsons des Ardennes et les éperviers leur apportaient à manger. On ne savait rien de ces hommes ; on leur donnait pour nom leur cri. Sto Fremens mourut le dernier. Il manque à cette légende celui qui dit : Sto sperans. De quelque façon qu’on juge tous ces faits, il est impossible de n’y pas constater la pression de l’infini. Le phénomène est livré à la critique, mais il est. Les générations passent, le phénomène persiste. Les individus meurent, d’autres les remplacent dans la même attitude. Les contemplateurs des steppes de Tartarie qui ont parlé à Pholiorbe n’ont point bougé de leur sauvage observatoire ; les voyants que Pythagore a rencontrés dans les jungles "de l’Inde y sont encore. Le solitaire pensif est éternel.

Chercherez-vous à ce phénomène des explications historiques ? Attribuerez-vous par exemple le cénobitisme chrétien à la persécution de Dèce et de Valérien ? Mais comment l’expliquerez-vous pour le brahmanisme, pour le bouddhisme, pour le magisme, pour le druidisme, pour le sabéisme, pour le mahométisme ? Comment l’expliquerez-vous pour la philosophie elle-même, qui a ses solitaires et ses ascètes ?

Que prouve-t-il donc, ce phénomène ? La ténacité des superstitions. Oui. Et en même temps la permanence du grand avertissement religieux adressé par la nature à l’homme. L’un de ces faits est la surface ; l’autre est le fond.

 

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Résumons ce qui vient d’être indiqué.

Il n’est pas sur la terre un être pensant en qui le spectacle de l’univers ne fasse une lente construction de Dieu. De quelques esprits considérables qui résistent ou qui protestent, on peut dire que, très probablement, c’est que pour eux la contemplation n’a pas été assez prolongée ou assez assidue, et la dose de solitude assez grande. Quant à l’ensemble du genre humain, depuis le philosophe jusqu’au sauvage, depuis le plus profond jusqu’au plus simple, depuis Manou absorbé dans l’extase jusqu’au charretier bulgare qui pique ses deux bœufs sur le pont de Galata, depuis le cerveau où est le génie jusqu’au crâne où il n’y a que l’instinct, quant au genre humain, disons-nous, pourvu qu’il regarde, il songe, et pourvu qu’il réfléchisse, il s’incline. Pour l’humanité, le naturalisme se résout en religion. La nature, créée par Dieu, crée Dieu dans l’homme. Sous la pression des étoiles, un mage croît dans le pâtre de Chaldée. L’univers fait plus que démontrer ; il montre. Il montre d’abord le palpable, puis le visible, puis l’inaccessible, puis l’incompréhensible. Cette fleur est ; cueillez-la, respirez-la, ; méditez-la ; je vous défie de la nier et de la comprendre. La vision du réel se dilate forcément jusqu’à l’idéal. Tâtez le pouls aux choses, vous sentez sous l’effet la palpitation de la Cause. Cette Cause est en vous et au delà de vous, et il vous est impossible d’imaginer une idée quelconque et de faire quelque rêve que ce soit hors de sa présence. Que vous y consentiez ou non, la face inconnue regarde tout. Pas un phénomène qui n’en soit le miroir. Ce miroir est en vous, et souvent vous le considérez avec tremblement ; vous l’appelez conscience. L’homme méchant ou coupable l’ôterait de là s’il pouvait. Ceux des philosophes qui n’adhèrent à aucune des communions religieuses partiellement dominantes sont, en dépit d’eux-mêmes, de la grande communion cosmique. Cette situation mentale s’impose avec la rigueur d’une loi à toute tête consciente. Une espèce d’Être invincible se dégage de l’examen du savant comme de la contemplation du penseur. Dieu est involontaire à l’homme.

Dira-t-on : ceci n’est que de la sensation. On se tromperait. La sensation confirmée par le raisonnement, c’est tout simplement la double forme du réel, et cela a quelque affinité avec l’évidence. Du reste, le nihilisme seul, récemment rajeuni par une forte école allemande, est inexpugnable, soit dans son doute, soit dans sa négation. IL N’Y A RIEN ; voilà pour l’athéisme la seule forteresse imprenable. Exagérer l’abstraction jusqu’à considérer le monde visible comme de peu de poids dans la balance philosophique, cela ne suffit pas. Il faut supprimer le monde tout à fait. Du moment où l’on admet que quelque chose existe, on peut être irrésistiblement entraîné jusqu’à Dieu. Pour se bien défendre, il faut aller résolument à l’extrémité de la contestation logique, prendre pied sur le seul fond solide du matérialisme, le nihilisme, et dire tout net : le monde n’est pas. Rejet du monde visible comme élément de la question, c’est là la première condition du scepticisme, s’il veut être irréfutable. Quant à nous, nous avouons que nous avons peu de dédain pour l’univers.

Si l’abstraction veut efficacement ruiner la certitude, il faut qu’elle change de nom et qu’elle s’appelle la négation. A quoi bon mettre des masques sur ces deux mots, les seuls indomptables : Non, et Rien !

Et il ne faut pas seulement dire : le monde n’est pas. Il faut dire : JE NE SUIS PAS. Je ne suis pas sûr d’être serait trop peu solide et donnerait prise aux raisonnements qui s’appuient dans une mesure quelconque sur la réalité.

Déclarer que tout est apparence, à commencer par soi-même, frapper de néant l’objectif et d’impuissance le subjectif, c’est à cette condition-là seulement que le doute est un « bon oreiller ».

Cette forme du scepticisme n’est pas, du reste, contagieuse. Elle a contre elle l’irrésistible protestation du sentiment intime.

L’hypothèse poussée jusque-là est maladive.

Continuons.

Qui que vous soyez, vous avez en vous une prunelle fixée sur l’Inconnu, et que l’infini engloutit sous son rayonnement. L’infini dans tous les sens monte au-dessus de votre tête, et s’élargit et se croise et s’épanouit et flamboie et monte et recommence et monte encore, prodigieuse gerbe des faits du gouffre.

Mais, dira-t-on encore, tout cela est surchargé de suppositions. Le visionnaire trouble le philosophe. L’univers ainsi regardé semble vu de Pathmos. La logique s’accommode peu de ces grossissements où la conjecture est mêlée. Le raisonnement, comme le calcul, n’aime pas voir de la fumée circuler dans la géométrie. Chassez tout ce rêve épars dans votre cosmos.

Soit. Contentons-nous du scalpel et du squelette. L’univers est là devant nos yeux. Soufflons sur cette apocalypse. Que reste-t-il ? Une machine.

Eh bien, une machine prouve un machiniste.

A la mécanique céleste, il faut un mécanicien.

Pas de locomotive sans chauffeur.

Vous en tiendrez-vous au coup de pied newtonien ?

Direz-vous que cela a été arrangé une fois pour toutes ?

Par qui ?

Par un ensemble de forces.

Quoi, sans intelligence ?

Ainsi, d’une convergence de forces inintelligentes, l’intelligence serait sortie ! Mais le moins ne crée pas le plus. Un ensemble, quel qu’il soit, ne produit jamais que la somme de son possible. Une houillère ne produit pas un gland ; un chêne ne produit pas un œuf ; un condor ne produit pas un homme. Le jour où je verrai un oiseau éclore d’un bouton d’aubépine, ce jour-là seulement, je croirai que le bourgeon monstrueux de la matière s’est ouvert, et que l’intelligence ailée et rayonnante en est sortie.

Amalgamez les forces, diminuez les frottements, décomposez les résistances, multipliez les leviers, emboîtez les pivots, échelonnez les points d’appui, corroborez les cabestans, coordonnez les engrenages, ajustez les pistons, équilibrez les balanciers, combinez les rouages, compliquez les poulies, faites la machine de Marly que vous voudrez ; vous n’en ferez pas sortir l’Iliade.

L’univers posé comme prémisse, c’est un impérieux raisonnement qui commence. Si vous ne voulez pas aller jusqu’au bout, ne vous laissez pas saisir par la logique du logos. Elle n’entend pas raison et dès qu’elle vous tient, elle ne vous lâche pas. Heureusement ; car le contraire serait terrible. On ne saurait rien imaginer de plus déconcertant pour l’intelligence et de plus désespérant pour la conscience que ceci : cette immense démonstration commencée par les azurs, les espaces, les océans, les étoiles, et déduite de phénomène en phénomène par toute la réalité palpable, visible ou concevable, s’arrête en chemin et laisse là le penseur ; et le monde ne conclut pas.

Si ! le monde conclut.

Sa conclusion, c’est : Quelqu’un.

 

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Il faut bien le reconnaître, et c’est là qu’on est irréfragablement conduit, en dehors même de toute observation intérieure, la nature accable l’homme d’on ne sait quelle clarté qui rayonne d’autant plus qu’on la regarde plus fixement, et qui, chose étrange, sans cesser d’être un mystère, finit par être une évidence.

En présence de ce fait permanent, prodigieux pour les forts, monstrueux pour les faibles, que faire ? Comment se mettre bien avec cette irradiation ? Comment échapper à la terreur sacrée ?

Le genre humain se précipite dans les religions, portes ouvertes.

Mais des religions peuvent naître et naissent les superstitions et les fanatismes, ces difformités de la foi.

Danger.

Les sages, les philosophes, les libres penseurs l’ont compris.

Comment obvier à ce péril ?

En extirpant la « Religiosité » ; en ôtant de l’Éternité l’Intelligence ; en ôtant du tombeau l’avenir ; en bornant l’homme à la vie ; en faisant le moi de chair pour vivre et de cendre pour s’anéantir ; en niant Dieu, en niant l’âme ; en supprimant le « surnaturalisme ».

Déclarer l’homme animal.

Fonder sur l’homme animal la société matérielle ; c’est-à-dire limiter la conscience humaine au succès et l’aspiration humaine au bien-être.

Que vaut cet effort ?

Examinons-le.

Expliquons-nous sur l’homme pure machine.

 

 


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(Dieu).
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