Accueil Horaz

|

Horazyclopédie

 |

 Citations par thème

 |

Citations par auteur

|

. Bibliothèque en ligne .

|

 

 

 
   

 



 

 
 
 
 
 
 
 

 
Victor HUGO
.
.
Victor HUGO
   (1802 - 1885)
 

Proses philosophiques - 1860 à 1865

Première partie  <<<


Proses philosophiques

- Philosophie, deuxième partie -
(L'Âme).
.

>>> Les Fleurs

 
On abat un rocher, on abat un chêne, on abat un chien ; le meurtre commence à l’homme ; l’homme peut seul être assassiné. L’idée de destruction ne prend un sens moral suprême qu’appliquée à l’humanité. On passe avec calme devant un abattoir et avec horreur devant la Roquette. Quand je dis On, je désigne Tous, la foule. On, c’est Omnes. J’enregistre ici les sentiments généraux, parce que, seuls, ils constituent un état mental de l’humanité ; ce qui fait leur valeur philosophique. Le consensus omnium a toujours été légitimement admis, sinon comme preuve, du moins comme base à raisonnement. Eh bien ! remarquez cette échelle de faits : on brise une pierre plus tranquillement qu’on ne coupe un arbre ; on coupe un arbre plus tranquillement qu’on ne tue un animal ; on tue un animal plus tranquillement qu’on ne tue un homme ; on tue un homme avec moins de tremblement qu’on ne tue un génie ; témoin le long frémissement, grandissant de siècle en siècle, qui suit la mise à mort de Socrate et le supplice du Christ. Ce frisson croissant de l’homme en présence de cette ascension de la mort, allant de la pierre à l’esprit, est une révélation. C’est la révélation d’une loi, d’une loi profonde, d’une loi universelle, d’une loi fondement des lois. Quelle loi ? la voici :

La quantité de droit se mesure à la quantité de vie.

C’est là la cause mystérieuse, comprise ou non, de cet avertissement secret, tantôt faible, tantôt énergique, que nous recevons, que nous éprouvons, que nous subissons tous devant les différents degrés de la destruction. Une sorte de signification est faite dans l’ombre à notre conscience. A mesure qu’on sent la vie monter dans l’être, on sent l’inviolabilité croître, on sent le droit grandir.

Plus il y a de vie, plus il y a de droit. Telle est la loi. Or, si l’homme meurt tout entier, d’où lui vient plus de droit qu’à la bête ?

Ici arrêtons-nous. La grandeur terrible de la question se dévoile. Oui, l’homme a évidemment plus de droit que la bête. L’anxiété devant une tête coupée suffirait à le prouver. D’où lui vient ce plus de droit ? Appliquons la loi qui vient de nous être révélée. De plus de vie. Où est ce plus de vie ? Non sur, la terre évidemment. Ici-bas un homme meurt comme une mouche. Ici-bas la corneille vit plus longtemps que l’homme. Ce plus de vie est ailleurs. Où ? Inclinez-vous, et regardez l’âme immortelle qui ouvre ses ailes dans l’aurore.

Approfondissons ceci.

Vous êtes-vous jamais rendu compte de ce qu’est le droit de l’homme sur cette terre ? Son droit sur les choses est illimité ; son droit sur les bêtes est effrayant. Détruire les choses à son gré pour les transformer à sa guise, tel est son premier droit. Pour ce qui est des animaux, il peut sans crime, pourvu qu’il ne les fasse pas souffrir inutilement, les prendre, les enchaîner, les atteler, les accoupler, les asservir, les vendre, les émasculer, les tuer, les manger. Quelqu’un peut-il cela sur lui ? Personne. Il y a pourtant des êtres qui le font. D’accord ; mais de force, non de droit. Ceux-là, on les appelle tyrans, on les appelle bourreaux, on les appelle cannibales. Ils cessent d’être hommes ; ils retombent dans la brute ; on les déclare bêtes féroces. On se délivre d’eux comme on peut. Ils sont monstres. Ils sont hors du droit humain. Pourquoi ? Parce qu’ils ont fait à l’homme ce que l’homme fait à l’animal. Mais l’homme, lui, ce despote des choses, est-il un tyran ? Non. Est-il un bourreau ? Non. A la seule condition d’avoir pour but le progrès, l’omnipotence est sa faculté. Il a droit de vie et de mort sur tous les êtres inférieurs. Il est le dictateur redoutable de la matière. Et la matière en convient, et la chose y consent, et la bête le veut. Voyez cette chienne : au bout de trois mois, rendez-lui ses petits ; elle ne les connaît plus, et les mord ; au bout de trois ans, rendez-lui son maître ; elle le reconnaît, et le lèche. C’est que l’animal n’est pas la fin de l’animal ; ce qui est le but de l’animal pour l’animal lui-même, c’est l’homme. La maternité de la bête est moindre que sa domesticité ; la nature pour elle, c’est l’oubli des petits et le souvenir de l’homme. Confirmation profonde de tout ce que le raisonnement révèle. L’organisme fatal entrevoit confusément l’âme libre et l’adore ; la légitimité de la dictature humaine éclate dans l’adhésion de la matière. L’homme est le maître et n’a pas de maître. Il est propriétaire du globe et souverain de la chose. Son action légitime ne finit que là où l’action légitime d’un autre homme commence. C’est cela qui est la liberté. La liberté, c’est le droit dans son plus grand diamètre, c’est le droit immense. Or, une immensité de droit suppose une immensité de vie. Qu’est-ce qu’une immensité de vie ? C’est la vie sans mesure et sans borne, c’est l’immortalité.

Le mystère est plein de commotions pour ceux qui méditent, et les réalités démesurées de l’infini ont sur la pensée des retours saisissants et des contre-coups terribles. Chose inouïe ! Vous tuez un bœuf ; vous prouvez votre âme.

Mais retournons la question. Concédons au matérialisme ce qu’il désire. Admettons que l’homme n’est qu’un animal ; un animal plus intelligent que le singe, moins fort que le lion. Il naît comme le cheval, il mange comme le loup, il meurt comme le porc. Avant lui, rien ; après lui, rien.

Eh bien, cette bête, attelez-la ! Héliogabale passe sur son char traîné par des femmes nues ; il a raison ; il déchire avec sa lanière aux griffes d’or le sein de Lylé, la belle esclave persane ; c’est un coup de fouet à une jument. Nous sommes en Amérique : des nègres se sont enfuis ; leur maître leur donne la chasse avec des chiens et lâche une meute sur eux ; c’est bien fait. La chasse aux nègres, la chasse aux sangliers, c’est la chasse aux bêtes. Cet homme est un sauvage : Qu’est-ce qu’il fait là ? Il mange. Quoi ? De la chair humaine. Pourquoi ? Parce qu’il a faim. Il est dans son droit, puisqu’il a des dents. Est-ce que vous ne vous sentez pas frissonner ?

Avez-vous jamais réfléchi à cette simple question : Pourquoi la chair de l’homme n’est-elle pas de la viande ? — Ceci est sans fond.

Une objection s’élève : l’homme a plus de vie que les autres membres de la création terrestre, que les choses et que les animaux ; soit. Mais par plus de vie, faut-il entendre une vie plus longue, c’est-à-dire dépassant la mort, ou simplement une vie plus large, c’est-à-dire rayonnant sur le globe, et l’inondant sans le déborder ? Je réponds : ne confondons point vie avec intelligence. Ce sont deux modes du même prodige, mais deux modes distincts. Plus de vie, c’est plus de durée. La création illimitée a besoin sur chaque globe d’un être qui déborde ce globe. Ici la solidarité des mondes apparaît.

L’espace est un océan ; les univers sont des îles. Mais il faut des communications entre ces îles. Ces communications se font par les âmes. La mort fait des envois d’esprits d’un monde à l’autre.

Le tombeau est une porte de sortie ; c’est une porte d’entrée aussi.

Mais (— et ceci est, depuis tant de siècles que le débat philosophique est ouvert, le dire d’une catégorie de penseurs, à commencer par Tertullien, qui, personnifiant le genre humain dans Adam, écrivait : Anima ex matrice Adami in propaginem deducta, —) une étrange interprétation de la mort se fait jour, et la voici :

« Homme, tu meurs. Oui, tu meurs tout entier. Ton moi s’éteint, ton atome se dissipe, ta conscience s’anéantit ; oui, extinction, dispersion, anéantissement ; mais cette conscience anéantie, cet atome dissipé, ce moi éteint, vont, dans la transformation ténébreuse de la tombe, sans garder mémoire d’eux-mêmes, il est vrai, se réunir à un être collectif qui résume toute la vie ici-bas, qui ne meurt pas, lui, car il se renouvelle sans cesse, et que nous nommons l’Humanité. Une bouteille pleine d’eau flotte dans l’océan ; elle se brise, l’eau s’écoule et se confond avec la mer. Point de trace. Voilà l’homme. L’homme n’est pas, l’Humanité seule existe. C’est l’Humanité qui est Divinité. »

Qu’appelez-vous Humanité ?

Qu’est-ce que vous entendez par ce mot ? Quelle est la vie propre de cette hypothèse ? Commencez par renoncer au mot Etre. Un ensemble, successivement composé de générations sans âme, ne peut avoir d’âme ; il n’a pas de moi ; il n’est pas conscient ; c’est une abstraction. Une abstraction n’est pas un être.

L’Humanité, composée d’âmes et pleine de Dieu, c’est une lumière. L’Humanité vide, c’est un spectre. Otez-moi de là ce fantôme.

Une chose qui déifierait l’homme en tant que chair, qui le créerait Dieu en lui ôtant l’âme, qui le ferait son propre but à lui-même et l’isolerait de la création, qui donnerait pour idéal au progrès, non pas même le bonheur qui déjà est un but inférieur, mais la forme la plus matérielle du bonheur, le bien-être, qui ferait mourir l’homme tout entier, lui retirerait le moi conscient pendant la vie et persistant après la mort, et en même temps le déclarerait Être Suprême, cette chose-là qui s’appellerait Religion de l’Humanité, on ne saurait se la figurer ; rien au monde ne serait plus vain et plus lugubre. Ce serait le néant offrant sa plénitude à l’infini.

Soyons les serviteurs de l’Humanité ; n’en soyons pas les prêtres. Lumière, oui ; Encens, non. On n’arrive pas même à moitié chetnin si l’on s’arrête à l’homme. C’est un mauvais sacerdoce que celui qui ne vas pas à Dieu.


 

La grande chose de la démocratie, c’est la solidarité.

La solidarité est au delà de la fraternité ; la fraternité n’est qu’une idée humaine, la solidarité est une idée universelle ; universelle, c’est-à-dire divine ; et c’est là, c’est à ce point culminant que le glorieux instinct démocratique est allé. Il a dépassé la fraternité pour arriver à l’adhérence. Adhérence avec quoi ? avec Pan ; avec Tout. Car le propre de la solidarité, c’est de ne point admettre d’exclusion. Si la solidarité est vraie, elle est nécessairement générale. Toute vérité est une lueur de l’absolu.

Rien n’est solitaire, tout est solidaire.

L’homme est solidaire avec la planète, la planète est solidaire avec le soleil, le soleil est solidaire avec l’étoile, l’étoile est solidaire avec la nébuleuse, la nébuleuse, groupe stellaire, est solidaire avec l’infini. Ôtez un "terme de cette formule, le polynôme se désorganise, l’équation chancelle, la création n’a plus de sens dans le cosmos et la démocratie n’a plus de sens sur la terre. Donc, solidarité de tout avec tout, et de chacun avec chaque chose. La solidarité des hommes est le corollaire invincible de la solidarité des univers. Le lien démocratique est de même nature que le rayon solaire.

Et, comme le vrai ne vit sur un point qu’à la condition de vivre sur tous, pour que l’homme soit solidaire avec l’homme, il faut qu’il soit solidaire avec l’infini. Solidaire, oui, mais de quelle façon ? Est-ce par la chair ? Non. D’abord, aucune parcelle de la chair ne contient l’entité humaine ; ensuite, la chair est bornée ; la chair meurt. Par quoi donc ? Par autre chose qui ne meurt pas. Il faut, redisons-le pour nous faire bien comprendre, que l’homme se rattache à ce qui n’est pas la terre, sans quoi il y aurait une lacune dans ce qui n’admet pas de lacune, dans le Tout. Or, pour que l’homme puisse se rattacher à ce qui n’est pas la terre, il faut qu’il y ait dans l’homme quelque chose qui ne soit pas de la terre. Ce quelque chose, qu’est-ce donc ?

C’est l’atome moral.

C’est l’être conscient et un, qui échappe à la pourriture parce qu’il est indivisible comme atome, et à la gravitation parce qu’il est impondérable comme essence ; c’est le moi, point géométrique du cerveau ; c’est l’âme.

Le cerveau s’écroule ; ceci s’en va. Où ? Dans le prodigieux réceptacle du moi impérissable, dans la solidarité pensante de la création, dans le rendez-vous des consciences, distinctes, quoique en communion ; dans le lieu d’équilibre des libertés et des responsabilités ; dans la vaste égalité de la lumière universelle où les âmes sont les oiseaux des astres, dans l’infini.

C’est après la mort que l’homme, transfiguré, compare les mondes. (Et ce que nous disons ici de l’homme, il faut le dire de tous les êtres de même nature que l’homme, probablement semés dans tous les globes de même nature que la terre.) C’est après la mort que l’homme, créature agrandie, de terrestre qu’il était, devient cosmique.

Si les créations semées dans l’espace étaient isolées, l’univers serait monstrueux. Ce ne serait autre chose que le plus grand des tourbillons de poussière. Or l’univers est un avant d’être divers. Qui dit Unité, dit Union ; qui dit Union, dit Communion ; qui dit Communion, dit Communication. La communication entre les créations est maintenue gar ce moi qui, à travers le crible du cimetière, va d’une sphère à l’autre. Oter l’âme de l’homme, qui sait si ce ne serait pas supprimer la solidarité des mondes ?

Supprimer la solidarité dans l’absolu, ce serait lui enlever toute raison d’être dans le relatif. Par conséquent, au point de vue de la spéculation pure, plus de démocratie.

La religion de l’Humanité ne serait autre chose que l’individualisme de la terre. Résultat affrayant.


 

Ici surgit une objection ancienne, mais qu’il faut rappeler :

— Quoi ? cette âme, postérieure, et par conséquent antérieure, à l’homme, irait ainsi d’une existence à l’autre sans en garder mémoire ? Un tel voyageur n’aurait pas le souvenir de ses voyages ? Un tel moi oublierait ?

Qui vous dit qu’il oublie ?

Et d’abord entendons-nous sur le moi.

Prenons un exemple dans la réalité palpable. Le monde visible est la manifestation symbolique du monde immatériel. Il nous éclaire par analogie.

Regardez la plante : elle a deux modes de vivre ; la fleur a un moi périssable, la racine a un moi persistant. Peut-être sommes-nous ainsi, et avons-nous aussi quelque part un moi latent, source et foyer de nos existences successives, racine de nos épanouissements alternatifs, âme centrale qu’après chacune de nos morts nous retrouvons dans les profondeurs de l’infini. C’est là, s’il y a quelque fondement à cette hypothèse, c’est là que gît et que nous attend la conscience collective de toutes nos vies distinctes, et l’unité réelle de notre moi.

La vie antérieure et la vie postérieure sont entrevues par Cicéron. A parte ante a parte post, dit-il.

Qu’au seuil du sépulcre, l’obscurité de l’infini commence, d’accord ; que ce soit là l’Inconnu, sans doute ; mais qu’il y ait dans cet Inconnu la continuation de l’homme, qu’il y ait dans la mort l’immortalité, voilà ce que le raisonnement indique, voilà ce que l’intuition affirme.

Ici l’on m’interrompt.

Qu’est-ce que l’intuition ? Est-ce que l’intuition prouve quelque chose ?

Vous qui m’interrompez, vous êtes-vous parfois replié en vous-même, plongeant vos yeux dans votre propre mystère, songeant et sondant ? Qu’avez-vous vu ? Une immensité. Une immensité, noire pour quelques-uns, sereine pour quelques autres, trouble pour la plupart. L’obscurité, dit Pyrrhon, la splendeur, dit Platon. En dehors de ces deux songeurs augustes, situés aux deux points extrêmes de la spéculation philosophique, presque tous les penseurs qui se recueillent et qui méditent aperçoivent en eux-mêmes (c’est-à-dire dans l’univers, car l’homme est un microcosme) une sorte de vide d’abord terrible, toutes les hypothèses des philosophies et des religions superposées comme des voûtes d’ombre, la causalité, la substance, l’essence, le dôme informe de l’abstraction, des porches mystérieux ouverts sur l’infini, au fond, une lueur. Peu à peu des linéaments se dessinent dans cette brume, des promontoires apparaissent dans cet océan, des fixités se dressent dans ces profondeurs ; une sorte d’affirmation se dégage lentement de ce gouffre et de ce vertige. Ce phénomène de vision intérieure est l’intuition.

Je plains le philosophe qui dédaigne l’intuition.

L’intuition est à la raison ce que la conscience est à la vertu : le guide voilé, l’éclaireur souterrain, l’avertisseur inconnu, mais renseigné, la vigie sur la cime sombre. Là où le raisonnement s’arrête, l’intuition continue.

L’escarpement des conjectures ne l’intimide pas. Elle a de la certitude en elle comme l’oiseau. Dites donc à une hirondelle : prends garde, tu vas tomber ! L’intuition ouvre ses ailes et s’envole et plane majestueusement au-dessus de ce précipice, le possible. Elle est à l’aise dans l’insondable ; elle y va et vient ; elle s’y dilate ; elle y vit. Son appareil respiratoire est propre à l’infini. Par moments, elle s’abat sur quelque grand sommet, s’arrête et contemple. Elle voit le dedans.

Le raisonnement vulgaire rampe sur les surfaces ; l’intuition explore et scrute le dessous.

Le matérialisme est l’oiseau de nuit de l’idéal ; il ne perçoit pas ce grand jour ; l’idéal est un plein midi dont il est l’aveugle. Le matérialisme, comme une chouette réveillée hors de son heure et fourvoyée dans l’aurore, va se heurtant à toutes ces réalités radieuses, l’âme, l’immortalité, l’éternité, ténébreux dans l’éblouissement. Où le matérialisme crie : Sépulcre, l’intuition crie : Lumière ! L’intuition, comme la conscience, redisons-le, est faite de clarté directe ; elle vient de plus loin que l’homme ; elle va au delà de l’homme ; elle est dans l’homme et dans le mystère ; ce qu’elle a d’indéfini finit toujours par arriver ; le prolongement de l’intuition, c’est Dieu.

Et c’est parce qu’elle est surhumaine qu’il faut la croire ; c’est parce qu’elle est mystérieuse qu’il faut l’écouter ; c’est parce qu’elle semble obscure qu’elle est lumineuse. L’assujettissement aux Bibles, la servitude aux livres, l’idolâtrie des textes, l’obédience passive aux Védas et aux Korans, tout cela est terrestre, tout cela est artificiel, tout cela est construit pour le besoin de tel ou tel mode de civilisation, tout cela porte des ratures et des surcharges faites de main d’homme ; tout cela n’a, dans l’absolu, nulle raison d’être. Mais l’obéissance aux lueurs intimes, la confiance aux irradiations infinies, la foi à la conscience, la foi à l’intuition, c’est la chose sacrée, c’est la respiration de l’air même du sanctuaire inexprimable, c’est la communication avec Dieu : sans intermédiaire, c’est la religion. Ce que la conscience dit, elle le sait ; ce que l’intuition déclare, elle le voit ; la conscience sait en dehors de nous ; l’intuition voit en dehors de nous ; or savoir et voir, c’est la base d’enseigner et de prouver ; donc la conscience enseigne, donc l’intuition prouve. Quiconque consultera l’intuition sera bien informé. — Je le sens par intuition ; je le perçois par intuition ; — cela est supérieur aux syllogismes. Si par hasard il arrivait que, dans un cas donné, l’intuition contredît la dialectique, c’est du côté de l’intuition que je pencherais. L’intuition est une échappée de la grande certitude mystérieuse. Ce qu’elle m’enseigne, je le crois. Cela m’est montré par celui qui voit.

L’intuition parle dans nos ténèbres avec l’accent même de l’axiome.

Pourtant l’intuition peut se tromper ? Sans doute. Ah ! vous ne vous trompez pas, vous ? Qui êtes-vous. Êtes-vous Cuvier ? Vous vous êtes trompé sur l’homme fossile. Êtes-vous Humboldt ? Vous vous êtes trompé sur les gymnotes. Êtes-vous Laplace ? Vous vous êtes trompé sur les bolides. Etes-vous Lagrange ? Vous vous êtes trompé sur la vapeur. Ah ! c’est une litanie qui n’est pas finie et qu’on peut recommencer. Je l’ai dit déjà et j’y insiste. Vous vous appelez la science. Soit. En ce cas, vous vous appelez aussi l’erreur.

Ah ! l’intuition peut errer ! la belle nouvelle ! Tout ce qui passe par l’œil humain ou par l’esprit humain est sujet à déviation, c’est-à-dire égarement. L’âme a ses illusions d’optique comme le corps.

L’intuition infaillible ? Non. Mais elle a cela de grand que jamais elle ne perd de vue la réalité idéale. A quelque moment que vous l’interrogiez au fond de vous-même, vous la trouverez attentive à la clarté lointaine et centrale. Elle est la prunelle faite pour ce rayonnement. L’absolu est sa vision. Aussi, malheur au penseur qui n’en tient pas compte, et qui n’emploie pas à sa philosophie et à sa sagesse ce regard fixe de l’aigle intérieur sur le soleil moral !


 

Revenons à ce seuil du sépulcre où nous avions aperçu l’âme et où nous nous étions arrêtés.

C’est là l’Inconnu, disions-nous. Oui, mais le souffle qui a vacillé sous notre crâne y persiste. La palpitation humaine est mêlée à ces ténèbres. Le fil humain entre dans la tombe et ne s’y casse pas ; on l’y sent flotter avec une mystérieuse ondulation d’infini. Le moi libre sur la terre sent au delà de la terre le moi responsable, et s’en inquiète. L’homme moral survit à l’homme matériel, et s’en va dans l’ultérieur sans sa chair et avec ses actions.

Ou il faut nier tout ce qui a été déduit plus haut, c’est-à-dire déclarer l’égalité de l’homme et de la bête, l’identité de l’homme et de la chose, et ce qui s’ensuit, c’est-à-dire le néant de la liberté et l’innocence du tyran, ou il faut proclamer cela, dis-je, ou il faut admettre l’âme. Et admettre l’âme, j’y insiste, c’est admettre le lien de l’homme avec l’Inconnu, la confrontation de la liberté avec la responsabilité après la mort, le face à face sépulcral du moi avec la Cause.

Oui, c’est là l’Inconnu ; mais cet Inconnu est le gouffre de la logique immense, et nous n’y devons pas jeter légèrement nos actions.

Et savez-vous quel est le crime de la peine de mort ? C’est qu’elle est une violence à cet Inconnu-là. Violer les ténèbres, quelle épouvante ! La peine de mort, c’est la voie de fait sur une âme ; c’est le rejet brusque d’une responsabilité à Dieu qui ne la réclame pas encore ; c’est le renvoi avant le rappel ; c’est la mutilation, dans une destinée humaine, du temps, arbre qui ne peut être émondé que par celui qui l’a planté ; c’est une sommation de fonctionner à heure fixe faite par la justice humaine à la justice divine, par Zéro à Tout ; c’est la myopie donnant un ordre au soleil ; c’est le lit du tombeau fait autrement qu’il ne doit l’être ; c’est le travail providentiel et sauveur du repentir et du remords arrêté dans une tête par la chute d’un couperet ; c’est Dieu interrompu dans l’homme.

Le sang ne suffit pas à l’horreur ; la preuve, c’est que, par une fatalité dont vous n’êtes pas responsable, vous en buvez et vous en mangez tous les jours, et vous appelez cela : bien dîner. La planche de l’échafaud est épouvantable, non parce qu’on y voit couler du sang, mais parce qu’on y voit ruisseler de l’âme.

S’il y a une vérité au monde, c’est celle-ci : Liberté implique responsabilité.

L’esclave est irresponsable, le soldat est irresponsable ; l’obéissance passive est une monstruosité absoute. La responsabilité commence au choix. Choisir, c’est agir ; choisir, c’est répondre. La bête ne choisit pas, ce n’est qu’un instinct ; l’homme choisit, c’est un esprit.

Suivons le raisonnement :

Liberté implique responsabilité.

Quelle responsabilité ?

Responsabilité légale ? Mais, pour la plupart des actions humaines, la responsabilité légale est illusoire. Le Code est une toile d’araignée aux grosses mouches qu’on appelle crimes et délits ; l’innombrable essaim des méchancetés, plus noires souvent que les crimes, passe entre ses mailles. Ce n’est pas même un filet à prendre les vices. On peut être un très mauvais homme, hanter les sept péchés capitaux^ faire le mal toute sa vie, et ne rencontrer sur sa route aucune loi. Etre pris au collet par un texte légal, c’est un incident qui n’arrive pas toujours aux pires. Ajoutez que la loi peut se tromper et se trompe, qu’il lui est arrivé, et qu’il lui arrive encore, de qualifier délit ce qui est droit. Exemple : les deux libertés organiques de l’homme, la liberté de penser et la liberté d’aimer, ont l’une et l’autre un chapitre dans le code ; le droit naturel est souvent un délinquant aux yeux du droit écrit. Comme la responsabilité doit avant tout être correcte, ne comptons donc pas sur le code, faillible d’une part, de l’autre insuffisant. Il y a mieux : on peut faire le mal, non seulement sans avoir le code pour obstacle, mais en ayant la loi pour outil. Un législateur peut être un bandit, témoin Dracon. Un juge peut être un assassin, témoin Caïphe. Et autour de Caïphe et autour de Dracon, les scélérats de la légalité pullulent, depuis Martin V qui brûle Jean Huss jusqu’à Parker qui pend John Brown. Ici c’est le code qui est complice, et c’est la loi qui devient responsable. Rayez ce mot : responsabilité légale.

Quelle est donc la responsabilité ? Car il en faut une ; sinon pas de liberté.

La responsabilité matérielle ? Qu’entendez-vous par là ? Voulez-vous dire que l’indigestion suit l’excès ? Faites-vous du juste et de l’injuste, du faux et du vrai, du bien et du mal, une question d’hygiène ? La conscience n’est-elle qu’un estomac ? Eh bien, là encore, même en rapetissant l’humanité à ce point, vous vous tromperiez. L’orgie peut être pour le père et l’indigestion pour le fils. Il y a des cas où l’indigestion s’appelle révolution. Songez à l’alcôve de Louis XV et à l’échafaud de Louis XVI. Que toute mauvaise action soit punie sur la terre, que la perversité soit nécessairement et visiblement suivie ici-bas de l’adversité, je vous arrête net, cela n’est pas. Trimalcion engraisse ; Cauchon prospère ; Borgia meurt pape et infâme ; la veuve de Scarron et de Louis XIV meurt reine et abominable. Renoncez donc à la responsabilité matérielle.

Que reste-t-il ?

La responsabilité morale.

La responsabilité morale ? Ôtez l’âme, et je vous défie de me dire ce que c’est. Le repentir, et pas de sanction ; le remords, et pas d’avenir ; mots vides de sens. Prenons le plus grand des crimes, le meurtre. Retirez l’âme, ce n’est plus un crime. Si un homme n’est qu’un organisme dévolu à cet engloutissement définitif qu’on appelle Rien, j’ai détruit cet organisme, soit, mais que parlez-vous d’assassinat ? Désorganiser de la matière, ce n’est jamais que désorganiser de la matière ; peu importe la configuration de cette matière, peu importe le mode de cette désorganisation ; égorger un homme ou manger une laitue, c’est la même chose ; quel repentir voulez-vous que j’aie ? Désagréger des molécules, c’est un fait simple. Je casse une pierre, je tue un homme. Rien en deçà, rien au delà. C’est une action dont je vois les deux bouts. Un déplacement d’atomes, une refonte de substances dans le creuset de la vie universelle, un changement de forme du néant. Je sais ce que j’ai fait, et je n’ai rien fait de plus que cela. Il n’y a là aucune ombre ; tout est clair et fini. Qu’aide à regretter ? Quel reproche voulez-vous que je m’adresse ? Le remords ne naît que de la quantité d’inconnu qu’on fait dans une action, limitée en apparence, profonde en réalité. Or le meurtre n’est profond que s’il a affaire à une âme.

Oui, le coup frappé sur un homme sonne creux. Dans l’homme il y a l’abîme.

L’immortalité donc, voilà le résidu du raisonnement ; quelque chose qui survit pour répondre, voilà le fond du syllogisme. Mettez tous les faits dans votre cornue, et traitez-les avec le réactif que vous voudrez, le précipité, c’est le moi persistant. Ouvrez la logique, ce que vous trouvez dedans, c’est l’âme.

Et ce qui s’ensuit est admirable :

Liberté exigeant responsabilité, plus vous élargissez la liberté actuelle, plus vous agrandissez la responsabilité ultérieure. Plus vous donnez de choses à faire à la vie, plus vous laissez de choses à faire à la tombe. L’esclave est irresponsable ; à la rigueur il pourrait mourir tout entier ; la mort n’aurait rien à lui dire. Le citoyen, lui, est de toute nécessité immortel ; il faut qu’il réponde. Il a été libre, il a un compte à rendre. Ceci est l’origine divine de la liberté. Pour que l’homme soit responsable ailleurs, il faut qu’il ait été libre ici-bas. Le sépulcre n’est pas béant pour rien. L’attente du tombeau implique la liberté de l’homme. La liberté humaine n’est pas seulement un fait terrestre, c’est un fait d’ordre universel. Celui qui attente à la liberté de l’homme attente à l’autorité de Dieu. Dieu tient l’autre extrémité de cette créature à laquelle il a donné le libre arbitre pour qu’elle en use devant la terre et pour qu’elle en réponde devant lui. Être souverain de soi-même, c’est n’appartenir qu’à Dieu, qui est l’idéal vivant. Cette possession de Dieu par l’homme s’appelle liberté ; et, conclusion magnifique, la splendeur de la déclaration des droits de l’Homme, c’est qu’elle est la promulgation des droits de l’Âme.

O sommet ! ô arrivée de la philosophie sur les hauteurs ! ô sublime identité de la liberté et de la foi !


 

La question des âmes latentes, que nous n’abordons pas ici, loin d’ébranler en quoi que ce soit ce que nous venons de dire, s’y rattache de toutes parts par son mystère même, et en est, en quelque sorte, l’arrière-plan énorme.

Cette énigme des âmes latentes, posée par une certaine philosophie depuis des milliers d’années, cette vision étrange qui a effaré Pythagore, Théophraste, Columelle, Pline, La Quintinie, Thomas d’Aquin, Malpighi, Gomésius Pereira, Dupont de Nemours, l’observateur des bêtes, Redi, le scrutateur des plantes, et jusqu’au bizarre père Bougeant et jusqu’à Leibnitz, cette présence possible d’on ne sait quelle conscience murée dans la matière et momentanément captive, pour des raisons ignorées, dans des formes inférieures, cette question redoutable crée, en dehors des habitudes de la foule, pour les intelligences délicates qui la soupçonnent ou pour les puissants esprits qui la sondent, toute une religion de devoirs singuliers et qui semblent extra-humains, mais qui tous résultent de la formule : « La quantité de droit a pour mesure la quantité de vie », et, par conséquent, confirme la loi indiquée plus haut. Ménager la nature, épargner la chose, cela devient le geste même de la sagesse ; François d’Assise dans sa grotte a la même illumination mystérieuse que Poûmavasy dans son creux d’arbre. Qui n’a été quelquefois frappé de ce qu’on pourrait appeler le brahmanisme de la Providence ? C’est la loi du droit égal à la vie qui laisse entrevoir quelques-unes de ses applications obscures, et non proportionnées à l’homme. Et, au delà de l’humanité, si l’on suit dans les profondeurs du possible l’hypothèse qui n’est autre chose qu’une forme ailée de la logique, on conçoit, on aperçoit presque d’innombrables systèmes d’êtres ayant chacun un horizon de devoirs différent du nôtre, mais éclairé par la même formule : le droit adéquat à la vie. Ce sont d’autres êtres qui voient d’autres profondeurs, mais à la même lumière. Chaque univers exécute à sa façon la législation de l’absolu ; les applications sont locales, la loi est générale.

C’est pourquoi nous l’avons qualifiée loi des lois.

Du reste, après avoir sommairement indiqué comment cette loi n’est point troublée par la question des âmes latentes, on comprendra que nous sortions de cette pénombre, que nous abrégions cette parenthèse énigmatique pour beaucoup de lecteurs, et que nous retournions à l’humanité toute simple. La question des âmes patentes suffit déjà à elle seule à déborder l’homme ; et ce livre n’est pas" un traité de philosophie cosmique. Tenons-nous-en donc à l’âme humaine et au droit humain.


 

Quiconque a médité sait que la méditation a ses effarements, et que ces effarements viennent parfois d’une cause physique, d’un phénomène externe, d’une situation donnée de la création visible.

Mais rien n’est sans signification.

A de certaines heures, le tâtonnement de la pensée devient lugubre. La nuit est une de ces heures-là ; surtout la nuit d’hiver. Il semble qu’il y ait dans le soleil couché quelque chose de la disparition de Dieu. Obtenebratus est sol, crie Isaïe. Où donc est la lumière ? Le songeur nocturne éprouve une sensation d’abandon et d’oubli, croit sentir le vide et regarde l’espace avec un tressaillement d’orphelin. Pas d’étoiles ; tout ce qui pouvait ressembler à de la clarté s’est effacé au zénith derrière les nuages, voiles d’Isis. Partout la noirceur. Voilà la nature aveuglée, chose sinistre !

Malheur aux intelligences faibles ! Ces crépuscules, ces brumes, ces troubles de forme et de contour sont pleins d’un frisson vague et malsain. Les branches de la forêt chuchotent lugubrement. C’est l’heure où les bêtes de la trahison s’éveillent ; la paupière du mal s’entr’ouvre ; les yeux du guet-apens flamboient. A l’obscurcissement de la matière répond on ne sait quelle anxiété morale.

Opacité vertigineuse qui inquiète le philosophe et qui égare l’ignorant. Hélas ! pourquoi donc la lumière discontinue-t-elle ? Pourquoi y a-t-il une heure qui a l’air donnée au mal ? Pourquoi la fatalité apparaît-elle en quelque sorte visible sous cette forme de l’éclipsé ? Quand on considère, contemplation morne, la figure funeste des ténèbres, il est impossible de ne pas se dire, avec un certain frémissement, qu’il y a de la caverne dans la nuit, et, qui sait ? du crime peut-être dans l’obscurité ? Il ne semble pas que cette profondeur-là donne dé bons conseils. Caïn n’était pas autre chose qu’un regardeur de ténèbres.

Il fait nuit, dit Socrate, cela est mauvais. Nox malesuada, dit Tacite.

Le hibou encourage le bandit. Le renard montre au voleur la manière de se servir de l’obscurité. Les nuées ébauchent des antres ; les vastes courbes du ciel deviennent des cercles d’enfer. L’œil s’y perd, et la conscience aussi. Il était nuit quand Néron songea : Nox erat, Nero cogitavit. Tous les effluves des ténèbres semblent des exhortations au mal. Comment empêcher, comment arrêter, comment déconcerter ces effrayants envois de l’ombre dans les âmes ?

On ne combat l’ombre que par la lumière, on ne combat la nuit que par le soleil, on ne combat le mal que par Dieu.

Orate, orate, criait Jean à Pathmos.


 

Si l’on élague les innéités intuitives, quelle certitude y a-t-il ?

La certitude est-elle dans notre morale ?

N’approfondissons pas ce point ; les temps ne sont pas venus ; bornons-nous à ce simple mot : pour notre morale la forme suprême de la beauté est une indécence à cacher. La nudité d’un lys est pudique, la nudité d’une femme ne l’est pas. Nos préjugés le veulent ainsi. Pourtant, il est certain que la contemplation de la femme peut se faire du pied de l’autel et être un acte religieux. Platon le pense, Lycurgue aussi, Salomon aussi, Mahomet aussi.

N’importe, la création manque de pruderie. Chose triste, notre vertu redoute la beauté ; chez nous, le beau effarouche le bien. Au fond notre morale est assez mécontente de Dieu.

La certitude est-elle dans la science ?

La science, qui se croit exacte, est peccable. Il faut la vénérer, mais la contrôler. Elle marche, mais elle trébuche. Sondez la science dans ses origines, remontez, si vous voulez, jusqu’à Hippocrate de Chio, fameux par la quadrature des lunules, remontez jusqu’à Apollonius le Myndien, qui a peut-être créé la physique, partout à côté du progrès vous trouvez le faux pas ; à côté du flambeau, le nuage. La science rit du peuple qui parfois en sait plus long qu’elle. Souvent la divination populaire devance l’observation scientifique, et, ayant de l’intuition en soi, va plus loin. Les pierres du ciel, la lune rousse, les pluies sanglantes, les grêles de crapauds, ces chimères, acceptées de la foule, bafouées des académiciens, sont maintenant des faits. Le tonnerre-boule-de-feu des bonnes femmes est la foudre globulaire de Clairaut. L’influence que le peuple attribue aux comètes sur la terre a été, au point de vue physique, constatée par Newton. La science commence presque toujours par voir trouble. Pas un docteur qui n’ait erré ; pas un voyant qui n’ait louché. Bigot de Morogues s’est trompé sur les aérolithes ; il y a soixante ans, il raillait Bayle (fait de juillet 1681, frégate L’Albemarle) ; aujourd’hui Arago raille Bigot de Morogues ; Herschell s’est trompé sur le calorique lunaire ; Melloni, Knox et Zantedescht ont prouvé que le peuple avait raison contre le savant. Arnaud de Villeneuve s’est trompé sur la circulation du sang, Stenon, Whiston et Burnet se sont trompés sur la sphéricité terrestre, Woodward s’est trompé sur le déluge, Bêcher s’est trompé sur ce qu’il appelle les trois terres, la vitrescible, la sulfureuse et la mercurielle, Van Helmont s’est trompé sur l’alkaest, Descartes s’est trompé sur la glande pinéale, Galien s’est trompé sur les quatre humeurs, Monard s’est trompé sur le cinabre que de son temps on appelait sang-dragon ; La Peyronie s’est trompé sur le corps calleux ; Duverney s’est trompé sur l’aorte, Bailly s’est trompé sur le magnétisme, Oken s’est trompé sur les bivalves, Dupuis s’est trompé sur la chronologie zodiacale, Copernic s’est trompé sur là gravitation, Newton s’est trompé sur la réfraction de la lumière, Bernoulli s’est trompé sur les planètes, Kepler s’est trompé sur les comètes, Tycho Brahé s’est trompé sur le soleil. Gruithuisen dit la lune habitée ; Maedler la déclare déserte ; l’un des deux se trompe ; lequel ? L’erreur s’est glissée jusque dans le mètre ; le mètre est faux ; il est à refaire ; le diamètre de la terre et le méridien ont été mal mesurés. Qui a fait cette bévue ? Maupertuis. D’Aquin a nié Harvey et Monge a nié Fulton. Comment a débuté la télégraphie électrique ? Par l’éclat de rire de l’Académie des Sciences. Folie, disait l’institut. Réalité, a répondu la nature.

Donc prenons garde.

Qu’on ne se méprenne pas sur notre intention. Nous n’attaquons pas la science. Nous constatons seulement que, l’optique terrestre étant donnée, la faillibilité est partout. Cette triste ubiquité de l’erreur est la loi de l’homme.

La science toute la première connaît son ignorance.

Interpellez la chimie sur l’affinité, la physique sur la gravitation. Que vous répondront la physique et la chimie ? Rien. Elles entrevoient une loi. Elles tâchent de superposer à cette loi leurs formules. C’est tout.

La science connaît aussi ce qu’il y a en elle d’impuissance.

A côté de la nature, elle se sent tout à la fois grande et petite, grande par la volonté, petite par la force. La nature, à un certain point de vue, fait les mêmes choses qu’elle, avant elle et mieux qu’elle. Il y a dans tout ce que produit la nature un ingrédient qui suffit pour tout changer et que la science n’a pas : le fluide vital. La science fait le photographe, la nature fait l’œil ; la science fait le mélographe, la nature fait l’oreille. La science a son volcan, qui est l’usine ; la nature a son usine, qui est le volcan. Dans l’une, la vapeur soulève un piston, dans l’autre elle secoue une montagne. La science a l’étincelle, la nature a l’éclair ; le premier nuage venu contient plus de foudre que toutes les bouteilles de Leyde de tous les laboratoires de l’univers. C’est par fleuves que l’électricité ruisselle dans les veines du globe. Que sont nos chétives décharges électriques près de l’immense turbine des gaz et des fluides ? Quant à nos courants lumineux, nous avons la flamme de nos deux cônes de charbon ; la nature a l’aurore boréale. Le globe tout entier est un électro-aimant. La nature, avec ces deux leviers mystérieux, la combustion du sang et le fluide électrique, remue à toute heure et pour toutes les fonctions tous les muscles de tous les êtres vivants ; nous, au moyen de la pile, nous faisons sauter une grenouille morte ; là s’arrête notre copie de la vie. Certes, les mécaniques construites par l’industrie humaine sont merveilleuses ; mais il y a une machine d’une certaine nature qui produit une foule d’effets statiques, dynamiques, chimiques, et qui ne brûle que deux cents grammes de charbon par jour ; cette machine s’appelle l’Homme. Je voudrais voir l’homme l’inventer.

Depuis soixante-quinze ans, la science est tenue en échec par le ballon. Le’ problème du ballon est ceci : l’aéroscaphe résulte de deux forces, la force d’ascension et la force de direction ; or ces deux forces sont contraires et semblent s’exclure l’une l’autre. Pour que le navire aérien s’élève, il faut qu’il soit plus léger que l’air ; pour qu’il se dirige, il faut qu’il soit plus lourd que l’air. S’il est plus lourd que l’air, il reste à terre ; s’il est plus léger que l’air, il est à la discrétion du vent. Visez une cible avec une plume, la plume n’y va pas ; visez une cible avec une pierre, la pierre touche le but. Que faire donc ? Deux choses traversent l’air et le fendent, le projectile et l’oiseau ; tous deux sont plus lourds que l’air. L’un est poussé, l’autre est vivant ; le projectile est fatal, il arrive ; l’oiseau seul se dirige. Il est libre ! Quand l’impulsion cesse, le projectile tombe ; quand la vie cesse, l’oiseau tombe. Il existe un troisième objet qui se meut, selon un mode mixte composé en quelque sorte du projectile et de l’oiseau, sans impulsion première, mais en vertu d’une force emmagasinée qu’il porte avec lui et qu’il dépose chemin faisant, contraint de s’arrêter quand la poche aux forces est vidée ; c’est la fusée. Là, comme l’a déjà dit ailleurs l’auteur de ce livre, là peut-être est la solution du problème de la navigation aérienne. La solution serait aussi dans l’imitation de l’oiseau. L’homme a déjà fait le cheval artificiel, la machine à vapeur ; saura-t-il faire l’oiseau artificiel, l’aéroscaphe ? Mais ici l’obstacle se complique : d’abord, vous donnez du charbon à dévorer au cheval artificiel ; mais que donnerez-vous à l’oiseau artificiel ? Emporterez-vous un approvisionnement ? c’est bien lourd. Où trouverez-vous un renouvellement de forces puisé dans le milieu ambiant lui-même, analogue à la nutrition ? Ensuite, pour créer le cheval artificiel, il suffisait de savoir faire le ressort ; pour créer l’oiseau artificiel, il faudrait savoir faire le muscle. Il y a entre le ressort et le muscle l’abîme qui sépare l’engrenage mécanique du fluide vital. Le jour où l’homme aurait la recette du fluide vital, il pourrait créer plus que l’aéroscaphe, il pourrait construire scientifiquement l’homme. Et alors une question s’ouvre : Dieu permettra-t-il jamais que l’homme crée l’homme autrement que par l’amour ? Que gagnerait la vie terrestre à ce remplacement de l’amour par la science dans les profondeurs mêmes de la genèse humaine ? La science, possédant le fluide vital, pourrait donner la vie, mais non le souffle. Il y aurait donc sous le soleil d’effrayants êtres faits à notre image par nous qui vivraient de par la science, sans âme. Seraient-ce des hommes ? Ici l’on recule.

En attendant, ce n’est pas à la science de se poser à elle-même des limites. Et puisque nous venons d’indiquer en passant l’énigme du fluide vital, disons aux savants que c’est un tort de trembler devant cette énigme et de la refuser chaque fois qu’elle se présente à l’examen. La science s’est effarouchée devant le chloroforme ; devant les phénomènes biologiques, devant l’étrange question des tables, devant Mesmer, devant Delouze, devant Puységur, devant l’extase magnétique, devant la catalepsie artificielle, devant la vision à travers l’obstacle, devant l’homoepathie, devant l’hypnotisme, la science, sous prétexte de « merveillosité » s’est soustraite au devoir scientifique, qui est de tout approfondir, de tout examiner, de tout éclairer, de tout critiquer, de tout vérifier, de tout classer ; elle a balbutié des railleries ou aventuré des négations au lieu de faire des expériences ; elle a laissé, au grand profit des charlatans, la foule en proie à des visions mêlées de réalités ; elle a chancelé, lâché pied, et, là où il fallait avancer, rétrogradé. Elle a fermé les portes, elle, la science, qui n’a d’autre fonction que de les ouvrir, et qui n’est rien, si elle n’est pas une clef.

Quel est l’ennemi de l’inventeur ? Le savant. L’inventeur sait, et le savant n’invente pas. De là la haine. Le métier dé l’un se hérisse devant l’intuition de l’autre. De là, à de certains moments, la quasi-paralysie du progrès.

Quant aux académies, certes elles sont utiles ; l’institut, tout embryonnaire qu’il est encore, est peut-être la création sociale et politique la plus appropriée à l’avenir. Dès à présent les académies sont des récipients de renseignements et de bons chefs-lieux d’informations ; plus tard, quand la vraie science sera fondée, il sortira de ces rencontres d’hommes spéciaux et de ces conciles de travailleurs un rayonnements Pourtant il ne faut point s’exagérer la puissance des amalgames, et les instituts sont des amalgames. Jamais les académies, ni dans la science, ni dans l’art, ne feront la besogne du génie. Ici encore la question du fluide vital reparaît.

Une académie est à un cerveau ce qu’un mécanisme est à un organisme. L’unité lui manque, le point lumineux, le regard, l’âme. Cela pousse, cela traîne, cela ne plane point. La locomotive n’est pas l’aigle.

Tout ceci peut être dit, et d’autres choses encore, sans blessure pour la science. A qui devra-t-on la vérité, si ce n’est à la science ? On lui doit plus que le respect, on lui doit le concours. Lui signaler ses erreurs, lui rectifier sa voie, c’est concourir à son but. Nous voulons la science plus grande, plus forte, plus solide, mieux trempée, plus maniable aux mains puissantes de l’invention. La science, nous l’avons dit, est une clef ; c’est la clef de l’avenir ; nous voulons cette clef proportionnée à la serrure.

Nous ne pousserons pas plus avant cette digression qui est, du reste, une digression moins qu’on ne croit.


 

Il y a, je le sais, et j’en ai touché quelque chose plus haut, des démocrates, très convaincus, très vaillants, très probes, très généreux, et j’ajoute très savants, qui mettent leur démocratie à cette condition : rejeter ce qu’ils nomment « le surnaturalisme ». C’est ce que Paul Duport, je crois, appelait labourer profond.

Mais d’abord il n’y a pas de surnaturalisme.

Ce que vous nommez ainsi, nous le nommons, nous, le naturalisme. Qui donc a la science ? qui donc connaît les limites de l’Être ? qui donc a fait la trigonométrie de l’ombre ? qui donc a relevé la frontière de l’Inconnu ? qui donc a catalogué la création ? qui donc en sait plus long que ces deux plongeurs terribles, le télescope en haut, le microscope en bas, lesquels ne savent rien ? qui donc fixe le point où la nature cesse d’être, de telle sorte qu’on puisse s’écrier : ceci est sur elle. Surnaturalisme ? qui dont peut dire : la réalité commence ici et finit là ? qui donc a l’alphabet du possible ? qui donc en peut écrire l’alpha ? qui donc en peut lire l’oméga ?

Où est votre certitude ?

Vous me répondez : où est la vôtre ?

Soit. Doute des deux côtés. J’y consens ; je vous l’accorde pour un moment, quoique, pour ma part, je croie. Mais entre ces deux doutes, l’un qui encourage, l’autre qui désespère, pourquoi préférez-vous le doute désolant ? Entre l’ombre où est la chute et l’ombre où est l’ascension, pourquoi préférez-vous l’ombre où est le gouffre ? A égalité de doute, pourquoi choisir le doute noir ? Vous dites Non comme je dis Oui. Mes trois lettres se trompent peut-être comme les trois vôtres. Mais dans les vôtres, il y a le vide, la stupeur, le non-sens de la souffrance et de l’épreuve, le rire du criminel, le sarcasme de César tout-puissant, l’impunité de Tibère, l’irresponsabilité de Borgia, le désespoir des bons, l’effroi des justes, la banqueroute de Dieu, le néant ; dans les miennes, il y a les étoiles.

Mais supposons-la expliquée, la formule : ni âme ni Dieu. C’est fait. Plus de surnaturalisme. On a « labouré profond ». Qu’a gagné la démocratie ?

Matière partout ; plus de peuple, l’individu. Plus de siècle, la minute. Art, poésie, philosophie ; on a soufflé ces chandelles. Elles gâtaient la nuit. De la science, que reste-t-il ? Seulement la partie industrielle, l’applicable ; tout ce qui est science pure, abstraite, spéculative, serait poésie et chimère. On a éteint cela. Cela confine au surnaturalisme. Le beau, le vrai, le grand ; quels sont ces mots ? Il y a quelque chose d’éclipsé qu’on appelait ainsi. Les ténèbres sont là ; cherchez. Devoir, dévouement, sacrifice ; autant de non-sens. De quoi s’agit-il ? de jouir. Et de jouir vite. Car après nous, rien. C’était la philosophie du roi Louis XV ; c’est la bonne. L’ancien appareil varié des facultés humaines est tombé en désuétude ; la société n’a qu’une pierre de touche : l’utile. A quoi cela sert-il ? l’homme ne connaît plus d’autre question. L’excellence de la chimie, c’est d’aboutir à la cuisine. Écouter l’instinct, satisfaire l’appétit ; sagesse. L’idéal héroïque s’est déplacé ; c’était Léonidas, c’est Pantagruel. Tout est un ventre.

Et j’ajoute ceci : — Tout étant matière, plus de loi morale. Le tyran est comme le tigre, un innocent.

Voilà ce qu’a gagné la démocratie.

Oh ! cramponnons-nous au vrai.

Le peuple ne vit pas de négation, mais d’affirmation.

La démocratie veut croire. Croire, c’est pouvoir.

La liberté veut la responsabilité ; l’égalité veut l’azur, la fraternité humaine a pour source la paternité divine.

Il y a une sorte de proverbe populaire qui fait de Peuple et de Dieu les deux termes d’une équation.

Il n’y a pas de roi parce qu’il y a un Dieu ; toute monarchie est une usurpation de providence. Pourquoi ? Parce que tout ce qui n’est pas l’auteur est sans droit à l’autorité. De là l’inanité du Chef de Peuple et la majesté du Père de Famille.

Ces dernières lignes réclament peut-être quelque approfondissement.

La démocratie humaine est visiblement la volonté de l’auteur suprême.

Il ne crée de royauté que là où le libre arbitre n’existe point, dans les espèces inférieures ; et alors quand il veut déléguer l’autorité, voici comment il s’y prend :

Regardez cette nation. Elle en vaut la peine. Elle a une ville, la ruche, et un travail, le miel. Cette nation s’appelle les abeilles.

Cette nation est une monarchie. Elle a une reine.

La Reine est une abeille aussi, mais pas la même abeille que les autres. Elle éclôt dans une alvéole d’une forme différente. Elle est de plus grande taille ; elle a l’abdomen plus large, la tête moins grosse, le corselet plus svelte, les ailes plus courtes ; elle n’a pas les brosses du travail aux pattes et le sac à miel sous le ventre. Son aiguillon est courbe au lieu d’être droit. Les sujettes vivent à peine un an ; la reine vit quatre ans au moins, quelquefois sept ans. Les autres sont grises, elle seule est dorée. Elle ne travaille pas.

Quelle est sa fonction ?

Elle pond son peuple.

En outre, elle chante. Et quand elle chante, toute la ruche se tait.

Elle seule est harmonieuse ; elle seule est féconde. Les autres sont muettes et stériles.

Elle fait jusqu’à soixante mille œufs par an.

Elle pond dans une cellule à part l’œuf qui doit régner, et d’où sortira l’abeille souveraine, son héritière.

Elle fait des populations, non seulement pour la ruche, mais pour les migrations. C’est elle qui crée les essaims. Elle est mère de la ruche centrale et mère des colonies.

Ici, comme on le voit, l’autorité implique l’auteur ; et ce n’est pas un mot, mais un fait. La reine des abeilles, c’est la mère des abeilles.

Plus de vie donne plus de droit ; certes, l’axiome est applicable ici. Ces royautés-là sont de droit divin.

Aussi quand la reine, à qui une seule fécondation suffit pour la ponte gigantesque qui remplira toute sa vie, sort de sa mystérieuse noce en plein ciel pour ordonner le massacre des mâles devenus des bouches inutiles, je sens en elle cette chose sacrée et démesurée, l’autorité, et je ne lui conteste point son coup d’état.

Maintenant montrez-moi un homme de douze pieds de haut, suant de la lumière, ayant pour parole une musique étrange possible à lui seul, vivant cinq cents ans, et produisant son peuple, et m’ayant moi-même tiré de sa substance, et seul générateur dans un monde eunuque, cet homme surhumain, cet Auteur, je suis prêt à le saluer roi. Mais mon semblable, mais le sujet comme moi de la digestion pendant la vie et de la pourriture après la mort, mais le malade comme moi, le petit comme moi, l’ignorant comme moi, l’éphémère comme moi, celui-là mon souverain ? jamais. Fraternité, soit ; Autorité point. Mon égal n’est pas mon maître ; mon frère n’est pas mon père.

Toute la démocratie n’étant qu’une affirmation, le scepticisme y semble peu à sa place. Mis en pratique, il mine et fait crouler le dévouement, qui est la base même du progrès. Pourtant, comme nous l’avons indiqué plus haut, la réaction naturelle et nécessaire contre les superstitions, les abrutissements et les intolérances a entraîné, parmi les plus purs révolutionnaires, un certain nombre de généreux esprits jusqu’à la négation philosophique absolue. Ils en conviennent ; quelques-uns même s’en vantent ; la démocratie excluant l’hypocrisie. Heureusement le principe démocratique a encore plus de force vivifiante que le principe matérialiste n’a de puissance desséchante ; quand on a bu aux sources vives de 89, l’empoisonnement du cœur n’est plus possible, et, presque toujours, à l’heure des occasions suprêmes, quand, dans un de ces démocrates sceptiques, l’homme qui doute se trouve aux prises avec l’homme qui agit, c’est la lumière héroïque de l’idéal qui prévaut et qui détermine l’action ; de là des conduites sublimes qui démentent l’aridité des théories, et de glorieux manques de logique.

Au commencement de 1852, j’étais à Bruxelles. Un jour, quelqu’un poussa ma porte et entra. C’était un homme jeune, au sourire franc, à l’œil sincère et vif, vêtu avec une certaine recherche élégante, montrant beaucoup de linge très blanc, ayant un gilet de velours à boutons ciselés, des gants paille, une fleur à la boutonnière, et un jonc à la main. A la question que je lui adressai, il me répondit : je suis prêtre.

— Ou plutôt, reprit-il, je l’ai été. Je ne Je suis plus. J’ai quitté le faux pour le vrai. Aujourd’hui, monsieur, je suis ce que vous êtes, un proscrit.

Je priai ce proscrit de s’asseoir.

— Je me nomme Anatole Leray, me dit-il.

Nous causâmes. Il me raconta sa vie. On l’avait élevé de telle sorte qu’un matin, à vingt-cinq ans, il s’était trouvé prêtre. Cela l’avait réveillé. Le songe d’une longue éducation mystérieuse s’était comme dissipé pour Anatole Leray le jour où il avait vu, brusquement, en pleine jeunesse, un mur, un mur infranchissable, un mur d’ombre et de granit, la prêtrise, se dresser entre la nature et lui. Sa première messe lui avait fait l’effet de sa dernière heure. En descendant de l’autel, il s’était apparu à lui-même comme un spectre. Il était resté béant, l’œil fixé sur la terreur de la vie impossible. Il avait vingt-cinq ans ; il sentait toute la création dans ses veines ; il était, de par la volonté de la réalité, plein de la sève universelle ; et il était forcé de se déclarer que, pour lui désormais, cette fermentation des instincts n’était plus qu !un bouillonnement de fautes. Bref, il n’avait pas la vocation ; et il s’effrayait de le reconnaître si tard. Cette résistance du prêtre au sacerdoce s’accrut silencieusement en lui pendant plusieurs années ; il combattit, il se roidit, il se meurtrit le cœur à ce qu’on lui avait imposé comme devoir ; il fut sévère, fidèle et honnête envers l’autel ; enfin, après bien des souffrances, il sortit de la lutte vaincu. C’est-à-dire vainqueur. L’homme triompha du prêtre. Anatole Leray céda à la jeunesse, à la vie, à la sainte et irrésistible nature. Ce sont là les expressions même dont il se servait en expliquant le fait. Et, loyalement, aimant mieux être appelé apostat par Rome qu’hypocrite par sa conscience, il se retira de l’église. A qui sort de ce lieu sévère, une seule porte est ouverte, la démocratie. Sa pente naturelle l’y conduisait d’ailleurs. Avant d’être homme d’église, il était enfant du peuple. Anatole Leray était d’une pauvre famille paysanne de Bretagne. Il était donc rentré dans le peuple tout naturellement comme une goutte d’eau dans l’océan. Il s’y trouvait bien. Il racontait tout cela simplement, avec une sorte de naïveté éloquente et forte. Sa retombée dans le peuple l’avait mûri. Il y avait en lui un penseur politique. Il avait écrit dans plusieurs journaux. C’était un révolutionnaire tout frémissant de conviction.

De l’exposé de sa vie, il passa au récit de ses idées. Je l’écoutais.

A un certain moment, il lui vint quelque chose qui ressemblait à une explosion.

Ce qu’on va lire est une reproduction de ses idées, sans doute en d’autres termes, mais, à cela près, rigoureusement exacte ; peut-être non littérale, mais, à coup sûr, fidèle.

— Tenez, monsieur, s’écria-t-il, que tout ceci serve au moins de leçon. Désormais la démocratie doit aviser. Il faut refaire l’homme, et recommencer le peuple dans les enfants. C’est dans l’éducation qu’il faut montrer la logique de la révolution.

— Je suis de cet avis, lui dis-je.

Il s’anima.

— Pour moi, monsieur, l’éducation entière est dans ceci : extirper de l’esprit humain toute espèce de surnaturel.

Je reconnus le mot.

— Qu’entendez-vous par là ? lui demandai-je.

— J’entends par là que l’homme est perdu par ces fantasmagories religieuses. Les superstitions sont l’étouffement de l’avenir. Tant que les nations respireront sur la terre un fanatisme ambiant, ne comptez pas sur la raison humaine. Monsieur, ce vieil esprit humain sombre sous voiles et se noie dans les chimères sacrées et fait eau de toutes parts. Cramponnons-nous aux réalités immédiates. Deux et deux font quatre ; pas de salut hors de là. Établissons la philosophie sur le fait. Que rien ne soit admis qui ne soit humainement vérifiable. N’acceptons que le visible et le tangible. Je veux que toute ma croyance tienne dans mes dix doigts. Guerre au merveilleux ! Que le peuple ne croie à rien qu’à lui-même. Mettons dans le berceau ce qu’on y voit, le germe ; mettons dans le tombeau ce qui y est, le néant. Chassons tous ces songes d’êtres en deçà de la terre, et de vie au delà de la vie. Supprimons le ciel. Il n’y a pas de ciel. Nous sommes dans le ciel. Notre terre y roule. Le ciel, c’est ça. Raisonnons net et ferme. Mort aux rêves ! Qui ne veut pas du fruit coupe l’arbre. Otons tout prétexte aux religions.

— Quelles sont donc vos opinions religieuses, lui dis-je.

Il me répondit :

— J’ai été élevé au séminaire.

— Eh bien ?

— Je suis athée.

— Si c’est une conséquence que vous prétendez tirer, observai-je, je ne saurais l’admettre. Pour avoir gardé des chèvres, on n’est pas Giotto ; un collège de jésuites n’a pas pour produit nécessaire Voltaire. — Du reste, je vous écoute. Continuez.

— Mais, reprit-il, j’ai tout dit. Se dégager des hypothèses. Sortir de la prison des chimères et en faire évader le genre humain, ce vieux captif que toutes les religions tiennent sous clef. Voilà.

— Je ne veux pas plus que vous, lui dis-je, des hypothèses qui deviennent superstitions et des chimères où l’on voudrait murer la raison humaine. Il semblerait donc que nous avons, vous et moi, la même pensée. Pourtant je ne crois pas que nous soyons d’accord. Précisez.

— Eh bien, répondit-il, suppression complète de ce que les^spiritualistes appellent l’idéal. L’idéal est du surnaturalisme. Ôtons le surnaturalisme du monde, c’est-à-dire chassons Dieu ; ôtons le surnaturalisme de l’homme, c’est-à-dire chassons l’âme. Pas d’éternel et pas d’immortel. Donnons ces vérités pour fondement à l’éducation. Tout est là. J’ai fini.

— Vous avez à peine commencé, repris-je. A votre sens donc, qu’est-ce que le monde ?

— Pure matière.

— Et l’homme ?

— Pure matière.

— Distinguez-vous, lui dis-je, entre la matière et la matière ?

— Je serais insensé. La matière est égale à la matière. C’est là la grande base de l’égalité.

— Mais, répliquai-je, les organismes ?

— Les organismes ne sont que des modes. Ces modes de la substance, fatals et aveugles en eux-mêmes, engendrent ces mirages qui font une sorte d’escalier de nuages, et que vous nommez d’abord intelligence, puis conscience, puis âme, échelons de l’échelle qui monte à Dieu. Cette échelle est appliquée à l’échafaudage de toutes les religions. Il s’agit de la jeter bas. Il faut en briser tous les échelons, l’échelon Dieu, l’échelon âme, l’échelon conscience, l’échelon intelligence. Et même l’échelon organisme. A bas l’organisme s’il devient le merveilleux, c’est-à-dire si l’on prétend conclure des diversités de l’organisme une supériorité quelconque d’une forme de la matière sur l’autre ! A bas l’aristocratie des organismes ! Des modes qui s’évanouissent ne sont autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l’atome ; l’atome indivisible et inconscient. Un atome qui serait supérieur aux autres, serait Dieu. Qui dit matière dit égalité. La matière est adéquate à elle-même.

Je le regardai fixement.

— Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui roule, sont les égaux de l’homme ?

Il eut un moment d’hésitation, puis répondit avec une loyauté qui semblait en lui plus forte que sa volonté même :

— Vous êtes dur ; mais le syllogisme est vrai.

— Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne dois pas en abuser. Je renonce donc à ces duretés du syllogisme extrême. Restons dans l’homme ; suivons-y vos prémisses : point d’âme, point de Dieu, point de surnaturalisme, point d’idéal ; la matière égale à elle-même. Et je vous déclare que je vais me borner à l’un des innombrables côtés de la question.

— Je vous écoute, reprit-il à son tour.

Et je lui demandai :

— Quel est, à votre sens, le but de l’homme sur la terre ?

— Le bonheur.

— Pour moi, lui dis-je, c’est le devoir. Mais ce n’est pas de ma pensée qu’il s’agit, c’est de la vôtre. — Dans la balance de l’égalité de la matière, de combien le bonheur d’un homme dépasse-t-il, en poids et en valeur, le bonheur d’un autre homme ?

— De zéro.

— Avant d’aller plus loin, me concédez-vous ceci qu’en logique,’ à toute action il faut une raison déterminante ?

— Cela est incontestable.

— Je reprends. Donc, si une occasion se présente où le bonheur d’un homme pourra être immolé au bonheur d’un autre homme, quelle sera, dans les plateaux où se pèseront les deux bonheurs, la quantité de pesanteur excédante qui pourra déterminer le sacrifice de l’un à l’autre ?

— Zéro.

— Donc, repartis-je, en logique, et en restant dans le fait matériel, qui est, selon vous, la seule sagesse, un homme n’a jamais aucune raison pour se sacrifier à un autre homme ?

Toute oscillation paraissait avoir cessé dans son esprit. Il me répondit avec calme :

— Aucune.

— Et par conséquent, répliquai-je, aucune pour sacrifier son bonheur au bonheur du genre humain ?

Ici Anatole Leray eut un tressaillement.

— Ah ! s’écria-t-il, s’il s’agit du genre humain, c’est différent.

— Pourquoi ? lui dis-je. Le total d’une addition de zéros, c’est zéro.

Il garda un moment le silence, puis me jeta avec quelque effort cette adhésion :

— Au fait, la vérité est la vérité. Vous êtes toujours dur ; mais votre syllogisme est juste.

Je poursuivis :

— Je ne juge pas votre principe ; je déduis seulement ce qu’il contient. Et c’est par vous que je fais faire, pas à pas, cette déduction. Vous êtes bon logicien, cela me suffit. Donc l’homme est matière ; il sort du néant, il rentre dans le néant ; il a un jour et pas de lendemain. Ce jour-là seulement est à lui ; toute sa raison, tout son bon sens, toute sa philosophie, ce doit être d’en user et de le faire durer le plus possible. L’unique morale, c’est l’hygiène. Le but de la vie, c’est le bonheur. Le but de la vie, c’est de jouir. Le but de la vie, c’est de vivre. Il y a à ceci des corollaires sans nombre ; je ne veux pas les tirer en ce moment. Je me borne à vous demander si c’est bien là votre pensée.

— C’est bien là ma pensée.

— Et à ce compte, et à votre sens, un homme jeune et bien portant qui donne sa vie pour un ou plusieurs autres hommes, ses égaux, ses semblables, ses identiques, atomes et matière comme lui, qu’est-ce que cet homme ?

— Une dupe.


 

Nous nous quittâmes froidement.


 

Anatole Leray partit de Bruxelles, passa en Angleterre, puis s’embarqua pour l’Australie. La traversée dura cinq mois. Le jour ou le paquebot arriva en vue de la terre, une tempête s’éleva. Le navire fit côte. Anatole Leray réussit à se sauver, et gagna un rocher hors des lames. Presque tout l’équipage put atterrir. Cependant, dans ce tumulte lugubre d’un naufrage où le pêle-mêle des épouvantes répond au chaos des vagues et où chacun ne pense qu’à soi, une embarcation où étaient trois femmes chavira. La mer était furieuse ; les trois femmes y disparurent. Aucun plongeur, même parmi les plus hardis matelots, n’osait se risquer. Ils en avaient tous assez de regarder le redoutable ruissellement de l’océan couler de leurs habits et s’égoutter à terre autour d’eux. Anatole Leray, médiocre nageur, se jeta dans cette écume. Il réussit, et ramena une femme sur le bord. Il se jeta une seconde fois, et en ramena une autre. Il était épuisé de fatigue et tout sanglant de s’être déchiré aux rochers. On lui cria : Assez ! assez — Comment ! dit-il, il y en a encore une. — Et il se précipita une troisième fois dans la mer.

Il ne reparut pas.


 

Hélas ! cette question donne le vertige. Oui, les fanatismes sont infâmes, oui, les superstitions sont difformes, oui, il y a une lèpre sur la face auguste de la vérité, oui, Innocent III, Charles IX, Borgia, Pie V, oui, l’imposture et l’abrutissement, les bûchers, le quemadero de Séville, l’inquisition de Goa, les juifs traqués, les albigeois égorgés, les maures exterminés, les protestants torturés, les estrapades, les dragonnades, Bossuet applaudissant Louvois, Torquemada à Saragosse, et Cromwell aussi à Drogneda, et Calvin aussi à Genève, les ténèbres, les ténèbres, les ténèbres ! oui, cela fait frémir. La superstition est une maladie lugubre. La guérirez-vous par la suppression pure et simple du fait religieux ? Essayez. Soit. C’est bien. Vous avez fermé ces mosquées, rasé ces pagodes, jeté bas ces wigwams. Vous avez lacéré les Talmuds, anéanti les Gémaras, pulvérisé les Védas, brûlé les Korans. La seule réalité palpable règne ; le mystère est chassé ; il n’y a plus rien dans la société dont on ne voie le commencement et la fin. Etes-vous délivrés ? Est-ce fini ? non. Regardez cette mère. Elle vient de perdre son enfant. Qu’est-ce qu’elle fait donc, la malheureuse ? elle tombe à genoux. Devant vous ? devant moi ? non. Devant qui donc ? Devant l’Inconnu.

Elle prie.

Le mystère vous a ressaisis.

Ou pour mieux dire il ne vous à jamais lâchés.

Le fait religieux ce n’est pas l’église ; c’est la rose qui s’ouvre, c’est l’aube qui éclôt, c’est l’oiseau qui fait son nid. Le fait religieux, c’est la sainte nature éternelle. Placardez-moi donc votre philosophie sociale de façon qu’elle cache le soleil ! Vos problèmes économiques sont une des glorieuses préoccupations du dix-neuvième siècle, moi qui parle j’ai consacré à les approfondir, sinon à les résoudre, toutes mes forces d’atome, je sais peu de questions plus graves et plus hautes ; supposons-les résolues ; voilà le bien-être matériel universel créé, progrès magnifique. Est-ce tout ? Vous donnez du pain au corps ; mais l’âme se lève et vous dit : j’ai faim aussi, moi ! Qu’est-ce que vous lui donnez ?

Être bien vêtu, bien nourri et bien logé, vivre à bon marché et bien, payer le saumon un sou la livre grâce à l’empoisonnement des fleuves, mordre dans du pain blanc, avoir un bon feu pour se chauffer et un bon lit pour se reposer, devoir tout cela dignement à son travail, faire rayonner son aisance autour de soi, croître dans la liberté et la santé, voir sourire sa femme gracieusement parée, voir grandir ses enfants bien portants, ne jamais manquer de rien, prospérer dans ce qu’on fait et par ce qu’on fait, bien boire, bien manger, bien dormir, c’est beaucoup, certes ; mais si c’est tout, ce n’est rien.

Allons plus loin.


 

Réalisez sur cette terre tous les Édens, tous les Élysées, toutes les Atlantides, tous les triomphes de la matière, toutes les glorifications de la jouissance, tous les walhallas de la chair, tous les jardins de délices catholiques, indous et payens ; faites coucher le paradis de Mahomet dans le paradis d’Anne d’Autriche : une houri nue dans des draps de batiste. Qu’est-ce qu’il te faut à toi ? Quatre repas par jour ? les voilà. Et toi ? Autant de vin de Champagne que tu en peux boire ? tends ton verre, et bois. Des palais de marbre, des salles dorées, des parcs pleins de paons et de cygnes, des symphonies, des fêtes, des joies, qui en veut ? Quelles servantes souhaitez-vous ? Toutes les forces de la nature ? Ici ! Venez, forces. Obéissez à l’homme. La vapeur traîne ses navires, le vent pousse ses aéroscaphes, l’éclair porte ses lettres. C’est bien ; et la science est là qui lui fait une hygiène puissante, qui restaure son estomac, qui raffermit sa colonne vertébrale, et ramène sa longévité à l’état normal ; si bien, que, comme le veut la nature, la jeunesse dure soixante-dix ans, et un homme est un siècle. A merveille. Buvons et mangeons. Volupté, plaisir, extase, ivresse, félicité, santé. Concorde en outre. Paix sur la terre, et fraternité universelle. Seulement une restriction : mon moi mourra. La tombe est une porte. Le cercle de l’éternité est un zéro. Je ne retrouverai pas ces enfants qui sont mes entrailles ; je ne reverrai pas cette femme qui est ma lumière. Allez-vous-en ! Votre éden m’épouvante. Je frémis.

J’ai vendu mon âme à ma chair. Non. Je ne veux pas de ce marché.

Il n’y a que l’âme qui puisse satisfaire le cœur.

Ah ! vous m’offrez de la viande et du néant. Ah ! vous n’avez rien pour cette flamme qui est en moi, qui me chauffe et qui m’éclaire et qui me brûle, et qui pense et qui espère et qui aime. Eh bien ! laissez-moi tranquille. Vous me faites horreur avec votre ventre satisfait.

J’aimerais mieux du pain noir et un ciel bleu.

Ah ! prenons garde. Il y a des tombes, il y a des fosses où l’herbe pousse sur ceux que nous aimons, il y a des vieillards qui meurent et l’on ne sait pas où ils vont, il y a des enfants qui naissent et l’on ne sait pas d’où ils viennent, il y a des ondes sur la mer, il y a des souffles dans les arbres ; prenons garde ! Prenons garde, cette fleur devient fruit, ce papillon vole avec des millions de plumes sur les ailes, ce charbon et ce diamant sont la même chose, cette planète tourne, cette femme pleure, il y a de l’inconnu, vous dis-je ! Et savez-vous quel est l’autre nom de l’inconnu ? le voici : le nécessaire. Combattons le fanatisme, démasquons l’imposture, insultons l’hypocrisie, tenons hardiment tête aux férocités des dogmes, terrassons tout ce qui louche et tout ce qui ment, écrasons l’idolâtrie ; mais respectons la prière. La prière est une résultante de l’immensité.

Je n’ai que faire de votre science, vous dit la mère en larmes, je ne mordrai pas dans votre pain, je me moque de votre bien-être, je veux mon enfant !

Et elle ira à celui qui lui rendra son âme. Et tant qu’il y aura des mères ce sera ainsi. Et tant qu’il y aura des prunelles ouvertes au jour, tant qu’il y aura des poitrines, tant qu’il y aura des bouches rêvant le baiser éternel, tant que les marmots demi-nus joueront devant les portes, tant que les amants iront le soir sous les sombres feuilles pleines de murmures, tant qu’on s’aimera, tant qu’on vivra, ce sera ainsi. O impuissance humaine, et quel douloureux problème qu’on ne puisse pas supprimer ce mal sans blesser le bien ! Non, non, combattez jusqu’à votre dernier souffle, et je suis avec vous, les religions, mais respectez la religion. Aussi bien, je vous le dis, vous y perdriez votre peine. Fermez la paroisse, soit. Empêchez donc la fauvette qui chante, la mouche qui chuchote, le lion qui rugit, l’âne qui brait, le chêne qui verdit, le sel qui se minéralisé, l’eau qui coule, le vent qui passe, de dire dans les profondeurs on ne sait quelle messe formidable. Vous avez mis en pièces ce hideux bouquin où tant de choses monstrueuses étaient mêlées à quelques lueurs. Il y a là-haut au-dessus de nos têtes un grand livre bleu plein de flamboiements ; ce livre, dont le zodiaque est une phrase, déchirez-le donc.

Tout en résistant au rapprochement des choses disproportionnées, nous jetons ici en passant une remarque qui a sa portée. Le procès qu’on fait à Dieu ressemble au procès qu’on fait au peuple. Il y a la même ironie et le même parti pris. L’homme de réaction procède comme l’homme de scepticisme. L’un traite la révolution comme l’autre traite la création. Refus de voir le tout ; rapetissement de l’horizon ; négation de l’infini dans un cas, de la démocratie dans l’autre. Attaque de l’ensemble par le détail. Que signifie ceci ? Expliquez-moi ce contresens. Voilà qui me révolte. 93. Marat. Le 2 septembre. Pourquoi le sang ? Pourquoi ce mal ? etc. Puis, après l’indignation, la moquerie. Ceci est laid, ceci est grotesque, ceci est malpropre, etc. La prise semble facile, le résultat est nul. De victoire point. Ni le peuple ni Dieu ne sont atteints. L’un reste dans son droit, l’autre dans son ciel.

Certains philosophes, quelques-uns par excès d’amour, s’obstinent au doute, et raisonnent ainsi :

— Expliquez-nous le mal, et nous croirons. Dites-nous le pourquoi du tigre, le pourquoi de l’araignée, le pourquoi de la ciguë, le pourquoi de Commode, fils de Marc-Aurèle, le pourquoi du 18 brumaire, le pourquoi de Lacenaire, le pourquoi de la guerre, le pourquoi de la nuit, le pourquoi de la vie s’alimentant de la mort ; dites-nous le pourquoi de la souffrance et de la faute ; et nous croirons. Un Dieu qui crée ou qui permet le mal est incompréhensible. Le mal est, donc Dieu n’est pas.

J’admets que Dieu créant ou permettant le mal est incompréhensible.

Maintenant, entendons-nous sur la portée de l’incompréhensible comme élément de négation.

S’il suffit qu’une chose soit incompréhensible pour ne pouvoir pas être, les négateurs ont raison.

Mais si l’incompréhensible peut exister, ils ont tort.

Examinons.

L’infini est scientifiquement démontré. Demandez à l’algèbre.

Or, qu’est-ce que l’infini ? C’est l’incompréhensible.

Donc, l’incompréhensible peut exister, puisqu’il existe.

Levez les yeux vers le ciel étoile, vous le voyez. Prenez une mouche, vous la touchez.

Si l’incompréhensible existe, que prouve cet argument :

— Dieu est incompréhensible, donc il n’est pas — ?

Rien.

Le mal, n’étant qu’incompréhensible, ne prouve donc rien contre Dieu.

Ne point comprendre n’est pas plus une raison pour nier que pour croire.

La connaissance de Dieu n’est donnée à personne ; la notion de Dieu est donnée à tous.

Chacun a la goutte d’eau ; personne n’a l’océan.

Si je pouvais expliquer le mal, je pourrais expliquer Dieu ; si je pouvais expliquer Dieu, je serais Dieu.

Mettez un aveugle au soleil ; il ne le verra pas, mais il le sentira. Tiens, dira-t-il, j’ai chaud. C’est ainsi que nous sentons, sans le voir, l’être absolu. Il y a une chaleur de Dieu.

L’argument du mal ne saurait donc être sainement invoqué ; il fait partie de l’incompréhensible : Quand vous m’aurez expliqué l’infini, je vous expliquerai l’incompréhensible.

Prouver Dieu, oui. L’expliquer, non.


 

Qu’entendez-vous par ce mot : Dieu miséricordieux ? Contentez-vous de ceci : l’absolu est juste. Le monde n’a qu’une loi : l’équilibre. Que fait la lumière sur le marais ? elle extrait et enlève tout ce qui est eau pure, mêle ces limpides atomes au ciel et en fait des perles de rosée pour les fleurs. Vous représentez-vous le résidu de l’étang, la fange, la pourriture et les détritus, criant : lumière ! fais-nous grâce ! lumière clémente, prends-nous avec toi et emporte-nous dans les roses !

Eh bien, il n’y a pas deux procédés, l’un pour la lumière, l’autre pour la justice. Équité et clarté sont identiques. Ce que le soleil fait sur le marais, au moment de la mort, la justice le fait sur les hommes. Elle extrait et attire à elle tout ce qu’elle peut s’assimiler, tout ce qui est en équilibre avec elle-même, tous les moi restés justes, tout ce dont elle peut faire des gouttes de rosée céleste pour les fleurs paradisiaques. Elle pompe le pur de l’âme et laisse le reste. Le mal lui résiste par son propre poids et demeure en bas. Quant au remords, quant au repentir, étant d’essence éthérée, ils ont en eux-mêmes une puissance d’ascension. La rentrée d’une âme pénitente dans la lumière, ce n’est pas clémence, c’est justice. L’eau purifiée est l’égale céleste de l’eau pure. C’est donc vers votre propre cœur qu’il faut vous tourner ; regrettez le mal que vous avez fait ; tout est là. Dieu ne se mêle de vos actions que pour être juste. Quand vous vous repentez, c’est vous-même qui vous faites grâce.


 

Moribonds repoussant l’église, refus des dernières prières, ordre du testateur de porter directement son cercueil au cimetière ; ces symptômes se multiplient en ce moment. Ils ont une portée politique. Et, à un autre point de vue encore, et plus élevé, ils sont sérieux.

Il y a, à cette heure, chez quelques-unes des nations les plus civilisées, une certaine tendance aux protestations de la mort. Cet emploi du sépulcre aux choses de la vie veut être examiné.

Des hommes, des hommes respectés, quelquefois-des hommes illustres, se dressent au moment d’expirer, regardent austèrement les temples du haut de leur lit d’agonie, étendent la main comme le prophète contre Babylone, et interdisent l’approche de leur âme au sacerdoce stupéfait. — Pas de pagode, pas de mosquée, pas de synagogue ; pas de prêtre, pas de livre ; je veux m’en aller seul et mettez-moi dans la fosse des pauvres. — Ainsi a parlé un sombre et tendre penseur. D’autres, non moins vénérés, ont répété le même geste de réprobation et de rejet. Plus d’un meurt de la sorte. Et il est grave, en vérité, que le signe qui repousse le prêtre vienne d’une tête éclairée de la lueur étrange du tombeau.

Nous ne le contestons pas, dans les temps et dans les pays où le pharisaïsme règne, en présence de Simon et d’Anne, ces sévérités peuvent être nécessaires. En voyant Mathan venir à elle pour lui parler de Dieu, la mort abaisse chastement son voile de ténèbres. Là où commence la responsabilité vraie, la fausse prière n’a que faire, et l’agonie en fait justice. L’agonie est une voisine du mystère, et ce qu’elle entrevoit de l’éternité lui rend insupportables les faux dogmes et les faux prêtres. De là ces éloignements terribles.

Certes, plusieurs des religions actuelles n’ont que trop mérité ces protestations suprêmes. Et, quant à moi, ennemi des vendeurs du temple, non moins incliné devant Jésus le fouet à la main que devant Jésus les bras en croix, loin d’infirmer ou de blâmer ces manifestations qui sont presque des pénalités, je m’y associe. Il y a telle heure dans l’histoire où il est bon que la conscience humaine éclate et montre son visage le plus sévère ; et les morts doivent l’exemple aux vivants. Qu’au moment d’entrer dans la tombe, le mort se retourne et écarte le prêtre, cela est grand. Vade rétro, Caïphas 16.

Mais écarter le prêtre, ce n’est pas écarter Dieu ; repousser le pharisaïsme, ce n’est pas repousser la prière. Loin de là. Ces indignations de la tombe contre les sacerdoces dégénérés sont un appel plus profond à Dieu. Le penseur ne proteste jamais contre une religion en elle-même, mais contre l’excès d’alliage humain qui la falsifie. Là où il y a trop de l’homme, il n’y a plus assez de Dieu ; ces deux lignes résument tout ce que la philosophie peut dire contre les idolâtries et les superstitions. Quant à la religion, étant l’irradiation même du fait immanent, elle demeure. Ce n’est pas elle que le mourant repousse, c’est son fantôme. Qui va contempler le visage ne veut pas regarder le masque. Qu’un romain veuille mourir sans le flamine, qu’un turc veuille mourir sans le derviche, qu’un chinois veuille mourir sans le bonze, qu’un nègre veuille mourir sans l’obi, cela ne blesse point l’éternité. Le prodigieux astre de l’infini ne vacille pas au zénith parce que, à l’instant de se coucher tout de son long à jamais, le cadavre retrouve un souffle suprême pour éteindre la chandelle de suif dont on enfumait son cercueil.

Pourtant, il ne faut point s’y méprendre, et nous y insistons, le tombeau sans le temple, c’est redoutable. Cela peut n’être pas compris. Il importe que le gros des esprits irréfléchis ne se fourvoie point, ne mette pas un contresens sous l’utile et rigide leçon donnée par quelques mourants vénérables, et ne traduise pas refus du temple par négation de l’âme, et refus du prêtre par négation de Dieu. Quelquefois la foule s’aveugle de ce qui devrait l’éclairer.

Le plus grand de tous les malheurs, ce serait tout le monde athée. Le jour où l’humanité serait matière, le peuple serait troupeau.

Donc, en attendant qu’il se fasse providentiellement, comme cela arrive à toutes les époques climatériques de la civilisation, quelque transformation divine de la formule religieuse aujourd’hui étroite et usée, il sied que la sagesse des esprits attentifs avise. Jamais les nécessités civiques n’ont été compliquées d’un danger plus sérieux. Il importe que de grands exemples, qui doivent être des enseignements, ne dévient pas, et restent ce qu’ils sont, des actes de foi. Foi plus haute, qu’il faut expliquer. C’est pourquoi, quand il arrive qu’un mourant se sépare des religions régnantes et s’en réfère directement à Dieu, il convient de suppléer aux oraisons officielles par la grande prière humaine et populaire, par la communion des âmes en présence de l’infini. Il y a des cas où le peuple peut officier pontificalement. Là où le prêtre manque, que le philosophe vienne. La tombe est le lieu de la philosophie. Le philosophe n’est autre chose que le prêtre en liberté.

Il ne faut pas se figurer que la philosophie procède par retranchement, qu’elle ne voie que la chose immédiate et humaine, qu’elle n’ait qu’un œil, l’œil terrestre, et qu’elle se crève l’œil divin. La vraie science et la vraie philosophie tiennent compte du phénomène tout entier. Il serait étrange que la prunelle de l’esprit se bornât à la terre quand la prunelle de la chair va plus loin. Quoi, je vois l’infini, et je ne l’admettrais pas ! La science, loin d’être un abat-jour, est un élargissement d’horizon. A quelle partie de mon être voudriez-vous que j’ajustasse une philosophie qui serait plus étroite que les religions ? Quoi, le philosophe, ce serait un dos tourné aux étoiles ! Quoi, le prêtre ouvrirait et le philosophe fermerait ! Quoi, le prêtre aurait une clef et le philosophe n’en aurait pas ! non, un penseur n’est pas moins pénétré de foi qu’un évêque. La science est sacrée. Il y a autant d’azur dans le philosophe que dans le prêtre. La sagesse n’aboutit pas à la suppression de l’espérance. La science retirerait à l’homme l’infini ! La philosophie serait la castration du ciel ! Non ! non ! non ! croire résulte de savoir plus encore que d’ignorer.

Que l’enterrement donc demeure religieux. Devant la sépulture, le côté par lequel la vie est songe apparaît. Pas d’entêtement dans la sécheresse ; pas d’opiniâtreté puérile. Le mort penche.

Prenez garde.

A quoi bon rester dans les pensées de la terre quand la terre s’évanouit ? Pourquoi se cramponner à ce qui nous quitte ? Ne mettez pas le néant vivant trop près de l’escarpement du sépulcre. Nos affaires humaines ont peu de figure en un tel heu. Au moment de la fin, une ouverture inexprimable se fait. Qui que vous soyez qui êtes témoins, recueillez-vous. Soyez vraiment pensifs. Je vous dis que cela est sérieux. Ce mort doit être médité. Qu’on sente que c’est d’un esprit qu’il s’agit, et d’un esprit qui entre là d’où l’on ne sort point. C’est l’instant des questions sombres. Est-ce un esprit lumineux qui va monter et rayonner ? est-ce un esprit reptile qui va tomber ? Assistez-vous à une ascension ? Êtes-vous les spectateurs sans le savoir d’une chute désespérée ? Certes, cette ombre est formidable. Que l’attitude des consciences et le penchement des fronts soit conforme à la transfiguration mystérieuse qui s’accomplit. Une fosse ouverte, c’est l’inconnu béant. Faites silence, et qu’on puisse entendre une âme voler.

Et que ceux qui parleront parlent avec tremblement. L’immanent est là. Que leur voix fasse effort pour accompagner, et, s’il se peut, rassurer dans cette obscurité l’âme partie, et qu’ils l’exhortent, et qu’ils la recommandent. A qui ? à Lui. Qu’ils disent : va, âme ! Qu’ils s’écrient : aie pitié, Toi ! Et, à travers les frémissements du lieu solitaire, sous ces arbres de l’hiver éternel, parmi ces pierres blanches des autres morts qui écoutent peut-être, que le frissonnant appel de l’homme à Dieu entre dans le sépulcre, et qu’on prête l’oreille, et que, par moments, dans ces ténèbres, on croie entendre les profondes réponses de l’Inconnu.

Voilà ce que doivent être les funérailles.

Louez le mort s’il a été honnête et bon, honorez sa vertu civique, sa probité domestique, son dévouement patriotique, constatez, pour l’exemple des survivants, la quantité de lumière humaine que les actions de sa vie ont dégagée ; rien de mieux, et c’est nécessaire et c’est juste. Que ce ne soit pas tout pourtant. N’oubliez pas qu’un cercueil s’approche en ce moment d’une fosse, n’oubliez pas que nous sommes à l’heure où ce qui est humain se mesure à ce qui est divin. Voici la minute où l’homme s’en retourne. Ceci est la grande rencontre de l’infini. L’insondable est ouvert, précipice. Ici tout ce qui est matière s’enfonce et disparaît dans des profondeurs ignorées. Les pelletées de terre du fossoyeur tombent dans l’éternité.

Le jour où l’on descend une bière dans ce trou sinistre, tous les souvenirs de la terre conviennent, rappelez-les, pourvu que dans votre parole, à vous philosophe, on sente Dieu présent. Si vous ne mêlez pas Dieu à votre séparation solennelle d’avec les morts, la petitesse du fait terrestre sera hideuse, tout ce que vous direz sera inutile, c’est-à-dire terrible, et j’aurai une secrète épouvante d’entendre dans un instant si grave un bruit si vain. Éloge des œuvres du trépassé, théories sociales, améliorations matérielles, bien-être, chemins de fer, télégraphe électrique, libre-échange, économie politique, tout cela est bien ; mais, en vérité, le seuil de l’abîme demande autre chose.

Sondez le problème humain dans tous les sens, vous retombez toujours sur ceci : quelque chose hors de l’homme.

Et à ce quelque chose l’homme tient. Ce n’est qu’un fil, un fil invisible, un fil impalpable, mais ce fil, il ne peut le rompre.

Que l’homme le veuille ou non, il est dans ce qui est. Il est dans l’inconnu.

La prière est un essai de dialogue avec cette ombre.

Quiconque a prié sent que cette ombre entend ; quiconque a pensé sait qu’elle répond.


 

Maintenant, pour finir, un mot au lecteur.

C’est d’une âme absorbée par cette nature de méditations et d’études et, pour ainsi dire, enfouie dans la contemplation des choses célestes, qu’est sorti le livre qu’on a sous les yeux.

Ce livre, est-ce le ciel ? Non ; c’est la terre. Est-ce l’âme ? Non ; c’est la vie. Est-ce la prière ? Non ; c’est la misère. Est-ce le sépulcre ? Non, c’est la société.

D’où vient donc qu’un tel songeur a fait un tel livre ? Dans la main qui ne touche que des rayons, que signifie le scalpel ? Une ouverture d’ailes vers l’infini ne jette-t-elle pas une ombre au moins inutile sur un amphithéâtre de dissection ? N’est-il pas étrange de commencer par la vision pour finir par l’autopsie ?

Non, ce n’est pas inutile. Non, ce n’est pas étrange.

La terre n’est bien vue que du haut du ciel. La vie n’est bien regardée que du seuil de la tombe. Il faut qu’une étude de la misère, pour remplir son devoir, aboutisse implicitement à deux choses : une sommation aux hommes, une supplication allant plus haut. Pour bien éclairer la plaie que vous voudriez guérir, ouvrez sur elle toute grande l’idée divine. Le souffle religieux, pénétrant la pitié sociale, en augmente le frisson. Le réel n’est efficacement peint qu’à la clarté de l’idéal. Un tas de fumier n’est qu’un tas de fumier ; mettez Job dessus, Dieu y descend ; et voilà que toute cette pourriture dégage de la splendeur.

Peindre le malheur, tout le malheur, c’est-à-dire le malheur double, le malheur humain qui vient de la destinée, le malheur social qui vient de l’homme ; c’est là incontestablement une tentative utile, mais pour qu’elle atteigne pleinement son but, le progrès, cette tentative implique une double foi : foi à l’avenir de l’homme sur la terre, c’est-à-dire à son amélioration comme homme ; foi à l’avenir de l’homme hors de la terre, c’est-à-dire à son amélioration comme esprit.

En d’autres termes, il faut, la misère étant matérialiste, que le livre de la misère soit spiritualiste.

Les ouvrages où l’on entend le gémissement du genre humain doivent être des actes de foi.

C’est ainsi que, désintéressé, solitaire, isolé, descendu peut-être d’une de ces situations sociales que les hommes prennent pour des sommets, proscrit, selon le langage bizarre de la terre, n’ayant plus d’autre patrie que le ciel, heureux d’y avoir laissé envoler mon espérance, contemplant la transparence sacrée du naturalisme, ébloui d’hypothèses, englouti dans le possible, confiant et par moments hagard, perdu dans l’abîme avec épouvante et joie, mais me souvenant de l’homme, homme moi-même, j’ai écrit ce livre.

J’ai tenu à expliquer cela.

De sorte que si, en pénétrant dans ce drame au fond duquel est une sorte de sombre miroir de la misère, vous lecteur, heurté de certaines duretés qui viennent de la tendresse, étonné de ce qu’il y a parfois de farouche et d’inexorable dans la compassion, vous demandez à l’auteur quel est son droit pour réviser la damnation sociale, pour réhabiliter le damné et pour relever la damnée, pour secourir le coupable à terre et menacer le coupable debout, pour opérer les maladies de l’ordre public, pour essayer l’orthopédie des difformités qu’on nomme superstitions, pour entreprendre le pansement des vices et des crimes ; quel est son droit pour glorifier la sainteté du repentir et la splendeur de la résipiscence, pour soutirer des lois humaines l’irrévocable, l’indissoluble et l’irréparable, pour clarifier la populace et en extraire le peuple, pour constater l’innocent dans le voyou, pour chercher le rayon jusque dans le cloaque, pour retrouver le Verbe jusque dans l’argot, pour sourire à tous ceux qui pleurent, pour mettre sur tous les endroits où la vérité saigne une charpie faite avec les préjugés déchirés ; si vous lui demandez quel est son droit pour s’apitoyer et pour consoler, pour donner des avertissements à ceux qui réussissent et qui jouissent, pour réprimander le succès, pour sonder la fissure sociale, pour sacrer la femme, même tombée, pour recommander les enfants aux hommes, pour sympathiser avec les malheureux et fraterniser avec les misérables, il vous répondra :

Je crois en Dieu.

 

Première partie  <<<


Proses philosophiques

- Philosophie, deuxième partie -
(L'Âme).
.

>>> Les Fleurs

.
Titres disponibles de Victor Hugo | Autres auteurs et titres
.
- Titres disponibles de Victor Hugo

-
Autres auteurs et titres

 

 Contact

 |  © Horaz.com  |