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Victor HUGO
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Victor HUGO
   (1802 - 1885)
 

Proses philosophiques - 1860 à 1865

Les Génies appartenant au peuple  <<<


Proses philosophiques

- La Civilisation -
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>>> La Question sociale

 
Le genre humain a, depuis six mille ans, plusieurs fois manqué la civilisation. Il tâte le mur, et monte un escalier dans l’obscurité.

Il suit une loi ascendante. Aveugle en bas, voyant en haut. De moins en moins monstre, tel est l’homme.

Premier degré : le désert. Deuxième degré : le sauvagisme. Troisième degré : la barbarie. Quatrième degré : l’idolâtrie. Cinquième degré : la monarchie. Sixième degré : le parasitisme.

Ces divers à peu près de la sociabilité veulent être successivement éliminés.

L’homme supprime le désert par la famille ; il supprime le sauvagisme par la propriété. De la tente il passe à la cabane. La première cabane bâtie installe la famille, mais l’animal aussi a son repaire où il met ses petits ; le premier champ dont l’homme hérite établit la différence ; la bête ne lègue pas sa tanière.

Continuons.

L’homme se délivre du désert par la famille, du sauvagisme par la possession du sol, de la barbarie par la cité, de l’idolâtrie par la science, de la monarchie par les révolutions, du parasitisme par la propreté.

La dernière opération de la civilisation triomphante est un nettoyage. Sa politique finit par l’hygiène.

A l’heure où nous sommes, chaque continent représente un degré et monte sur l’autre ; l’Australie est déserte, l’Amérique est sauvage, l’Afrique est barbare, l’Asie est idolâtre, l’Europe est monarchique. L’Angleterre, petit continent à part et seul pays pleinement libre, est rongée de parasitisme.

Mettre de niveau toutes ces inégalités de civilisation, et les élever au plus haut point de l’étiage humain, marqué par ce mot : JUSTICE, il n’y a pas de labeur plus formidable et de mission plus douce.

Aidons qui fait ce labeur, envions qui a cette mission qui nivelle des inégalités, abolit des iniquités. Justice, c’est équilibre.

Entre chacune de ces ébauches, désert, sauvagisme, barbarie, idolâtrie ou théocratie, monarchie, il y a des intermédiaires qui sont comme les arches de pont d’une zone à l’autre. Pas de transition brusque dans la civilisation, qui est une croissance. La nuance mène à la couleur, le monocotylédone au dicotylédone, le zoophyte à l’animal, le crépuscule au jour. Rien n’est à pic. Tout est d’abord larve. Le chaos n’est autre chose que la première chenille.

Il en est sorti le monde, ce prodigieux papillon de l’abîme qui a la poussière stellaire sur les ailes. Et qui, comme le papillon, est âme.

La civilisation aussi commence par être chenille et finit par être lumière.

Elle a ses transitions comme la nature, dont elle fait partie. Les changements d’âge se font sans solution de continuité. Une ébauche tient à celle qui la précède par un détail qui leur est commun à toutes deux. Le désert et le sauvagisme ont en commun la bestialité, presque partagée dans la solitude entre l’homme et la brute ; la barbarie se rattache au sauvagisme par l’anthropophagie dont elle fait l’esclavage ; l’idolâtrie se rattache à la barbarie par le bourreau que la barbarie invente et que la théocratie sacre ; la monarchie se rattache à l’idolâtrie par le droit divin.

Chaque forme de civilisation, on le voit, a son cordon ombilical.

Couper ce cordon, c’est l’affaire du progrès. Le progrès, cet accoucheur de la gestation universelle, fait cette opération avec talent. On peut se fier à lui.

Un mot, en passant, sur le droit divin. Il en vaut la peine. D’ailleurs, il a encore un peu la main sur nous.

Et puis, en eux-mêmes, tous ces véhicules de civilisation veulent être étudiés.

La monarchie, nous venons de le dire, tient à l’idolâtrie par le droit divin. Le droit divin, c’est la déification de l’homme. Peu de chose. Lisez l’Eikon Basilikè, écrit par le docteur Gauden et signé par Charles Ier. Dieu sur la terre, telle est la définition du roi. De là le mot si juste : L’état, c’est mou Qui est Dieu peut bien être le Peuple. Qui est Dieu peut bien être tout. Voyez Henri III. Sully, à la tête de la noblesse de France, présente une supplique au roi ; Sully harangue, il est à genoux, toute la noblesse est à genoux, Henri III, le dos à demi tourné, n’écoute pas, ne regarde pas, et joue avec six petits chiens qu’il porte pendus à son cou dans un sac. Le droit divin explique et autorise cet excès de majesté. Nous devons tout au roi, le roi ne nous doit rien ; telle est la maxime loyale. Elle est proclamée en toutes lettres par l’archevêque d’Auch qui acceptait la dédicace d’Estelle et Némorin au nom des Etats du Languedoc.

Le droit divin arrive vis-à-vis du roi à toutes les formes du culte et de l’adoration. Jean de Pathmos n’est pas plus prosterné devant le flamboiement de Sabaoth que Bernardin de Gigault, marquis de Bellefonds, doyen des maréchaux de France, devant l’Œil de Bœuf. Le père Anselme, augustin déchaussé, généalogiste des maisons souveraines d’Europe, croit à deux divinités : celle du christ et celle du roi. Le Louvre est un peu temple, Versailles l’est tout à fait. Trianon est chapelle, Marly est sanctuaire ; il y a du prêtre dans le courtisan. Le petit lever équivaut à l’angelus. La royauté a un évangéliste, Dangeau. L’étiquette est un dogme. Le cérémonial est un mystère. Il y a un rite pour mettre au roi la chemise. Le roi crache, salutation ; le roi éternue, génuflexion. — Jamicoton ! s’écrie sa majesté. Toute la cour se signe. Un juron du roi est article de foi ; nous ne disons pas un serment. N’approchez de la chambre à coucher qu’avec tremblement. Le gouvernement part de là. Le lit de Louis XIV n’est pas moins auguste que le tombeau de Jésus. Une religion y est couchée. Tous les soirs cette religion disparaît derrière son rideau, et ôte son auréole, c’est-à-dire sa perruque. Cette religion a ses fidèles, ses fanatiques, ses superstitieux. Elle fait des miracles, elle guérit les écrouelles. Elle a des aumôniers à deux fins. Tel évêque, Bossuet par exemple, communie sous les deux espèces, la Vierge Marie et Madame de Montespan ; il a deux tabernacles, le Saint des Saints et l’alcôve du roi. La personne royale dégage de la terreur ; elle est idole. Cette chair a cessé d’être humaine. Si on lui enseigne la chimie, les gaz ont l’honneur de se combiner devant elle. Si elle ne sait pas l’orthographe, il convient de faire des fautes de français. — Le roi est très ignorant, dit Madame de Montchevreuil, c’est pourquoi il faut devant lui tourner les savants en ridicule. Si elle va voir une éclipse, elle prend ses aises et son temps, sachant bien que, au cas où elle manquerait l’heure, les astronomes « feront recommencer l’éclipsé ». Si cette chair est reine d’Espagne, y toucher, fût-ce pour lui sauver la vie, est un crime puni de mort. Si cette chair porte une chemise sale, cette chemise sale fait loi, et devient la couleur Isabelle. Si cette chair est petite et en bas âge, et s’appelle le prince de Galles, le prince des Asturies ou le Dauphin de France, quand elle fait une faute, un autre enfant a le fouet. On ne garde pas le roi ; on garde son corps, on garde sa porte, on garde sa manche. On est dans sa bouche. La métaphore mystique ne saurait aller plus loin. On est dans sa garde-robe ; emploi envié, étant si intime. Les borborygmes royaux sont affaire d’état. La chaise percée de sa majesté est un autel. Le maréchal de Villeroy y aspire l’encens. Chamillard s’y pâme. Ce compartiment de la royauté a un grand prêtre spécial, Fagon, très majestueux. Fagon, riche en renseignements sur la situation, reçoit tous les matins les princes et les seigneurs, depuis le duc de la Trémoille, premier pair de France à la cour, jusqu’au duc d’Uzès, premier pair de France au parlement. Les serviettes sont fleurdelysées ; il est tenu registre des faits, et Fagon note les digestions pendant que Despréaux note les victoires. Tels sont les deux visages du Janus royal, également sacrés. Il y a une heure pour cette fonction vénérée. Louis le Grand, assis sur ce socle, donne audience aux femmes ; la duchesse de Bourgogne choisit de préférence cette minute-là ; c’est l’instant où le soleil est de bonne humeur. Alberoni pousse dans ce cabinet des cris d’admiration qui le font cardinal ; pourtant ce n’est qu’à l’occasion du duc de Vendôme ; si c’eût été pour le roi, Alberoni était pape.

Voyez avec quel respect Saint-Simon parle des deux chaises percées de leurs majestés catholiques « toujours à côté l’une de l’autre », majestés et chaises percées ensemble.

Et partout où il y a trône, même vénération pour cet appendice.

L’intestin du droit divin était redoutable, grand et illustre. L’estomac était digne de l’intestin. Rabelais savait ce qu’il faisait en charbonnant sur le mur du droit divin Gargantua. Le roi mangeait habituellement seul. En 1744, prenons cette année au hasard, voici ce qu’on servait tous les jours à cette table pour un : neuf chapons et un chaponneau, vingt-neuf pigeons et dix-huit pigeonneaux, un faisan, deux dindons, quatre bécasses, six butodeaux, six sarcelles, six poulardes, trente-cinq perdrix et quarante et un poulets, plus douze ris de veau, un demi-cent d’œufs, une oille (plia), un jambon de dix livres, une livre de moelle, vingt-quatre livres de bœuf, vingt-huit livres de mouton, cinquante-deux livres de lard, et soixante-seize livres de veau, sans compter un boisseau de truffes, deux livres et demie de crettes, et quatorze tourtes dont six à la braise, sans compter le poisson, sans compter les vins, sans compter le dessert, sans compter les hors-d’œuvre, saucisses, boudins blancs, casseroles, potages sans eau, salpicon, miroton « et autres choses, dit le registre manuscrit de Versailles, que l’on sert ordinairement sur la table du roi ». Le matin le roi commençait son déjeuner par boire un bouillon ; pour ce simple bouillon on employait un chapon vieux, quatre livres de veau, quatre livres de bœuf et quatre livres de mouton.

Quand le roi mangeait avec la reine, il y avait à la table, dit le même registre, « deux assiettes ». Cela faisait, pour cent quatre-vingt-onze livres de viande, cinquante-deux pièces de gibier, et quatre-vingt-seize volailles, deux bouches. C’était le temps du pacte de Famine. Autour de cette table, la France avait faim, vingt-cinq millions d’êtres humains agonisaient, on pendait les affamés pillards de blé, les paysans mâchaient de l’herbe, l’homme ne mangeait plus, il broutait.

On avait vu sous la régence, rien que dans une seule paroisse, Saint-Sulpice, quinze cents personnes mourir de faim.

Telle était l’institution. Le roi de France, insistons-y, était purement et simplement Dieu. Dieu à la lettre.

Une pénalité proportionnée veillait sur lui, et le gardait. Une fois, ce Dieu s’appelait Henri IV, un homme lui cassa une dent. On ne put faire moins que d’écarteler l’homme. Il faut observer les convenances. Une autre fois, ce dieu s’appelait Louis XV, un homme l’égratigna avec un canif, il fallut bien encore écarteler l’homme. Le dieu Henri IV avait eu peu de dommage ; il écrivait après sa dent cassée : « Il y a, Dieu merci, si peu de mal que pour cela nous ne nous mettrons pas au lit de meilleure heure. » Le dieu Louis XV avait eu moins de mal encore ; pourtant il se mit au lit et appela un confesseur. Ces dieux-là ont besoin de confesseurs. Quant aux écartelés, le premier était un enfant, il avait dix-huit ans ; le second était un fou. L’enfant, Jean Châtel, fut vite disloqué. Cette mise en pièces d’un adolescent par quatre percherons bien ferrés et bien fouettés, comme dit Claude Esquivel, ne dura guère que vingt-cinq minutes. L’autre, le fou, Damiens, vigoureux homme de quarante-deux ans, donna plus de peine. Il y eut là, c’est un courtisan qui parle, le duc de Croy, quatorze heures terribles. Le supplice de Damiens en effet, 28 mars 1757, commencé à trois heures trois quarts du matin par la torture, dont il fut moulu, selon le même duc de Croy, continue toute la journée par l’amende honorable, le poing brûlé au soufre, le tenaillement au fer rouge, le plomb fondu, la poix enflammée et l’huile bouillante, et finit à dix heures du soir par l’arrachement des quatre membres. L’homme est fort, cet arrachement est dur, deux conseillers de grand-chambre, Pasquier et Severt, président au supplice. Les quatre chevaux tirent depuis trois quarts d’heure ; l’homme s’allonge sans se casser. À cinq heures, il avait sept pieds de long, dit un témoin, le greffier criminel Le Breton. Les chevaux sont fatigués. Le bourreau propose le dépècement de l’homme. En Hollande, on s’en était contenté pour Balthazar Gérard. En France, c’est autre chose. Severt répond : le zèle pour sa majesté ne le permet pas. Il faut l’arrachement. On ajoute deux chevaux. Les six chevaux tirent, par secousses, trois quarts d’heure encore. Cela fait une heure et demie de tirage. Le patient hurle, les juges causent. Ils suivent d’une fenêtre les phases de la chose. — Ah ! dit Pasquier, la cuisse gauche vient de partir. — Le peuple bat des mains, répond Severt.

Atrocité ! Pourquoi ? dites : Logique. Le droit divin est une prémisse dont l’écartèlement est la conséquence. Avoir cassé une dent à Dieu, avoir percé le cordon bleu et le gilet de flanelle de Dieu, ça vaut ça. Cette forme de civilisation qu’on nomme le droit divin se complique d’une place de Grève très variée et très assaisonnée. Pas de société vraiment monarchique sans cela. Quant au fort menu de la table de Versailles pendant que le peuple crève la faim, que voulez-vous que j’y fasse ? il faut bien que Dieu mange.

Ainsi le roi de France Dieu ; et, à plus forte raison le roi d’Espagne, qui, non seulement, était Dieu, mais encore Catholique. Le roi de France n’était que Très-Chrétien. Et tout autour, l’empereur d’Allemagne, le roi d’Angleterre, le roi de Prusse, le roi de Hongrie, le roi de Bohême, le roi de Pologne, le roi de Naples, le duc de Savoie, le landgrave de Hesse, l’électeur de Hanovre, l’électeur de Saxe, l’électeur de Bavière, l’électeur palatin, le duc de Florence, le duc de Modène, le duc de Parme, le margrave de Bade, tout cela était Dieu. Il y a des infiniment petits dans ces grandeurs. Même sur les almanachs les mieux faits, la liste diminuante des princes gouvernant par légitimité de naissance, s’achève par un et cœtera. Le roi de Man, le roi d’Yvetot, le prince de Lippe, le prince de Monaco, et cœtera. Et cœtera était Dieu. On peut voir encore aujourd’hui, dans le pays de Bade, sur la grande place de Radstadt un monument portant une figure de bonhomme en cuirasse et perruque avec cette inscription : Divo Bernado. Le divin Bernard a existé.

Les princes, dans cette Europe d’alors, n’étaient pas autre chose que Dieu en morceaux. Ces morceaux-là régnaient. Dieu était César à Vienne, roi à Berlin, duc. à Hanovre, knez à Moscou, marquis à Carlshriie. Les titres variaient, mais sous tout prince il y avait Dieu. Les évêques le voyaient distinctement. In te Deum salutamus. Jean-Baptiste Rousseau disait : images de Dieu sur la terre, est-ce par des coups de tonnerre que leur grandeur doit éclater ? Des coups de tonnerre, non. Des coups de canon, oui. Allez le demander aux vieux canons des Invalides. Ils sont tatoués de ce latin : ultima ratio regum. Dieu, toujours du parti du plus fort, était pour les gros bataillons et pour les gros personnages impériaux et royaux. Être né prince, cela dispensait du reste. La grâce de Dieu couvrait tout, autorisait tout, embaumait tout. Il y a cent ans, un landgrave, Louis IX de Hesse, espèce de Jocrisse féroce bardé sur le ventre de deux grands cordons croisés, l’un bleu, l’autre rouge, a ravagé, incendié, pillé et violé la ville de Pirmazens. Nous y avons vu, en septembre 1863, au Lamm, son portrait entouré de fleurs. Ces fleurs étaient toutes fraîches. Un roi dans le passé était, par la grâce de Dieu, Jacques Ier en Angleterre, Christiern II en Danemark, Louis XV en France, avait toutes sortes de vices et commettait toutes sortes de crimes, divinement. Une impeccabilité plongée jusqu’au cou dans le mal, une infaillibilité plongée jusqu’au cou dans l’ignorance, une inviolabilité plongée jusqu’au cou dans la violence, telle était cette création du (vieux) droit divin, ivrogne parfois comme Auguste de Pologne, infirme fréquemment comme Charles II d’Espagne, imbécile souvent comme Frédéric Ier de Prusse, et à laquelle on disait : Votre Majesté.

Cela se bornait-il à l’Europe ? non pas. Et comment eût marché la civilisation ? il y avait du droit divin partout sur la terre, varié comme les religions. Cela faisait des droits divins de différentes espèces, mais ayant tous la même origine, Jupiter, Brahma, Allah, Adonaï, c’est-à-dire Dieu sous ses divers pseudonymes. Ces droits divins étaient tous de bonne qualité, bien conformés, vivaces et tenaces. Il découle du droit divin de Mahomet, de Bouddha,.du dieu Fô et du dieu Vitziliputli tout aussi bien que de Jésus-Christ. À Siam, la trompe de l’éléphant blanc est du droit divin visible. Le sultan avait et a encore, je crois, son droit divin, en vertu duquel il faisait étrangler ses frères ; aujourd’hui, il y a amélioration, grâce au progrès, et si l’on en croit les journaux du levant, il ne ferait plus étrangler que ses petits-fils. Le shah avait son droit divin en vertu duquel D faisait de temps en temps empaler ou écorcher vifs ses douze ou quinze cents parents qualifiés mirzas ; le grand mogol avait son droit divin en vertu duquel il faisait enfoncer des roseaux sous les ongles de ses sujets ; le grand khan son droit divin qui consistait à tout piller autour de lui ; le grand lama son droit divin qui rendait ses excréments mangeables ; l’iman de Mascate, prêtre, son droit divin qui le rendait capable de sept cents femmes ; l’empereur du Maroc, son droit divin, encore existant à cette heure, qui se manifeste par sept sonneries de trompettes chaque fois qu’il digère ; le daïri du Japon, son droit divin qui l’oblige à ne pas bouger de peur de casser la terre ; le cacique des Botocudos son droit divin qui lui confère le privilège de se pendre un poêlon de terre cuite à la lèvre inférieure ; le roi des Toucouleurs son droit divin qui l’autorise à s’oindre, non de saint chrême, mais de lard rance ; le roi de Darfour son droit divin qui vous force, sous peine de mort et de manque aux convenances, à vous barbouiller le visage de boue chaque fois qu’il passe. ; le roi de Dahomey son droit divin qui se constate par regorgement de quatre mille esclaves à son couronnement afin de faire, ce jour-là, un petit lac de sang humain pour la promenade en barque de sa majesté. Allez en Chine, entre un poussah et un magot, vous y trouverez le droit divin. Cette potiche complète la Chine. L’empereur de la Chine a une « grâce de Dieu » par laquelle il règne et faite exprès pour lui, qui lui donne le droit de vivre dix mille ans. Sa majesté a la bonté de n’en point user.

Ne riez pas, le césarisme se fâcherait. Le César de Rome qui a fait souche s’intitulait : Son Éternité.

Le droit divin a un synonyme : Glaive. Il est un peu dans le soldat, beaucoup dans le bourreau. Associé à la gloire, il est la guerre, associé à la justice, il est la mort. L’échafaud est, lui aussi, un mystère. Il a du ciel en lui, comme le trône. L’échafaud ne pouvant être humain, est forcé d’être divin. Il l’est. Le juif l’extrait de la Bible, le turc du Koran, l’indou du Véda, le parsi du Zend-Avesta. Le bourreau a un cousin, le sacrificateur. L’allumeur d’autodafé touche d’un coude Saint-Pie V et de l’autre coude Sanson. Les rois de Perse, comprenant le pontificat du coupe-tête, font du bourreau le premier fonctionnaire de leur royaume. Joseph de Maistre, non moins intelligent, sacre et couronne le bourreau. Il écrit un livre dont le pape est la surface et le bourreau le fond. La veste de l’exécuteur a pour doublure la pourpre du droit divin. Cette logique révèle un homme farouche, mais sincère. De Maistre est féroce avec foi. Faire un livre exprès, pour mettre le bourreau dedans, l’idée est lugubre. Ce sombre livre est au sommet de la théocratie. Il y a à Glaris, en Suisse, une colline en haut de laquelle, de tous les points de l’horizon, on aperçoit une maison étroite, petite, sans fenêtres, avec une porte basse toujours fermée.

C’est là qu’est déposée, dans les ténèbres, la hache.

Cette maison sinistre où est le droit divin, c’est le livre de Joseph de Maistre.

Quant au droit divin en lui-même, il est ébréché, usé, émoussé, rongé de rouille dans la nuit.

Il est délabré. Est-il anéanti ? non.

Le roi selon le passé n’existe plus en Europe, grâce à 1789. Pourtant si le fait s’est atténué, la tradition résiste, et la doctrine persiste. Le roi « par la grâce de Dieu » est dogme ; il est plus que prince, il est principe. De là une imperturbabilité farouche. De là des réveils ; de là des réapparitions lugubres. A l’heure où nous écrivons, le droit divin fait des siennes en Pologne. L’autocrate est chef de famille. C’est comme père que le czar torture ce peuple.

Le czar est Dieu, et Mouravieff est son prophète.

Nous distinguons entre l’ennemi du quart d’heure et l’ennemi des siècles. Le droit divin est l’ennemi des siècles. Il y a de la permanence dans sa prétention. Il s’allonge derrière nous en tradition et devant nous en hérédité. Deux queues à l’hydre. Il pèse depuis quatre mille ans sur le genre humain. Il est vieux comme l’idole. Baal était soleil comme . Louis XIV.

Ne nous lassons point de le répéter, le passé n’est pas assez passé. Il importe de le reconduire à sa tombe. Il en sort par moments, et il se dresse tout debout, ayant à la main on ne sait quelle hideuse revendication de l’avenir. Ce cadavre crie : Aujourd’hui et demain sont à moi. Il monte en chaire et enseigne nos enfants. C’est lui qui, au sortir du collège, leur fait passer leur examen. Théocratie, oligarchie, monarchie à Sainte-Ampoule, défions-nous de ces choses mortes ! elles reviennent. Elles vivent de la vie terrible des spectres.

Rendons justice à Napoléon ; il fut subversif. Personne n’a rudoyé le droit divin comme lui. Sous ce rapport il n’a point nui à 89. C’est lui qui a disloqué le vieux continent monarchique. Il a fait en Europe du progrès avec effraction. Il a gardé son chapeau sur la tête devant les couronnes. Cette impolitesse a commencé à Campo-Formio. « Voilà donc la paix faite, lui écrivait Talleyrand, une paix à la Bonaparte. » — Quant à sa couronne, lorsqu’il en a eu une, la façon dont il l’a portée était révolutionnaire. Il a été César anarchiquemënt. Il a eu une manière à lui d’être empereur, manière désagréable aux empires. Napoléon a été la maladie du vieux monarchisme. L’empire d’Allemagne est mort de l’empereur des français. L’antique principe d’autorité héréditaire et légitime a râlé sous ces gigantesques bottes à l’écuyère. Être écrasé, c’est peu ; il a été aplati ; le règne de cet écolier de Brienne a été la brimade des rois. Ce casseur de prestiges malmenait les altesses, malmenait les majestés, malmenait le czar, malmenait le kayser, malmenait le pape, malmenait le trône, malmenait l’autel, malmenait le seigneur, malmenait les oints. Il fut digne de s’appeler Buonaparte. Il supprimait les droits divins par décret au Moniteur. La maison de Bragance a cessé de régner. Il a fait pis et mieux. Il a poussé la familiarité avec les trônes jusqu’à y mettre, tantôt un sergent aux gardes, tantôt un postillon d’écurie, et, une fois couronnés, le sergent et le postillon faisaient, chose terrible, fort bonne figure de rois. Il ne s’en tint pas là. Un beau jour, ce petit lieutenant d’artillerie épousa carrément la fille du droit divin. Il se crut de maison à cela, et la chose se fit. La grâce de Dieu se maria avec l’aventure. Le droit divin s’encanailla avec la victoire. Il y eut mixtion des augustes sangs avec la roture d’Austerlitz. Ce fut lamentable. Une fois la déroute des mésalliances commencée, elle ne s’arrêta plus ; elle tomba à Jérôme, elle tomba à Bernadotte, elle tomba à Berthier. Ferdinand VII implora-la main d’une Ramolino. Il y eut croisement forcé des vieux trônes avec les nouveaux. Quant à Napoléon, il ne se contenta pas du mariage ; il le lui fallut avec prologue, il l’assaisonna d’un peu d’assaut ; ce mousquetaire de la révolution chiffonna une archiduchesse ; Notre-Dame n’eut que les restes. Disons-le, il y eut plus de royauté décapitée à Compiègne un certain jour d’avril 1810 qu’il n’y en avait eu sur la place de la Concorde le 21 janvier 1793. Le marmot thébain secouait la peau du monstre, et criait : citoyen, il n’y a rien dedans. Napoléon a secoué la peau du droit divin. Il a joué au dogme monarchique ce tour de mettre en pleine lumière Orioff au Nord et Godoy au Sud. Il a été, nous venons de le dire, malhonnête avec le spectre. Ajoutons un détail. Un jour à Bayonne, Charles IV d’Espagne lui disait : mes vingt-quatre sceptres. — Vos vingt-quatre sceptres ! s’écrie l’empereur, j’aime mieux la canne de Polichinelle. Ce fait a été raconté au général H... par qui ? par le roi Joseph, héritier momentané des vingt-quatre sceptres. Napoléon a qualifié la couronne bourrelet d’enfant. Il a dit à Pie VII lui faisantcadeau d’un globe impérial bénit : que voulez-vous que je fasse de cette boule ? Il a appelé le trône sapin. Ce mot s’applique aussi au fiacre à l’heure. Bonaparte a été sans respect. Il a tué le droit divin par le tutoiement.

Les dégâts qu’il a faits dans le principe d’autorité sont irréparables. Il y a tout mis sens dessus dessous. Il a désarticulé la mécanique, luxé la jointure de la papauté avec la monarchie, désemboîté le mouvement, forcé le ressort, tordu la clef, défoncé le secret. Pas un rouage qui aille maintenant. On sent partout le provisoire. C’est refait, c’est rebouté, c’est recollé, c’est rafistolé, mais ça ne tient pas. Il a frappé de désuétude les axiomes royalistes, fondement des sociétés. Il a jeté « Dieu, le roi et les belles » aux antiquailles. L’ancien roi proprement dit est aujourd’hui du bric-à-brac. On en voit çà et là quelques spécimens, à Rome, par exemple, qui est le grand magasin des curiosités ; en Prusse aussi, dit-on. C’est de la royauté peut-être, mais ce n’est pas de la réalité. C’est en plaqué, en strass, en chrysocale, en similor, en ruolz, en mensonge, en fumée. C’est diaphane ; cela manque d’épaisseur, de solidité, de qualité, de noirceur. On voit l’aurore à travers. Napoléon a désorganisé les chancelleries, déconcerté Cobentzell, Kaunitz, Hardenberg, toutes ces fortes caboches, culbuté l’habileté les quatre fers en l’air, éclopé la routine, brutalisé les sacrés collèges et les sacrées consultes, pratiqué des jours au mur du conclave, montré toute grande ouverte la cave du saint-office, violé le domicile des vieux abus auliques, catholiques et apostoliques. Un tas de principautés difformes sont restés sur le carreau. Voyez, par exemple, dans quel état il a laissé cet affreux petit landgraviat de Hesse qui, au siècle dernier, vendait des hommes à l’Angleterre pour la guerre d’Amérique, et dont le raccommodage a été presque impossible, même au congrès de 1815. Par sa sécularisation des couvents et par son balayage des Abruzzes, il a mis hors de service deux formes séculaires de la civilisation légitime, le monachisme et le banditisme ; c’est en vain que, dans ces derniers temps, Pie IX a restauré l’une et François II l’autre ; il est clair que c’est détraqué et que cela durera peu. Napoléon a avarié à Rome la théocratie, — reçu un pape en mauvais état, — en Russie l’autocratie, en Allemagne la féodalité, en Autriche la diplomatie, en Prusse la schlague, en Angleterre l’aristocratie, en Espagne l’inquisition. Toutes ces institutions, grâce à lui, rendent maintenant un son fêlé. Ce sont là des services. L’histoire lui en tiendra compte. Il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup cassé.

On m’a souvent reproché, depuis une douzaine d’années, mon bonapartisme. Voilà de quoi il se compose.

Pour nous, Bonaparte, nous l’avons déjà dit ailleurs, c’est Robespierre II. À Austerlitz, la révolution monte à cheval. Ce tour d’Europe nous plaît. Assurément, la violence le gâte trop souvent. Certaines mesures sont farouches, et nous les détestons. Voyons la fin pourtant.

Robespierre, c’est le tyran ; Bonaparte, c’est le despote ; mais tous deux ont puissamment tenu la dictature révolutionnaire, l’un au dedans, l’autre au dehors. Tous deux ont usé du glaive, nous avons horreur du glaive ; nous haïssons la hache de l’un, nous haïssons le sabre de l’autre, mais nous leur rendons justice, et nous portons à leur décharge le résultat obtenu, le vieux monde sabordé et coulé à fond.

Danton est plus grand que Robespierre ; Hoche est meilleur que Bonaparte ; Danton est le génie, Hoche est la vertu. Danton eût enrayé la terreur ; Hoche eût empêché le dix-huit brumaire ; et les choses eussent été mieux ainsi ; mais Hoche et Danton sont morts prématurément, et il résulte de leur fatale sortie de scène avant l’heure que le double fait révolutionnaire, intérieur et extérieur, se rattache plus immédiatement et plus complètement aux deux qui ont survécu, Robespierre et Bonaparte, et dérive pour l’histoire de ces deux hommes, l’un moindre, l’autre pire. Ce sont là les iniquités mystérieuses de la destinée.


 

En ce qui concerne la civilisation, entre la conception religieuse, telle qu’elle est à cette heure, et la conception philosophique, la différence radicale, nous croyons l’avoir dit ailleurs, c’est le déplacement de l’éden. Il était en arrière, il est en avant. La poésie est plus que jamais prophétie ; mais elle n’est plus la prophétie qui menace, elle est la prophétie qui promet. Il y a un divin lever d’astre à l’horizon ; elle est le doigt indicateur de ce point lumineux.

L’éden faux, c’est l’état de nature ; l’éden vrai, c’est l’état de société. L’état de nature se contente de la satisfaction animale ; à l’état de société il faut la satisfaction intellectuelle et la satisfaction morale. C’est l’ordre plus haut des joies du devoir. L’état de nature mène la vie de proie, il chasse et pêche, le travail de la bête lui suffit. L’état de société cultive. Au labourage de la terre la bête finit, l’homme commence. Que produit le labourage du champ ? la propriété. Propriété et société sont deux termes identiques. La société parfaite, ce serait tout homme propriétaire. C’est là qu’il faut tendre.

Nous sommes dans le siècle des accomplissements. La science, ce grand fait révolutionnaire, dégage successivement toutes les inconnues que la philosophie avait devinées et que la poésie avait idéalisées. D’une solution on passe à la suivante. Les ténèbres regrettant l’homme et pleines pour lui de ce désir de rapprochement qu’a le jaguar pour le mouton, s’efforcent de le retenir. En vain. L’homme échappe. 89 est une évasion. Ce jour-là, et l’on peut dire la date, le 14 juillet, car la Bastille est un symbole, ce jour-là l’homme est sorti du passé. Ce qui en reste au-dessus de sa tête n’est plus que voûte de fumée. Les vagues épaisseurs du mal tremblent, flottent, s’atténuent et se dissipent là-haut sur nos fronts et laissent voir par leurs brèches des lueurs du vrai jour. Ces trouées faites à la nuit sont pour les hommes du vieux monde les blessures de la société, de l’ordre, de la famille, de la religion. Ô imbéciles qui prennent une déchirure du nuage pour une plaie du ciel !

En ce cas, nous avons pour espoir un élargissement de plaies, car l’achèvement de ces trouées et de ces brèches est une des grandes tâches du siècle. Pas de relâche, esprits, jusqu’à ce que le hideux voile du mal soit déchiré du haut en bas. Alors, démasquée, la face du vrai resplendira. Alors, désobstruée, la vie éclatera.

Cependant l’homme progresse. Une partie de la marche étant latente et profonde, même quand on croit qu’il s’arrête, même quand on croit qu’il recule, il progresse. Rétrograder à la surface n’empêche pas d’avancer souterrainement. Le mouvement superficiel n’est quelquefois qu’un contre-courant.

Deux phénomènes marchent de front : la désagrégation et la recomposition. Une réforme n’attend pas l’autre ; toutes s’ébauchent à la fois. Ce qui était rêve hier est réalité habitable aujourd’hui et sera masure demain. Rien n’est étrange à examiner comme une utopie dépassée. L’impossible se déforme en banal. Ce qui, devant nous, était escarpement, mur à pic, escalade effroyable, folie, derrière nous est aplatissement, lieu commun, vieille mode, routine, et se confond avec la vaste plaine obscure traversée et oubliée. Le cacolet remplaçant la chevauchée en croupe, le coche remplaçant le cacolet, la malle-poste remplaçant le coche, la locomotive remplaçant la malle-poste, ont été des utopies. Aujourd’hui l’aéroscaphe remplaçant la locomotive est une utopie. C’est son tour de faire rire ou de faire peur. En attendant qu’il change la face du monde.

Au siècle dernier, rêver la paix universelle faisait chasser un homme de l’Académie ; au siècle présent rêver la démocratie universelle fait chasser un homme de sa patrie ; l’homme étant dans le premier cas traité comme un fou, et dans le second comme un coupable. Ces persécutions infligées au progrès sont un des modes d’affirmation dont le genre humain dispose. L’auteur de cet écrit a dit quelque part : « tout ce qu’on fait pour la vérité et tout ce qu’on fait contre elle la sert également. »

La civilisation modifiant son but, et commençant par l’homme au lieu de commencer par la nation ; la société conséquence de l’individu, et non plus l’individu dérivé de la société ; telle est la nation nouvelle. L’individu devenu la grande affaire, le citoyen au premier plan et la cité au second, la construction de l’homme d’abord, ayant pour résultante la construction de la société, ceci est le grand horizon inattendu. Tel citoyen, telle cité ; tel individu, telle société. De là la nécessité de faire l’homme bon. De là autour de l’enfance, germe d’un univers nouveau, tout un groupe d’institutions qui manquent aujourd’hui. Enseignement gratuit et obligatoire, assistance, égalité par l’éducation, liberté par la pensée, écoles, collèges, gymnases, ateliers, laboratoires, hygiène, développement de l’esprit, développement du corps, ouverture de l’intelligence, science de la santé, versement de lumière sur le petit être. La civilisation humaine, depuis six mille ans inattentive à ce qui l’attend et vivant chétivement au jour le jour, se réveille enfin, s’aperçoit que Demain existe, comprend que Demain est son maître, et se sent prise de cette préoccupation immense : l’enfant.

L’enfant, c’est-à-dire l’avenir.

De ceci, l’individu d’abord, la société ensuite, que résulte-t-il ? l’être de raison disparaît, l’abstraction s’évanouit, la fiction se dissout, l’état, encore à cette heure si monstrueusement disproportionné, se réduit à un centre communal. Le gouvernement n’est plus qu’une police, l’armée qu’une gendarmerie, l’administration qu’une voirie. Votre tigre est devenu votre chien.

Plus de frontières ; ceci est déjà presque obtenu ; le va-et-vient des locomotives troue et disloque les limites de peuple à peuple, le rail mêle l’homme à l’homme ; la vie en commun de l’humanité commence ; les poètes, les écrivains et les philosophes ont prêché la croisade sublime de la paix ; la guerre est déconsidérée ; il y a trente ans, elle n’était qu’affreuse ; aujourd’hui elle est bête. Un panache est un anachronisme ; la passementerie fait sourire. « Un guerrier » aujourd’hui est grotesque comme jadis « un pékin ». Le ridicule a retourné sa lorgnette. La bataille pour la bataille, cela n’est déjà plus admis ; le drapeau ne suffit plus ; il faut une idée. Autrement une victoire, sans raison, n’ayant que sa rime gloire, est une vieille mode. Les grands vainqueurs sont devenus enseignes d’auberge. La réalité n’est plus là. Cela a été, cela n’est plus. Encore un peu, et un soldat fera l’effet d’un revenant. Une horreur dont on rit est morte. De Profundis sur la guerre. Vive la paix ! Vive la vie ! Il ne s’agit plus que de s’entendre. Or la langue universelle est trouvée. Par toute la terre, la civilisation parle français. A quoi, chez tous les peuples, reconnaît-on une intelligence ? à ce signe : parler français.

La frontière supprimée supprime la guerre ; la guerre supprimée supprime l’armée ; l’armée supprimée supprime la monarchie. L’exception ne se maintient que de vive force ; le privilège a besoin de coercition ; le parasitisme a besoin de violence ; privilège, parasitisme et exception disparaissant, le sabre pacifié se fait soc de charrue, et tous les ans au lieu de jeunes soldats, vous avez de jeunes laboureurs. Ce qui vaut mieux. La grande guerre, c’est le commerce. Les batailles, ce sont les expositions. À l’échange des coups succède l’échange des produits. Un prodigieux levier de civilisation est trouvé, c’est l’émulation internationale. Tous les quatre ou cinq ans, le progrès fait une confrontation de peuples, et les retardataires se retirent la rougeur au front, et reviennent, la fois d’après, superbes. Qu’est-ce que j’entendais donc dire, qu’il n’y aura plus d’annexions, ni de conquêtes ? loin de là. Tout va être conquête et annexion. On entre dans cette ère splendide. On a commencé à peine. Désormais une conquête par jour, une annexion par jour. On conquiert les peuples esclaves à la liberté : on annexe les nations fanatiques à la lumière. Comment ? par la lumière et par la liberté. La lumière et la liberté sont des forces ; et ce qui fait leur triomphe, des forces aimées. L’aveugle désire être conquis par l’aurore ; il n’a qu’un vœu, c’est que le jour entre chez lui et y règne. La civilisation est solaire. Droit et force se confondent en elle. Rayonnement, c’est empiétement ; mais c’est l’empiétement du vrai sur le faux. Tous les jours il y a une sauvagerie vaincue, une barbarie tuée, une superstition anéantie. On bombarde de livres toutes les vieilles enceintes de ténèbres ; on fait éclater partout Voltaire, Diderot, Pascal, Molière, Shakespeare, Montaigne, Juvénal, Tacite, Lucrèce, Isaïe, Eschyle ; on écrase partout le mal, et on le bat en brèche, et on l’extermine, et on le foudroie sous l’éblouissante mitraille des idées.

Plus de parasitisme ; donc plus d’exploitation. Pas plus l’exploitation d’en bas que l’exploitation d’en haut ; car nous ne voulons pas plus le pauvre, vermine, mangeant le riche, que le riche, polype, mangeant le pauvre. L’extirpation est double. Supprimer Léviathan et supprimer le pou. Plus de succion mauvaise diminuant la vie. Liberté, Égalité, Fraternité.

La souveraineté du peuple remplacée par la souveraineté de l’homme ; c’est-à-dire l’homme souverain de lui-même ; la science commençant par élever l’enfant pour en venir à gouverner le citoyen ; plus de superstition payée ; toute fonction élective ; l’autorité réduite à l’auteur ; la guerre n’ayant plus de raison d’être, la pénalité n’ayant plus de raison d’être, la politique n’ayant plus de raison d’être ; la géométrie sociale pratiquée ; l’institut assemblée unique ; le luxe légitimé par la misère anéantie ; chacun en pleine possession de son droit, droit de l’homme sur lui-même, la liberté ; droit de l’homme sur la chose, la propriété ; chacun en plein exercice de son devoir, devoir du fort envers le faible, la fraternité ; le plain-pied de l’éducation fondant l’égalité ; l’équité entre les hommes résultant de l’équilibre entre les droits ; en un mot, le gouvernement de tous pour tous par tous ; tout cela est dans le suffrage universel, œuf qui finira par être bien couvé.

Combinez l’instruction gratuite et obligatoire avec le suffrage universel, l’avenir sortira.

Quand il s’agit du bien, les éclosions hâtées sont bonnes.

La science qui trouve le vrai, l’art qui réalise le beau, sont les deux plus puissants modes d’incubation de la civilisation. Dans l’antiquité, le poëte n’était pas distinct du législateur. Solon et Moïse sont des poètes. De nos jours l’impulsion littéraire est la grande déterminante du mouvement social. Qu’est-ce que la liberté de la presse ? une force littéraire.

La force littéraire a toujours été, et est de nos jours plus que jamais, une force révolutionnaire. Au dix-neuvième siècle, la société étant entièrement refaite par 1789, la force littéraire est entièrement renouvelée. Elle n’est pas distincte de la révolution même. La révolution est la loi, la littérature est l’idée. Elles aussi, elles disent : jungamus dextras. À proprement parler, il n’y a qu’une force, la Révolution. Cette force a été nos pères ; elle est nous.

Qui dit force, dit énergie. La révolution est une volonté. Ceux qui ne voient en elle qu’un élément se trompent ; elle est une intelligence ; elle est un être. Elle est debout, immense, ailée, armée. Elle a des ordres, qu’elle exécute. Elle n’entend pas qu’on s’arrête, elle pousse le siècle devant elle ; car, nous venons de le dire, les haltes ne sont qu’apparentes ; le fatal travail providentiel ne s’interrompt pas ; nulle solution de continuité ; l’enjambée amène l’enjambée ; une fois réalisé, l’effet devient cause, et entre en parturition d’un résultat nouveau qui à son tour engendre, et ceux-là même qui croient rester immobiles se déplacent et avancent. Pas moyen de se soustraire au progrès, qui est le jour levant ; la conviction du soleil gagne secrètement les hiboux, et les ennuie. Ceux-là même qui trouvent l’avenir possible n’ont qu’à se retourner, et le passé leur semblera plus impossible encore. C’est fini, il faut progresser, il faut apprendre, il faut s’améliorer, il faut penser, il faut aimer, il faut vivre, tirez-vous de là comme vous pourrez, aucun recul n’est possible, les portes du retour sont fermées, et chassés de nouveau du paradis imbécile et chimérique de l’inconscience, la vieille Eve, l’antique Erreur qui, d’usurpation en usurpation était devenue tyrannie, le vieil Adam, l’antique Ignorance qui, de dégradation en dégradation était devenue Esclavage, talonnés par la Révolution française, s’en vont vers le travail, vers la fécondité, vers le salubre emploi des forces terrestres, vers l’activité, vers la responsabilité, vers la liberté, inexorablement envoyés en avant, marchant, marchant toujours, avec ce grand flamboiement d’épée derrière eux.

 

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